Abstract

L’expression latine, semper ad meliora, signifie « s’efforcer de toujours faire mieux ». II s’agit de la notion selon laquelle nous devons toujours chercher à être meilleur et à faire mieux. Au cœur de leurs professions, les ergothérapeutes et les ingénieurs partagent ce but. En effet, nous avons la même mission—faire de notre mieux pour aider les gens à faire ce qu’ils veulent et doivent faire. Nous estimons que c’est en travaillant ensemble que les ingénieurs et les ergothérapeutes peuvent arriver le mieux à aider les gens à faire ce qu’ils veulent et doivent faire.
Le domaine de la technologie d’assistance (TA) représente une tribune particulièrement utile pour favoriser la collaboration entre nos professions. Dans ce domaine, les deux professions ont collaboré fréquemment dans le passé, par la prestation et l’attribution d’aides techniques visant à favoriser l’autonomie des personnes handicapées; les ingénieurs mettent leur expertise à contribution dans le développement de la technologie et des produits, et les ergothérapeutes font usage de la pratique centrée sur le client, le rendement occupationnel et la participation occupationnelle. Cependant, les particularités des situations et des façons dont les ergothérapeutes et les ingénieurs travaillent ensemble dans le domaine de la TA font l’objet de débats et les enjeux sont en constante évolution. Dans le passé, les ergothérapeutes jouaient un rôle clé en aidant les clients à déterminer les meilleures options en matière de technologies pour suppléer ou améliorer la fonction et favoriser la participation occupationnelle. De leur côté, les ingénieurs travaillaient beaucoup plus en amont des clients, en se concentrant sur la conception et le développement de ces technologies. Toutefois, comme le domaine de la TA s’est considérablement élargi, en abordant des aspects plus complexes des besoins de nos clients et des types de technologies disponibles, cette distinction entre les rôles des deux professions est devenue plus floue–comme il se doit. Ainsi, le dialogue et les stratégies sur les façons dont ces deux professions peuvent travailler ensemble dans ce domaine sont essentiels, si nous voulons faire encore mieux – ad meliora.
La technologie est une option de plus en plus courante utilisée par les ergothérapeutes pour favoriser le rendement occupationnel de leurs clients. Les ergothérapeutes ont une expertise considérable dans la prestation de la TA traditionnelle, comme les fauteuils roulants ou les aides techniques et appareils de suppléance à la communication, et dans l’usage des technologies de masse, comme les tablettes électroniques ou les téléphones intelligents, ou encore les adaptations ou modifications de l’environnement, comme les barres d’appui. Cependant, nous constatons de plus en plus le besoin d’offrir des solutions sur mesure et des options technologiques encore plus avancées. Par exemple, on utilise de plus en plus les technologies comme la robotique dans le domaine de la réadaptation et du rétablissement des personnes ayant subi un accident vasculaire cérébral. Bon nombre de ces solutions peuvent être très complexes. On s’attend à ce que ces types de technologies deviennent encore plus courantes dans l’avenir, avec l’évolution du domaine de la TA et du fait que ces technologies avancées sont de moins en moins chères et plus largement disponibles. En raison du rythme rapide de cette croissance technologique, les professionnels comme les ergothérapeutes ont plus de difficulté à suivre l’évolution des options disponibles. Par contre, la connaissance des nouvelles tendances de la technologie et la compréhension de ces solutions sont le pain quotidien des ingénieurs. En travaillant en collaboration, les ingénieurs peuvent fournir l’expertise technique, tout en assumant la responsabilité d’informer et d’éduquer les ergothérapeutes de manière accessible et compréhensible sur ces avancées technologiques et sur les différentes façons dont elles peuvent soutenir les occupations. Pour leur part, les ergothérapeutes peuvent alors appliquer ces connaissances afin d’aider leurs clients à prendre des décisions éclairées quant à la pertinence de ces nouvelles technologies pour combler leurs besoins.
Dans un autre ordre d’idées, les ergothérapeutes peuvent jouer un rôle déterminant en veillant à ce que les ingénieurs conçoivent des solutions judicieuses, qui seront acceptées et utilisées par les clients. Compte tenu de l’évolution constante de la TA et de l’avènement de nouvelles approches de pointe comme la robotique, les capteurs et les systèmes intelligents pour les domiciles, la tendance à privilégier l’approche technologique pourrait dominer les solutions en développement. Lorsque cela se produit, les besoins du client ne sont pas au centre de cette tendance et les décisions sont prises sans que l’on ait tenu compte des besoins du client. Les concepteurs de technologies concentrent alors leurs efforts sur les « toutes dernières » technologies, et les ergothérapeutes s’efforcent, tant bien que mal, de les faire correspondre aux besoins de leurs clients! Les ergothérapeutes ont une bonne compréhension de la condition humaine et des besoins de leurs clients; ces connaissances doivent être prises en considération par l’ingénieur, lors de ses prises de décisions (tout comme on l’enseigne aux ingénieurs). C’est donc aux ergothérapeutes que revient la responsabilité de veiller à ce que l’information et les données qu’ils fournissent aux ingénieurs sont compréhensibles et faciles à appliquer au processus de conception.
