Abstract

Camille Tarot est professeur de sociologie, spécialiste de l’histoire des religions à l’Université de Caen. Il s’affaire autour de cette mine d’informations diachroniques sur la question du religieux. Tarot se fixe pour objectif de définir le Religieux à travers vingt-six chapitres. Dès l’introduction, l’ampleur de sa tâche est perceptible par la nature des mots qu’il utilise : conflit, pression, rupture, angoisse, idéologie, choc de civilisations et/ou d’ultra-modernité, etc. Il compare des théories qui sont parfois diamétralement opposées en confrontant des idées dans un débat contradictoire. Connaissant mieux l’espace francophone, il réplique à trois postures critiques radicalisant la définition du religieux : les pessimistes, les sophistes et les idéalistes. L’on ne peut faire avancer le traitement du cancer en déclarant que cette maladie ne devrait exister ; il faut l’affronter, mais comment ? Traiter du symbolique et du sacré lui permet de remettre en question la définition du religieux de façon positive, progressive et heuristique. Prenant appui sur ses travaux antérieurs, il avoue avoir changé plusieurs fois de fusil d’épaule pour conclure dans cet ouvrage qu’il faut entrer à la fois dans le symbolique et le sacré pour comprendre le religieux. Jamais l’un ne va sans l’autre. Les deux notions sont logées dans la même enceinte de complexité et d’incertitude. L’auteur résiste à la tentation d’aborder la sortie du religieux en modernité. Selon lui, la sécularisation est une affirmation du fait religieux.
La première partie de l’ouvrage est un état des lieux qui dévoile ses outils de problématisation. L’exemple de l’eau lui permet d’approcher le symbolique et le sacré. De l’objet chosifié à la marchandisation, l’eau porte plusieurs connotations symboliques. Elle peut être un archétype transculturel selon divers usages dans différentes religions. L’eau est symbole de purification, de régénérescence, de naissance et de réconciliation. Elle épouse la couleur et la forme du vase qui la contient. Par sa capacité de se mélanger, l’eau est assimilée aux brassages socioculturels. Sa transparence est la propriété du temps insaisissable. Eliade voit du sacré de toute goutte, contrairement à Bachelard, qui estime que l’excès et le manque d’eau sont à l’origine des pires catastrophes de l’humanité. Cet exemple peut aider à comprendre l’historicité et/ou la métaphysique des religions.
S’appuyant sur Durkheim, Tarot estime que le noyau du sacré est social. Il distingue trois familles de théories du symbole. La théorie des symboles-réalités, la sémiotique des signes du langage et la théorie de la pragmatique collective. L’observation socioculturelle illustre que la domination occidentale qui colonise certains peuples engendre un conflit sémantique énorme. Cette négation occidentale complique la tâche aux analystes. D’où la critique épistémologique radicale avec des penseurs tel qu’Eliade qui regrette l’insuffisance du vocabulaire à désigner l’universalité du fait religieux. Tarot rejette le déconstructivisme, qui prétend résumer et conclure l’héritage structuraliste. Quand le religieux ne se confond pas avec le social dans son ensemble, chaque religion dit ses comportements privés et sa mémoire particulière. Son existence n’est pas à la merci des hommes. Il faut renoncer au rêve d’une idée unitaire de la religion. On ne devrait employer ce mot qu’au pluriel, d’où son concept d’épistémologie nominaliste. Les religions ont un caractère différencié et différenciateur. La critique idéaliste risque de finir en guerre idéologique, ce qui n’est pas porteur pour les sciences des religions. À la critique des durkheimiens qui ont traité le sacré comme une réalité tangible, l’auteur conclut que la polysémie de la notion du sacré ne devrait pas servir à une réfutation heuristique. Cette polysémie résulte de la complexité des données et non pas de l’incohérence de la notion. Faut-il délocaliser le sacré pour que le religieux s’émancipe, comme le pense Isambert ? Tarot justifie cette thèse par des motivations ethnographiques, épistémologiques et politiques. Réduire le social au cognitif est comparable à limiter le culturel au symbolique. Il dit « oui » à la médiologie, à condition de ne pas oublier le social. Abordant les critères de séparation du sacré et du profane, du pur et de l’impur, il juge la tâche délicate. Les rapports politiques et cléricaux en disent long dans nos communautés. S’il faut abandonner le concept de religion, celui de laïcité suivra. Bannir le mot « religion » crée un vide encombrant, car le religieux est un fait social.
Les évolutions étymologiques du mot « religion » sont analysées avant d’aboutir à la médiatisation du christianisme. Le concept de religion mute selon les contextes. Celle-ci apparaît également comme un héritage de la modernité. La vie religieuse n’est pas un simple problème de théories reçues. Les critiques depuis les Lumières détournent et retournent le sens de l’objet religieux. Certains parlent de superstition, de permutation ou de résurgence. De la phénoménologie hégélienne au marxisme idéologique, les théories qui font de la religion une fille de la modernité sont légion.
