Abstract

L’ouvrage fait suite à une « Journée d’exégèse biblique » à Strasbourg autour d’Habacuc 2,4 : « Le voici plein d’orgueil, il ignore la droiture, mais un juste vit par sa fidélité » (TOB). L’objectif de ces journées est de faire le point sur l’exégèse du texte ou du thème biblique choisi, puis d’étudier quatre moments significatifs de l’histoire de son interprétation. Cette fois, le choix s’est arrêté sur deux commentaires juifs anciens, les commentaires patristiques, l’exégèse médiévale et les commentaires des 16e et 17e siècles. Chacun de ces moments est traité dans un chapitre.
Le premier chapitre vise l’étude du Pesher d’Habacuc (1QpHab VII–VIII) et du Targum d’Habacuc (Tg Ha), un targum « officiel » dans le judaïsme. Ce chapitre, comme le suivant, montre bien que la plupart des problèmes interprétatifs et quelques-unes des solutions principales concernant ce texte étaient déjà identifiés au début de notre ère. Le Pesher d’Habacuc, un écrit sectaire de Qumrân, constitue selon l’auteur (Thierry Legrand) le plus ancien commentaire connu du passage et même du prophète Habacuc. Le Targum, bien qu’il soit plus tardif et qu’il ne dépende pas du premier, véhicule des traditions plus anciennes que lui-même et constitue ainsi un autre témoin reculé de l’histoire de la réception. Ce chapitre permet donc d’avoir une certaine idée des premiers stades identifiables de l’histoire de la réception du passage. Ces deux commentaires, qui adoptent déjà des différences de perspectives significatives (malgré certains rapprochements), constituent en quelque sorte les prémices de cette histoire.
Legrand présente d’abord le Pesher et rappelle brièvement les caractéristiques des pesharim, puis il étudie soigneusement l’interprétation et le commentaire d’Hab 2,3b–4 que contient le Pesher. Cette discussion détaillée intéressera principalement les spécialistes des écrits de Qumrân, mais elle contient également des éléments utiles pour la critique textuelle du texte d’Habacuc. Ainsi, l’auteur estime que le texte utilisé dans le Pesher se rapproche davantage du Texte massorétique que du Vorlage de la Septante. En ce qui concerne la place du Pesher dans l’histoire de la réception d’Habacuc, l’auteur souligne la lecture eschatologique et même métaphorique ou typologique du Pesher, qui actualise le texte d’Habacuc en encourageant le lecteur à la fidélité à la Torah et au Maître de justice, le dirigeant de la communauté de Qumrân et le « juste » auquel fait référence Habacuc. Ce juste désigne également les fidèles de la communauté. Le Pesher identifie donc aux personnages et évènements du texte d’Habacuc des éléments de la réalité contemporaine difficile de la communauté qumrânienne.
Le traitement du Targum est beaucoup plus superficiel. Legrand rappelle qu’il constitue une traduction araméenne explicative et actualisante du texte obscur d’Habacuc. L’auteur note d’abord qu’il est difficile de déterminer le texte hébreu traduit par le Tg Ha puisqu’il s’éloigne passablement de l’original. Legrand note toutefois qu’il semble que le targumiste ait cherché à se distancer du texte de la Septante qui utilise pistis (« foi/confiance ») pour éviter toute confusion avec les interprétations chrétiennes du verset. Comme pour le Pesher, le Tg Ha interprète la justice en lien avec le respect pour la Torah ; il s’agit même de l’élément central autour de ce verset : des décennies après la destruction du Temple de Jérusalem, ce texte appelle la communauté à recentrer la piété personnelle et la vie communautaire autour de la Torah.
Le deuxième chapitre vise à faire l’analyse des citations éparses tirées des premiers siècles du christianisme. Il contient peu de textes patristiques suivis puisque les commentaires sur Habacuc antérieurs à la fin du 4e siècle ont disparu. Dans le christianisme ancien, la prière d’Habacuc (au chapitre 3) est bien plus importante que le chapitre 2. Évidemment, l’importance d’Ha 2,4 dans le christianisme des premiers siècles tient en premier lieu à sa citation par Paul (Rm 1,17 ; Ga 3,11). À la suite de l’apôtre, les premiers chrétiens voyaient en Habacuc un prophète qui annonçait la nouvelle alliance et la venue du Messie.
L’auteure (Martine Dulaey) montre que des questions interprétatives importantes sont traitées dès l’ère patristique. Notamment, on aborde la différence, d’une part, entre la leçon du Texte (proto-)Massorétique et des traductions grecques autres que la Septante (« le juste vivra de sa foi/fidélité ») et, d’autre part, celle de la Septante (« de ma foi/fidélité »). De même, les Pères commentent l’objet de l’attente au v. 3b (attends-le ou attends-la ?) : l’objet de l’attente est-il la vision ou le personnage, que l’on a souvent identifié au Christ ? Et évidemment, les Pères doivent déterminer si le texte doit être lu : « le juste par la foi, vivra » ou « le juste vivra par la foi ».