La TA ne représente que l’un des nombreux domaines où les ergothérapeutes et les ingénieurs ont le devoir et la possibilité de travailler en étroite collaboration. Toutefois, de nombreuses barrières empêchent les deux professions de collaborer de manière efficace et rentable. Selon nos estimations, l’une des principales barrières est le manque de compréhension, de la part des ergothérapeutes et des ingénieurs, des concepts fondamentaux et du « langage » respectifs de chacune des deux professions. Pour que ce partenariat puisse se réaliser enfin, ces barrières doivent être éliminées. Ainsi, la question est plutôt de savoir comment cet objectif peut être atteint. Comment les ergothérapeutes et les ingénieurs peuvent-ils travailler ensemble à partir des mêmes concepts et principes? Comment ces deux professions peuvent-elles communiquer entre elles de manière efficace?
Nous suggérons d’utiliser des cadres conceptuels actuels et valides, comme la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La CIF présente un langage et un cadre normalisés pour décrire et mesurer la santé et le handicap (OMS, 2001). Le schéma fonctionne à la fois comme un cadre conceptuel et un système de codage descriptif à multiples niveaux. De plus, la CIF a été conçue comme un système de classification à plusieurs buts pouvant être utilisé par différentes disciplines et différents secteurs, comme l’ergothérapie et l’ingénierie. Bien que la CIF soit un cadre bien connu et largement utilisé en ergothérapie, il est pratique inconnu dans le domaine de l’ingénierie. Cependant, la CIF est structurée d’une manière qui « semble logique » pour les ingénieurs. Elle est en effet basée sur des construits et des ontologies très spécifiques qui permettent de l’appliquer de manière systématique et reproductible.
Même si l’usage d’un système existant forme une base pouvant favoriser les interprétations communes et la collaboration entre ces professionnels, nous devons aller encore plus loin. En effet, le jargon professionnel et l’usage de mots spécifiques qui n’ont pas le même sens pour les deux professions posent des obstacles additionnels à la collaboration. Il est donc essentiel de prendre le temps de s’assurer que tout le monde se comprend bien pour que la collaboration soit une réussite. Par exemple, lorsqu’on formule le problème initial—ou, dans le jargon en ergothérapie, lorsque la difficulté en matière de rendement occupationnel est ciblée et décrite—il est important de reconnaître que les questions posées par l’ingénieur seront différentes de celles posées par l’ergothérapeute, en raison de leurs différentes perspectives professionnelles. Dans le même ordre d’idées, lorsqu’un ergothérapeute collabore avec un ingénieur en vue de développer un produit, la conceptualisation initiale du besoin que le dispositif est censé combler doit être formulée clairement et entièrement. Tous les membres d’équipe doivent se poser des questions entre eux, chercher à clarifier les choses et s’assurer que les différentes perspectives ne sont pas considérées comme étant opposées, mais plutôt comme étant complémentaires. Les praticiens doivent être conscients qu’ils utilisent parfois un langage ou qu’ils font parfois des suppositions au sujet du contenu ou des connaissances procédurales que d’autres membres de l’équipe ne comprennent ou ne partagent pas. Ces discussions initiales sont fondamentales pour atteindre notre objectif commun de favoriser les capacités fonctionnelles, la participation et l’engagement des clients.
Malgré toutes ces différences et tous ces défis, l’ergothérapie et l’ingénierie sont deux professions ayant de nombreuses synergies. Ce n’est donc pas une coïncidence que l’ergothérapie ait été établie au départ au sein de la Faculty of Applied Science and Engineering à l’University of Toronto (Friedland, 2003). Dès le lancement du programme d’ergothérapie en 1918, on pressentait déjà que ce partenariat était essentiel. Au fil des ans, ce partenariat et cette collaboration ont augmenté et se sont consolidés dans des domaines de pratique comme la TA; dans l’avenir, de nouveaux domaines de pratique seront ou devront être établis. Nous devons continuer de travailler ensemble et de développer des pratiques, des compétences et des concepts qui favoriseront cette collaboration, qui l’élargiront et, par-dessus tout, qui la célèbreront. Ce partenariat nous permettra de veiller à ce que nos clients atteignent leurs pleines capacités et à ce que nos services soient véritablement offerts aux personnes ayant le plus besoin de notre expertise. Semper ad meliora.
