Abstract

En s’associant à un courant de chercheurs qui reconnaissent l’existence d’échanges et de collaborations entre juifs et chrétiens – notamment – dans l’Europe chrétienne de la fin du Moyen Âge, malgré la situation difficile pour les juifs, Yael Zirlin, dans cet ouvrage de grand format, bien articulé et richement illustré, s’attache à reconstituer – et à dévoiler – une « réalité historique » (5) à partir de l’étude de divers manuscrits hébreux enluminés, présentés ici en sept chapitres. Dans son introduction (5–22), l’auteure met en contexte ces études de cas en brossant un tableau de la situation des juifs en Europe à la fin du Moyen Âge (France, Allemagne, Espagne, Italie ; 7–13) et en évoquant pour chaque région un exemple de coexistence et de collaboration, pour montrer que les relations entre juifs et chrétiens étaient alors « complexes et variées » et rappeler que « les exigences de la vie quotidienne obligeaient juifs et chrétiens à les contourner et à maintenir des relations aussi normales que possible ». Ces relations, rappelle-t-elle, « se fondaient sur des liens interpersonnels et non sur une politique globale décidée par l’[É]tat ou la communauté juive » (13). Zirlin pose ensuite la question de la définition de l’art juif – en regard du contenu des œuvres, de leurs créateurs et de leurs destinataires –, les exemples qu’elle évoque en réponse à cette question (telle la judaïsation d’un sujet chrétien, ou la christianisation d’un sujet juif) la menant à affirmer que c’est le contexte [d’utilisation] et non le contenu qui détermine l’identité juive ou chrétienne d’une enluminure (14–15). Ce qui intéresse l’auteure, en fait, outre « la valeur artistique » des enluminures des manuscrits hébreux, c’est leur apport a priori invisible ; c’est ce que les illustrations « reflètent » quand « on tente de regarder au-delà de ce qui apparaît », à savoir : la vie juive au Moyen Âge, le développement de la culture, les relations de travail entre divers corps de métiers, pratiqués par des juifs et des chrétiens, le développement et les changements historiques, culturels, religieux et politiques dans les pays où vivaient les juifs (15). Tandis que, selon elle, pour les juifs, au Moyen Âge, « l’enluminure était destinée à embellir le manuscrit ou à expliquer le texte par des moyens visuels », « un regard moderne » qui tient compte du cadre historique de leur production « nous permet aujourd’hui de comprendre aussi des aspects qui ne sont pas manifestes ». Zirlin éclaire ensuite le lecteur sur les conditions de production des codices enluminés (15–22), puis se propose d’étudier des illustrations de manuscrits hébreux en portant un regard sur « les aspects sociologiques et psychologiques des relations entre juifs et chrétiens » en vue, non pas « de décrire ce qui apparaît », mais « de faire apparaître ce qui est caché », à savoir, « la conception du monde » dont témoignent ces manuscrits (22). Formulés ainsi, ces propos ne rendent pas justice à la richesse des études de cas déployées tout au long des sept chapitres.
Après avoir évoqué (chapitre 1, « L’identité des enlumineurs juifs », 23–34) quelques enlumineurs juifs actifs entre le Xe et le XVe siècle, au Moyen-Orient, en Espagne, en Ashkénaze (France, Angleterre et Saint Empire romain germanique) et en Italie, l’auteure aborde sa première étude de cas (chapitre 2, « Un recueil de miscellanées du Nord de la France : une coexistence judéo-chrétienne », 35–56). Ce Recueil de miscellanées du XIIIe siècle (ms. Add. 11639, British Library), le plus ancien manuscrit juif – encore connu – ayant été enluminé dans un atelier chrétien, représente « l’ambivalence des relations entre juifs et chrétiens », étant le fruit d’une collaboration, en même temps que le lieu d’expression d’une double polémique, antijuive dans les images, et antichrétienne dans les textes, chacune demeurant, selon l’auteure, imperceptible à la partie adverse. L’argumentation est bien menée et l’idée que l’agencement des épisodes génère un sens nouveau est intéressante, quoique l’on puisse s’étonner, au sujet de Noé représenté dans une arche qui évoquerait la forme d’une église (folio 521 r), que la portée typologique d’une telle association eût pu échapper au commanditaire et au scribe en charge du programme, tous deux juifs ; par ailleurs, l’idée que les équivalents numériques de certains passages bibliques permettent de déceler des malédictions antichrétiennes (55–56) ne semble pas aisément vérifiable.
