Abstract

Dans son dernier livre, intitulé Le livre d’Isaïe. Une cathédrale littéraire, Jacques Vermeylen reprend le texte de cinq conférences qu’il a données en 2013, au Liban, dans le cadre du XIIIe Congrès de la Fédération biblique au Moyen-Orient, qui portait sur le livre d’Isaïe. Dans son avant-propos, l’auteur propose une analogie intéressante entre le livre d’Isaïe et une cathédrale, impressionnante par sa stature et sa beauté, complexe dans sa construction et sa structure. Tout comme le livre d’Isaïe.
Dans son premier article, intitulé « Une cathédrale littéraire », Vermeylen présente l’ensemble du livre d’un point de vue littéraire et cherche à y discerner une cohérence. Selon Vermeylen, des motifs communs unissent les grandes parties de l’ouvrage, ce qui permet de retrouver une ligne d’ensemble. L’auteur est d’avis qu’il y a une progression, qui débute par une période de misère, décrite dans les premiers chapitres, et qui débouche sur un avenir radieux, présenté dans les derniers chapitres. Ainsi, toutes les promesses des premiers chapitres, qui paraissaient souvent juxtaposées sans logique apparente, trouveraient leur réalisation dans les derniers chapitres du livre. Selon Vermeylen, tout le livre d’Isaïe converge vers le sommet constitué par les chapitres 60 à 62. Bien qu’il s’agisse d’une proposition intéressante et originale, on peut néanmoins se demander si cette progression a bel et bien été voulue par les rédacteurs du livre d’Isaïe.
Le deuxième article de Vermeylen porte sur une section bien connue du livre d’Isaïe : le livret de l’Emmanuel (Is 6,1–9,6). L’auteur propose une hypothèse intéressante. Ce recueil, que l’on considère habituellement comme un recueil indépendant, écrit par Isaïe lui-même, aurait bel et bien été rédigé par le prophète, mais en deux étapes différentes. Isaïe aurait d’abord proclamé un court oracle « de l’Emmanuel » (v. 14b–17), lors de la crise « syro-éphraïmite » de l’an 734, dont le contenu était plutôt menaçant. Isaïe aurait réutilisé et donc réactualisé son ancien oracle pour donner espoir à ses compatriotes dans le contexte d’une nouvelle crise (celle de 727, alors que le royaume de Juda refuse de se joindre à la coalition anti-assyrienne). Le prophète adapte ses oracles passés à une situation nouvelle, processus qui, comme le souligne Vermeylen avec justesse, ne « fait qu’inaugurer […] un processus de relecture qui se poursuivra bien après lui » (94). Le chapitre de Vermeylen se termine de façon originale par un essai de traduction littérale du livret de l’Emmanuel (Is 6,1–9,6). Sa reconstitution de ce qu’il considère être le texte original et les différents ajouts postérieurs est particulièrement éclairante.
Le troisième chapitre est davantage historique : « Le prophète Isaïe : que peut dire l’historien ? » L’auteur tente de répondre à certaines questions qui peuvent paraître simples, mais qui sont en fait très complexes en raison de la longue histoire littéraire du livre : Qui était le prophète Isaïe ? Dans quel contexte social, religieux, politique faut-il le situer ? Quel était son message ? Malgré un certain intérêt, ce texte ne propose rien de vraiment nouveau.
Dans son quatrième article, Vermeylen s’attarde au processus, long et complexe, de la formation du livre d’Isaïe. Bien que toute reconstitution de ce genre ne puisse être qu’hypothétique, Vermeylen amène certains points intéressants. Selon l’auteur, une première version du « grand livre » d’Isaïe aurait été rédigée par un témoin de la réforme de Néhémie. Cet auteur aurait utilisé le proto-Isaïe, auquel il aurait ajouté quelques passages, et le Deutéro-Isaïe, auquel il aurait aussi ajouté bon nombre de passages. Vermeylen suggère que ce même auteur aurait ajouté les chapitres 56–66. Il se pourrait donc que le Trito-Isaïe n’ait jamais existé de manière indépendante. Les chapitres formant le Trito-Isaïe auraient donc été rédigés en fonction non seulement d’Is 40–55, mais aussi d’Is 1–39. Le livre aurait par la suite été réédité à l’époque d’Esdras et les dernières rédactions remonteraient à l’époque hellénistique.
Dans le cinquième et dernier chapitre du livre, Vermeylen se penche sur le quatrième poème du serviteur qui, selon lui, ne peut être considéré comme une unité homogène, contrairement à ce que la plupart des exégètes supposent. L’auteur est d’avis que le poème a connu deux rédactions et comporte donc deux strates littéraires. Une première formée par ce qu’il qualifie de récit du « nous » (53,1–8ba.10), et une seconde où il est question d’un serviteur anonyme et souffrant. Selon lui, le « nous » d’Is 53 représenterait l’Israël du Nord (Ephraïm / Jacob), et le serviteur souffrant Juda / Jérusalem. Il est en effet probable que cette unité ait connu au moins deux rédactions. Par contre, les arguments que Vermeylen propose quant à l’identité du « nous » et du serviteur anonyme ne nous paraissent guère convaincants. À titre d’exemple, alors qu’il est clairement question d’un individu défiguré, malade, humilié, maltraité, frappé par Dieu, etc., Vermeylen est d’avis qu’il s’agit d’une allusion à la Jérusalem détruite par les Babyloniens et qui est demeurée comme telle jusqu’à l’époque perse.
Bien que nous soyons en désaccord avec l’auteur sur certains points, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un livre fort intéressant, qui démontre toute l’étendue du savoir du père Vermeylen. Rares sont les exégètes qui peuvent se targuer d’aussi bien connaître cette véritable cathédrale littéraire qu’est le livre d’Isaïe et de pouvoir s’y déplacer avec autant d’aisance.
