Abstract

Ce volume est l’œuvre d’un collectif dirigé par Pierre-Yves Brandt et Claude-Alexandre Fournier. Nous y retrouvons l’apport de différents champs de recherche présentés lors d’un colloque organisé à l’Université de Lausanne en 2008. En introduction, on nous présente les premières études dans le domaine de la conversion religieuse, observables en Amérique du Nord dès la fin du XIXe siècle, essentiellement en milieu protestant. C’est à la suite de ces recherches que, un siècle plus tard, Brandt et Fournier ont pensé faire une comparaison entre les premières recherches en psychologie de la religion et les études les plus récentes qui s’étendent du protestantisme au bouddhisme. Ils ont voulu intégrer dans leur étude les travaux de différentes disciplines, à savoir, la psychologie, la sociologie, l’anthropologie et l’histoire des religions, selon une perspective historique et contemporaine. La recherche en question inclut des thèmes récurrents comme : a) la compréhension des processus qui sous-tendent la conversion ; b) la notion de conversion en termes de retour au religieux ; c) les étapes de la conversion à partir d’une prise de conscience suivie d’une démarche de changement supportée par des personnes significatives ; et d) une transformation de la personne et une prise de décision. Dans l’approche narrative privilégiée, le langage utilisé par les personnes interrogées est en lien direct avec la dimension socio-affective et ce, de façon significative. C’est à travers l’entretien, par la parole partagée que la conversion se dit, se raconte et permet d’identifier la présence de l’action divine.
Dans la première partie, on se concentre sur Hall chez qui le thème de l’adolescence est essentiel. Se référant aux premiers travaux en psychologie de la religion, le psychologue de la religion Pierre-Yves Brandt présente Granville Stanley Hall (1881), figure de proue de la psychologie scientifique. Pour Hall, la période propice à la conversion est en lien avec le développement de la personne, id est à l’adolescence. Il est important de préciser que sa recherche s’effectue dans un milieu protestant, puritain, auprès de sujets ayant moins de trente ans. Déjà au début du christianisme, la notion de conversion est présente chez les philosophes grecs et chez les Juifs, pour lesquels la conversion est vue comme un retour au Dieu d’Israël. Parmi les efforts du début du XXe siècle, les travaux des pionniers fondent les recherches ultérieures et exercent un impact déterminant dans l’évolution conceptuelle de cette notion. La conversion religieuse implique un changement identitaire, ce qui signifie une transformation vécue chez la personne, dans une famille, mais aussi dans un milieu social. Raymond F. Paloutzian, un anthropologue, nous introduit à la notion de signification reliée au processus de conversion et, comme particularité intéressante, à une transformation de la personne impliquant une création de signification ; cela, dans une culture donnée, disposant d’un langage commun utilisé par l’ensemble des humains. Pour Paloutzian, il semble capital d’identifier les processus psychologiques sous-jacents à la conversion. L’auteur parle d’un avant et d’un après de la conversion, des stades vérifiables par les chercheurs.
En deuxième partie, la psychologue Coralie Buxant et Vassilis Saroglou, psychologue et théologien, situent dans leur contexte les besoins qui motivent la personne à se convertir. Malgré les changements apportés par la sécularisation de nos sociétés, marquées par l’individualisme chez plusieurs et le désintérêt chez d’autres, les chercheurs s’entendent pour affirmer que le religieux est bien vivant. Les motifs de retour au religieux les plus fréquemment mentionnés dans la recherche sont les motivations ou les besoins dits compensatoires. Il s’agit d’abord des besoins affectifs, liés au développement de l’attachement à une personne significative dans l’enfance, à propos desquels Deconchy (1968), Godin (1964), Vergote et al. (1969) soutiennent que « Dieu serait la figure d’attachement idéale puisqu’il est, théologiquement, considéré comme une présence infaillible offrant un amour inconditionnel » (p. 78). Nous trouvons ensuite les besoins cognitifs, qui impliquent une quête de sens. Notons que dans un cadre religieux, contrairement à la recherche scientifique, le sens donné laisse place au mystère. Les études actuelles s’intéressent depuis peu à une autre catégorie de motivation, le désir d’expansion de soi, dit autrement, une recherche d’identité comme but à atteindre et à laquelle la religion peut répondre. Par ailleurs, selon Claude-Alexandre Fournier, un psychologue de la religion, se raconter à l’autre fait partie de la construction de l’identité de la personne ; à cet effet, la dimension religieuse semble avoir un rôle structurant sur les plans du développement psychologique et de l’unification de tout l’être. Les recherches récentes révèlent un dernier type de motivation, celui venant de l’offre et de la demande, l’auteur se référant à un marché moderne du religieux. Quant aux nouveaux mouvements religieux, apparus aux États-Unis en 1970, ils ont suscité des réactions importantes chez les familles concernées. Sebastian Murken et Sussan Namini, psychologues de la religion, constatent qu’au plan de la littérature disponible dans ce domaine, leurs études appuient l’hypothèse des expériences familiales de l’enfance qui les qualifient de déterminantes. Ils confirment que, même si cette étude suscite actuellement de plus en plus d’intérêt, la recherche se doit d’être plus systématique et interdisciplinaire. James Meredith Day, également psychologue de la religion, précise que le mot conversion peut être perçu différemment selon les contextes. Dans sa recherche, la population étudiée se compose essentiellement d’adolescents et de jeunes adultes, croyants et pratiquants, d’appartenances variant entre catholique, anglicane et musulmane, et ayant une connaissance du langage religieux. Les sujets ont eu à décrire leur expérience d’un conflit, ainsi que leur rôle dans sa résolution. Il s’agissait donc d’une prise de décision morale en lien avec la conversion. En sont ressortis deux types différents de comportements : dans la résolution de conflit, les garçons se réfèrent aux règles tandis que les filles aux relations affectives, ceci se retrouvant chez tous les sujets. De cette façon, étant inhérents au développement de la personne, le jugement moral et le jugement religieux vont de pair.
