Abstract

Étant les fruits d’un colloque interdisciplinaire s’étant tenu à Montréal en 2016, cet ouvrage collectif se veut une entrée en la matière concernant les échanges et les réseaux transnationaux développés par le missionnariat catholique depuis le XIXe siècle. Le développement de réseaux transnationaux, la circulation des idées, la transformation des missions et les rencontres interreligieuses et interculturelles sont donc au cœur des textes présentés.
Dans une première partie intitulée « Entre adaptation, inculturation et indigénisation », quatre textes offrent des perspectives assez variées. Les deux premiers textes concernent l’Asie. Vincent Petit présente d’abord une analyse de l’évolution de la liturgie missionnaire en Chine ainsi que son adaptation, une analyse laissant entrevoir une réaffirmation de l’Église romaine et une conception plus « collégiale » et « communautaire » de l’Église. Olivier Sibre enchaîne avec l’histoire particulière de l’espace missionnaire coréen. Ce texte est particulièrement captivant pour saisir de quelle manière l’Église catholique coréenne a maintenu son dynamisme, que ce soit dans le giron de Rome ou non. Dans un tout autre registre, deux articles couvrent la période allant de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle en Amérique latine. Alexandrine de La Taille-Trétinville se penche sur la correspondance et le journal intime de Thérèse des Andes. L’apport de la mission catholique française à la pensée spirituelle et intellectuelle de cette dernière est analysé, en particulier l’influence de Thérèse de Lisieux. L’auteure souligne « l’efficacité du réseau culturel existant outre-mer » puisque la jeune Thérèse des Andes ne connaissait aucun Carmel ou religieuse de l’ordre (85). Paula Leonardi propose ensuite une fort pertinente analyse comparative de deux revues des Missionnaires de Notre-Dame-de-la-Salette : l’une diffusée en France, l’autre au Brésil. Son analyse met en relief les objectifs de ces revues, les représentations des missionnaires qui y sont véhiculées ainsi que le mode d’endoctrinement qu’on y retrouve. Les images et représentations discursives transmises dans les revues s’inscrivent dans une certaine mémoire collective et rendent le contenu accessible à tous, notamment par la maîtrise de l’exemplum et l’utilisation d’éléments de l’art de la mémoire.
La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde aux formes de coopération missionnaire ayant émergé depuis la Seconde Guerre mondiale. Le théologien Gilles Routhier décrit des initiatives diocésaines en Amérique latine dans les années 1950, s’appuyant principalement sur des exemples canadiens. Par l’engagement de laïcs et de prêtres fidei donum, cette participation diocésaine transforme d’ailleurs l’engagement et l’activité missionnaires dans plusieurs pays. Dans une perspective similaire, Olivier Chatelan fait la genèse du Comité épiscopal France-Amérique latine de 1961 à 1963, de sa constitution aux principaux résultats découlant de ses activités. Cet article apporte un éclairage sur les relations entretenues entre le Saint-Siège et les évêques d’Amérique latine, sur les échanges transnationaux du catholicisme français ainsi que sur la remise en question du rôle sacerdotal traditionnel dans les missions.
L’historienne Caroline Sappia poursuit avec un fort intéressant article à propos des réseaux missionnaires développés entre 1965 et 1980 à partir des réunions épiscopales européennes d’aide à l’Amérique latine. Malgré de nombreuses initiatives et tentatives, il en ressort une grande difficulté à réaliser une action concertée, autant entre organismes européens qu’avec le Conseil épiscopal latino-américain. Entre 1965 et 1973, Sappia note « une difficulté à s’accorder et à poser des actes communs et significatifs en vue de promouvoir l’envoi de prêtres en Amérique latine » (165). Dans le contexte de l’émergence de la théologie de la libération et des communautés ecclésiales de base dans les années 1970, la période allant de 1973 à 1980 voit une meilleure coopération émerger, même si elle demeure limitée par la méfiance et les doutes. Enfin Christian Sorrel clôt cette section en s’intéressant brièvement aux prêtres venus de pays étrangers en France au XXIe siècle, un phénomène encore top peu étudié. Cette « mission inversée » ou cette « suppléance » par des prêtres étrangers représente environ 10 % de l’effectif de prêtres français et leur augmentation est corrélée à la baisse du nombre de prêtres en activités en France.