Dans l’étude de cas exposée dans le chapitre 3 (« L’apparent et l’invisible dans un ma
Les trois chapitres suivants (5 à 7) sont consacrés à la production de Joël Ben Siméon (ici JBS), le plus célèbre scribe et illustrateur juif de cette époque encore connu de nos jours, actif durant la deuxième moitié du XVe siècle et auteur d’au moins quinze manuscrits hébreux. Dans le chapitre 5 (« Joël Ben Siméon : les débuts d’un scribe enlumineur », 101–122), où elle reprend le sujet de sa thèse de doctorat (Jérusalem, 1995), Zirlin examine les trois premiers manuscrits connus de JBS en observant les éléments à sa disposition, soit les colophons, l’écriture et la décoration des manuscrits, en portant attention au style pictural et scriptural de JBS, ainsi qu’à ses emprunts à des productions locales à Bâle (gravures, cartes à jouer, tapis muraux). Ce faisant, elle reconstitue le parcours de JBS en montrant que, bien qu’ayant été expulsé, en tant que juif, de sa ville natale de Cologne, puis de Bonn, il s’est bien intégré dans des milieux professionnels chrétiens, d’abord à Bâle, puis en Lombardie. Le chapitre 6 (« Joël Ben Siméon : scribe et enlumineur immigré », 123–150) porte sur la production de JBS en Lombardie, où les juifs bénéficient, à partir de 1445, de la protection de Francesco Sforza, à qui JBS rendra d’ailleurs hommage dans ses manuscrits. En évoquant plusieurs œuvres de cette dernière phase de la carrière de JBS, Zirlin note qu’il a alors un style plus accompli et qu’il continue à s’adapter à son milieu de vie, en s’inspirant de l’art local, argument qui semble en contradiction avec l’hypothèse voulant que c’est lui qui aura intégré à la tradition haggadique italienne le Shefokh
L’ouvrage, qui se termine par une courte conclusion (165–166), une bibliographie (167–179), deux index (181–184 ; 185–187) et les planches couleur, offre, en définitive, un éclairage original sur la production de manuscrits hébreux enluminés dans l’Europe chrétienne (France, Allemagne, Italie) entre le XIIIe et le XVe siècle. Fondé sur la constatation que des commanditaires, des scribes et des enlumineurs juifs ont transcendé leur statut contraignant pour établir des collaborations ponctuelles avec des homologues chrétiens, l’ouvrage trouve sa cohérence dans l’ample réflexion menée : sur un vaste territoire, divers milieux, divers objets et des thématiques ciblées. Même si tous les arguments ne sont pas également convaincants, compte tenu de la rareté des documents disponibles, les enquêtes menées demeurent fascinantes. Notons toutefois quelques inconvénients : le titre choisi, Au-delà du visible, ne s’applique pas aux éléments observés, qui sont de l’ordre du visible (colophons, styles d’écriture, iconographie et styles décoratifs) ; en revanche, ce qui est révélé, sur la base de suppositions parfois difficiles à vérifier, ne peut être considéré comme « la réalité », puisqu’il s’agit du point de vue de l’auteure, supposément plus éclairé que celui des commanditaires de l’époque, étant « moderne » (15). Il demeure difficile, parfois, de présumer que ceux-ci ignoraient le sens des interventions des enlumineurs chrétiens avec lesquels ils collaboraient, quoique l’idée d’une dynamique polémique entre juifs et chrétiens soit parfaitement envisageable et qu’elle soit traitée, ici, de manière efficace. On peut s’étonner toutefois de l’absence, dans la bibliographie, de quelques auteurs ayant abordé ces questions (Epstein, 1997 et 2011 ; Lipton, 1999 ; Batterman, 2000 ; Frojmovic, 2002 ; Harris, 2002 et 2005 ; Kogman-Appel, 2006 ; Shalev-Eyni, 2010).
Au niveau de la forme, on peut regretter que le manuscrit n’ait pas fait l’objet d’une révision supplémentaire, qui aurait permis d’éviter : quelques formulations étranges en français (notamment dans l’introduction), une ponctuation erronée, comme la présence d’une virgule entre le sujet et le verbe (5, 13, 14, 23, 39, 40, 64, 79, 101, 102, 103, 110, etc.) et quelques coquilles (notamment aux p. 22, 25, 166, 174). En définitive, hormis ces irritants, l’ouvrage demeure instructif, l’argumentation étant fluide et bien menée et les hypothèses enrichissantes, même si elles ne sont pas toutes également convaincantes lorsqu’il s’agit de détecter des interventions polémiques. L’apport le plus important de cet ouvrage tient à ce que son auteure, comme elle le dit en conclusion, cherche à reconstituer « un monde complexe bien plus subtil que celui qui est habituellement décrit, monde fait de relations ambivalentes où hostilité et dégoût réciproques n’empêchent pas une coopération, un intérêt [,] voire un respect mutuels » (166).