Dans cette troisième partie, le théologien et sociologue de la religion Olivier Favre se réfère aux chrétiens de tradition protestante évangélique, définie comme un protestantisme de conversion. Une particularité de cette tradition est que dans une situation de souffrance, le lien de confiance entre le futur converti et la personne venant du milieu religieux choisi est de première importance. Dans ce contexte, la présence d’une personne convaincue et persévérante en relation avec le sujet peut faire la différence dans le processus de conversion, une conversion vécue en termes d’appartenance et qui s’expérimente en dehors du lieu de culte traditionnel.
La dernière partie du collectif traite de la notion de conversion dans l’hindouisme et dans le bouddhisme. Catherine Clémentin-Ojha, anthropologue, nous présente la tradition hindoue, où tout semble basé sur le respect des règles de conduite définies par la religion, dans une structure sociale fondamentalement communautaire, les castes. La décision de changement majeur d’un des membres du groupe implique toute la caste, d’où l’absence de conversion individuelle. Il est toutefois accepté qu’une caste entière se convertisse. La conversion au christianisme offre aux hindous l’égalité et ils conservent les mêmes règles de conduite qu’auparavant. Par conséquent, ce sont les hindous de castes inférieures qui se convertissent, attirés par la possibilité d’accéder à un meilleur statut économique et social. Malgré le fait que leur identité sociale et leur appartenance religieuse ne fassent qu’un, certaines appréhensions persistent face au déclin numérique dû à l’accroissement de la présence musulmane en Inde. Cependant, dans le cas des sectes, c’est la qualification spirituelle d’une caste et non l’appartenance à celle-ci qui est déterminante ; pour eux, la quête du salut est primordiale. Dans l’optique de reconversion à l’hindouisme, le mouvement de la Société des Ârya joue un rôle majeur pour contrer l’activité missionnaire chrétienne de la fin du XIXe siècle. L’objectif de ce groupe fondamentaliste est le retour à la croyance source par un rite de purification qui « re-convertit » la personne et lui redonne son statut antérieur. Malgré la tradition qui relie inextricablement hindouisme et indien, depuis 1949, certains gourous exportent du pays des pratiques qui suscitent l’intérêt en Occident. Selon le sociologue Jean-Luc Alber, c’est un américain devenu hindou, Gurudeva, qui introduit l’hindouisme aux États-Unis, au milieu du XXe siècle. Entrepreneur efficace et pragmatique, il est reconnu comme un grand planificateur. Malgré ses origines américaines, Gurudeva devient le 162e pontife de l’ordre de Nandinatha Jagadacharya, un lignage qui date de 2200 ans. Cela constitue un évènement exceptionnel pour un non-hindou. Toutefois, ce pontife ne se perçoit pas comme un converti. D’après lui, « le changement de voie dans cette vie ne correspondrait qu’à un réajustement à sa (ses) vie(s) antérieure(s). Rupture dans le cours d’une existence éphémère, la conversion serait de la sorte, pour beaucoup de nouveaux hindous, non une métamorphose mais un retour » (p. 228). Par ailleurs, peu de recherches sont menées sur la conversion au bouddhisme. Selon le psychologue Zhagalma Dandarova, Bouddha se définit comme le médecin des êtres vivants. Vu par le bouddhisme, l’être vivant est un être souffrant. La conversion se vit donc en termes de processus de guérison, dans le sens d’un retour à soi basé sur la loi karmique de prédestination et d’action consciente.
L’intérêt de ce livre est d’explorer la compréhension psychologique de la religion à son passé et son présent. Cette lecture nous permet de constater que pour certains chercheurs, la dimension religieuse est inséparable du développement de la personne humaine de telle sorte que, en lien successivement avec l’affectivité, la recherche de sens et la recherche de soi, dans une relation à l’autre, nous pouvons espérer trouver l’Autre.