La dernière partie de l’ouvrage collectif se concentre sur les formes d’inculturation, mais tourne surtout autour de l’action sociale, du militantisme et de la transformation de l’engagement missionnaire aux contacts de l’autre dans l’espace missionnaire. Agueda Bittencourt présente d’abord Économie et Humanisme, un mouvement dominicain français visant à former l’élite catholique en Amérique latine. Elle décortique ainsi les réseaux développés entre la France et le Brésil à partir de l’après-guerre, principalement par le père Louis-Joseph Lebret. Ce mouvement met en exergue les luttes de pouvoir liées au développement national brésilien. Catherine Foisy propose ensuite un texte fort pertinent sur l’expérience de La Ruche de Kabylie par les Sœurs blanches canadiennes, un projet mettant de l’avant la rencontre interreligieuse et interculturelle dans l’espace missionnaire. Mené entre 1938 et 1972, ce projet permet d’observer plus concrètement les relations et le dialogue établis entre les missionnaires catholiques et les jeunes musulmanes de cette région : La Ruche « représente un catalyseur pour le changement au sein des communautés locales et éventuellement au plan national, spécialement au regard de l’empowerment des jeunes filles et des jeunes femmes à travers l’éducation et la préparation adéquate à leurs vies futures d’épouses et de mères, puis comme professionnelles et citoyennes algériennes, éventuellement » (211).
L’article de l’historien Maurice Demers se concentre ensuite sur l’engagement social et politique de missionnaires en Amérique latine. Ce chapitre décrit les dynamiques de transformations profondes de la mission catholique québécoise au XXe siècle : développement de réseaux transnationaux, échanges entre le catholicisme québécois et la culture latino-américaine, prise de position sur l’option préférentielle pour les pauvres et sur la théologie de la libération, engagement dans des mouvements populaires ainsi que mobilisation en faveur des droits humains. Louis-Audet Gosselin termine cette section en s’intéressant au processus d’« ONG-isation » du religieux dans un contexte néolibéral et postcolonial depuis les années 1980. Pour ce faire, il utilise le cas des Clercs de Saint-Viateur canadiens qui s’installent au Burkina Faso en 1999. C’est sous un statut d’ONG que l’action missionnaire devient possible et que l’Église réinvestit le champ social dans ce pays africain. En mettant de l’avant « leur utilité sociale en éducation, aide d’urgence, soutien économique des femmes et dialogue interreligieux » ainsi que leur statut d’ONG, les Clercs en viennent à masquer les motivations religieuses aux fondements de leur action en éducation au Burkina Faso (250). En compétition avec les mouvements salafistes et évangéliques, l’Église s’est plus récemment repositionnée comme un acteur religieux important au Burkina Faso.
En rétrospective, cet ouvrage collectif offre une panoplie de réflexions sur l’importance des réseaux missionnaires transnationaux et des échanges interculturels dans un monde globalisé qui repose de moins en moins sur un axe Nord-Sud. Le fait qu’il s’agit au final d’actes de colloque transparaît parfois grandement au cours de la lecture de l’ouvrage. La transition entre certains sujets semble créer des fossés importants. L’ouvrage couvre plusieurs siècles et différents continents de mission, en plus de couvrir l’action de missionnaires provenant de plusieurs pays. L’Amérique latine prend d’ailleurs une place prépondérante comparativement à l’Afrique et à l’Asie. L’Océanie n’y est pas traitée malgré une présence missionnaire non négligeable au XXe siècle. En outre, l’ouvrage met en exergue des disciplines et des approches méthodologiques et théoriques variées. Malgré cette diversité de points de vue et de perspectives, la qualité des textes, des constats et des réflexions ne fait pas défaut. Plusieurs des articles ont d’ailleurs des sources primaires (archives, revues missionnaires, entretiens, etc.) et secondaires étoffées. Bref, c’est réellement « la mission dans tous ses états » qui est présentée !
L’apport principal de cet ouvrage est certainement de multiplier les pistes de réflexion et d’ouvrir la voie à davantage de recherches et de collaborations transnationales sur ce thème. Il dévoile des champs de recherches aux multiples avenues, parfois quasi inexplorées. Sans compter plusieurs pays de mission ou communautés missionnaires qui ont été jusqu’ici négligés par de telles études transnationales, notons le renversement des dynamiques traditionnelles de l’axe Nord-Sud, l’engagement de missionnaires dans des organismes non gouvernementaux, la laïcisation des missions, le militantisme social et politique des missionnaires, etc. L’étude des missions catholiques, d’hier à aujourd’hui, demeure un vaste champ à être défriché. Vivement d’autres colloques et ouvrages sur ces questions !