Parmi les autres éléments importants liés à la réception d’Ha 2 dans l’Église des premiers siècles, on note la compréhension du contraste entre les personnages du v. 4, comme distinction entre croyants et non-croyants, distinction liée à la venue du Christ et à la foi en lui. Ce chapitre, qui réserve une place de choix à Eusèbe de Césarée et à Augustin, dépasse largement une discussion de l’interprétation d’Ha 2,4. Par exemple, en ce qui concerne Augustin, l’article comprend une discussion d’éléments théologiques liés au verset (notamment la justification par la foi dans la controverse contre le pélagianisme) plutôt que de son interprétation par l’évêque d’Hippone. La discussion inclut donc des références augustiniennes à Habacuc par l’entremise de Paul, mais aussi à d’autres textes, notamment pauliniens. Bien que cette élaboration constitue un léger écart, elle permet de mieux comprendre la place de l’interprétation du verset d’Habacuc dans la pensée de l’évêque. Il en résulte une description plus « organique » de la réception du verset chez Augustin, le recadrant dans sa pensée.
Dulaey démontre l’importance relative d’Ha 2 dans la théologie chrétienne ancienne, malgré l’absence de commentaire patristique suivi du texte. On peut toutefois reprocher à Dulaey de multiplier les références parallèles qui n’apportent chacune somme toute qu’assez peu de neuf à la compréhension du verset chez un même Père.
Le troisième chapitre traite de l’exégèse médiévale, qui délaissera la discussion de la justification par la foi lorsqu’elle abordera Ha 2, comme le souligne Gilbert Dahan. Les commentaires médiévaux d’Ha 2 n’apportent que peu d’éléments théologiquement significatifs selon Dahan, mais l’examen du traitement d’Habacuc par les médiévaux permet selon lui de mieux comprendre le travail « quotidien » des exégètes. En effet, Dahan présente au lecteur un aperçu des problèmes abordés par les exégètes médiévaux, comme les problèmes textuels, qui permettent de se faire une idée de la « maîtrise et de la technicité exégétiques des commentaires médiévaux », en particulier au 13e siècle. L’auteur décrit aussi les différentes approches du texte adoptées, dont les approches littérale (incluant l’exégèse historique et rhétorique), christique, morale et doctrinale. Une annexe contient une liste provisoire des commentaires latins d’Habacuc.
Dans le quatrième chapitre, Annie Noblesse-Rocher examine le sort réservé à Ha 2,4 dans les commentaires des 16e et 17e siècles. Évidemment, l’insistance à la Réforme sur la justification par la foi seule constitue un arrière-plan important à la discussion du verset à cette époque. Toutefois, l’auteur relève que le verset n’a pas été interprété exclusivement en appui à la sola fide. Trois types d’interprétations sont proposés dans les commentaires de cette époque. L’interprétation tropologique (morale), soulignant la relation entre la droiture et la foi et opposant l’orgueil et la foi. En rupture avec ce premier type d’interprétation, certains commentateurs (dont Luther) mettent en tension Ha 2,4 et Rm 1,17 et s’appuient sur des considérations d’ordre philologiques. On met ainsi en relation le beemûnâtô d’Habacuc et le ek pisteos de Romains, parfois de façon surprenante. Un troisième type d’interprétation soulève la question du rôle de la Loi, notamment en mettant Habacuc en tension avec Lv 18,5 : « Gardez mes lois et mes coutumes, c’est en les mettant en pratique que l’homme a la vie » (TOB). Quelques-uns des propos des commentateurs rapportés dans ce chapitre, même s’ils ne constitueront pas des pistes d’interprétation vraiment nouvelles pour le bibliste, montrent la compétence exégétique et l’acuité théologique des exégètes de l’époque. Et surtout, leurs interprétations d’Ha 2,4 illustrent certaines des questions théologiques et ecclésiologiques fondamentales qui seront soulevées à la suite de la Réforme.
L’ouvrage se termine par un cinquième chapitre très bref qui se démarque légèrement des autres en ce qu’il vise à présenter en quelque sorte un regard juif global du texte, qui se nourrit d’éléments épars de la tradition d’interprétation juive, mais sans étudier un moment précis de l’histoire de la réception du texte. David Banon y présente en quelque sorte un regard « synchronique » qui permet davantage d’entrevoir un autre angle d’approche (confessant) au texte d’Habacuc.
Évidemment, la nature du livre fait en sorte qu’il est difficile de cerner la cohésion de l’ensemble, mais l’un ou l’autre chapitre saura intéresser celui ou celle qui désire avoir une vue d’ensemble d’un des moments principaux de l’histoire de l’interprétation du passage. Malgré l’absence (déplorable) d’une bibliographie, l’ouvrage contient bon nombre de références complètes ou partielles en notes des textes originaux commentés (pères, exégètes médiévaux, etc.). Si l’on apprend peu sur le passage d’Habacuc lui-même, on constate que les éléments qui préoccupent l’exégète d’aujourd’hui ont souvent posé problème à ses prédécesseurs. Ainsi, l’exégète se consolera du fait que le sens exact de beemûnâtô yihyeh, « (le juste) vivra par sa fidélité », semble toujours avoir posé problème aux lecteurs d’Habacuc.