Dans l’univers de la sociologie, il existe une tension fondatrice entre certaines disciplines qui voudraient expliquer la religion. De l’implicite à l’explicite, les démarches et les préoccupations sont variables. D’où les approches qui s’effectuent de façon inclusive ou exclusive par affinité. Cette première partie de l’ouvrage s’achève sur les rapports entre la religion, la tradition et la mémoire collective. Tarot insiste sur le sens du mot « tradition », qui désigne une manifestation, qui traverse les générations par transmission. Les religions sont pleines de traditions et presque toutes l’invoquent comme étant une garantie. En modernité, le rapport « religion/tradition » s’est sécularisé en devenant politique. Indifféremment en régime d’oralité ou d’écriture, on note une variabilité du primat de la pratique coutumière sur la théorie. L’individualisme en est la résultante. La religion somme toute apparaît comme mémoire sociale en tant que conscience collective. Elle rappelle l’historiographie des pratiques.
La seconde partie présente la société comme fondement du sacré, sur la base de la théorie de Durkheim qui conçoit la sociologie telle l’interprétation de lois, de proverbes, de maximes, de dogmes qui traduisent un sens symbolique de la divinité. Cette divinité n’est elle-même que la société transfigurée. Les offenses à Dieu le sont autant à la société. Cet ancrage sociologique a poussé Durkheim à penser la religion comme un système de croyances et de pratiques solidaires, relatives à des choses sacrées. Les croyances et les pratiques unissent les membres d’une communauté appelée « église ». Tarot passe en revue plusieurs penseurs qui ont traité les thèmes du symbolique, du sacré, ceux de la société et de la culture, le rapport entre le mythe et le rite, de même que les thèmes du sacrifice et du don. Face à toutes ces théories qui se croisent et se contredisent, il conclut que la magie et la religion ont une même origine: le sacré.
La troisième partie de cet ouvrage est une confrontation des théories opposées. Le symbolique et le sacré se retrouvent chez Durkheim et Mauss avec des différences nettes. Mauss théorise la symbolique du langage, du don et des échanges. Il estime que la magie et la religion appartiennent à la même catégorie définitoire et que tous deux cherchent le sacré. Pour Durkheim, la religion est une affaire d’hommes avant d’être une histoire des dieux. Elle sert à fonder et à perpétuer la société en resserrant les liens qui rattachent les individus.
À la quatrième partie de l’ouvrage, Tarot approuve la vision de Mauss selon laquelle le premier geste du religieux, c’est le refoulement, la séparation qui se perpétue à travers tout rituel. Il estime que la mémoire des institutions religieuses met en cause les identités négatives. Les identités ne sont pas seulement alliées au jugement mais aussi à la défense. Sur la base de ce principe, « religion » et « politique » sont indiscernables dans le principe. La violence est leur matrice. C’est par ce rapport à la violence que le divin, dans le même temps est immanent à la communauté et lui est transcendant. La religion par ses mythes et ses rites sert à suspendre la violence interne en la contenant. Cette suspension de la violence collective est au fondement de la culture. En effet, l’homme est l’animal qui ignore sa mortalité ; il l’apprend par des pratiques et des réactions collectives.
L’auteur et historien des religions analyse les rapports entre le religieux et l’altérité en confrontant les époques, les théories et les sociétés. Il s’en dégage que le religieux a de tout temps été réfractaire à l’autre. La métaphore des couleurs est assez illustrative. Tout ce qui est noir a longtemps symbolisé le mal. Cette intolérance de l’altérité pourrait justifier la cruauté humaine. Le monde a toujours connu la guerre qui se transforme avec l’industrialisation. Le sacrificiel qui est de l’ordre économique a pour stratégie de tuer le concurrent. Tout ce qui sort de la logique sacrale d’un groupe religieux renvoie au profane. Dès cet instant, une angoisse s’installe qui naît du contact de l’altérité, jugé dangereux. Ce double combat d’ascendance spirituelle et de domination de l’altérité aurait incité les religions à la consommation des excitants. Les cas respectifs du candomblé au Brésil, du vaudou en Haïti et du sar en Éthiopie sont cités en exemple. En somme, le religieux est vu comme une boîte à outils, aux chapitres consacrés à la pharmacologie et à la dorologie. Sa fonction est d’humaniser cette violence.
Tarot déconseille d’abandonner le mot « religion » pour des raisons ethnocentristes ; ce dernier ne doit être entendu que dans son sens anthropologique. Ce sont les multitudes de sens adoptés qui divisent. Il est impossible de construire un modèle religieux. C’est un travail pluridisciplinaire et transcendantal. À cause de son historicité, la religion est tout sauf essence. Le symbolique et le sacré doivent être abordés historiquement en contexte. L’ouvrage en question procure une grande initiation aux approches sociologiques des religions. C’est un travail remarquable qui recense une grande panoplie de théories, les unes aussi contradictoires que les autres. Il faut une bonne dose d’énergie pour ne pas souffrir du vertige devant ce flux d’informations souvent indispensables. À la fin de cet ouvrage académique, Tarot a-t-il atteint son objectif de définir le religieux ? Il nous offre une lunette sociologique pour lire le religieux. Et vous serez initiés aux sens des mots et des maux de la religion. La certitude, c’est que l’auteur décourage les aventuriers en quête d’une définition systémique du religieux. Le sacré n’est pas conceptualisable et il échappe à toute entreprise qui se contenterait d’une interprétation réductrice.
