Abstract

Avec cet ouvrage, Sylvie Barth propose de diffuser auprès d’un public élargi les constats qui émanent de la thèse de doctorat qu’elle a présentée à l’Université de Strasbourg en 2017, thèse intitulée La voie de l'amour électif : vers une spiritualité chrétienne du couple contemporain. Tout au long de son ouvrage, l’auteure apporte des pistes de réponse à la question suivante : dans le monde occidental contemporain, où les divorces sont devenus de plus en plus fréquents, est-il possible de s’engager dans une relation intime à long terme ? L’auteure suggère une réponse affirmative à cette question, une relation durable étant rendue possible par un don de soi exempt de tout esprit phallocratique, par un respect mutuel entre les membres du couple doublé du rejet de toute attitude égocentrique et par la culture d’une stabilité responsable qui transite par la reconnaissance des limites personnelles et des différences individuelles propre à chacun des membres du couple. Ces attitudes reflètent des valeurs qui constituent les points centraux de la thèse défendue par Barth, qui propose un projet de construction du couple où « l’amour vraiment partagé durablement vaut tout l’or du monde » (23). L’ouvrage de Barth se divise en quatorze chapitres qui développent un argumentaire en faveur d’un modèle de couple, que l’auteure nomme « couple électif ».
Les chapitres un à cinq portent sur la connivence intime du « couple électif » vécue à l’intérieur du mariage. Celui-ci est défini par Barth comme l’union de deux adultes, un homme et une femme, avec l’objectif de poursuivre une vie commune et de procréer, sans nécessairement officialiser cette union devant les autorités gouvernementales et/ou religieuses. Selon l’auteure, pour faire couple, il suffit de donner corps à l’amour concret, et ce, sans occulter le rôle de la spiritualité conjugale et de la théologie du mariage. C’est dans cette optique que Bath démontre qu’il existe un lien entre l’amour dans le couple électif et le Dieu trinitaire formé par le Père aimant, le Fils et le Saint-Esprit : « [. . .] ce qui s’en dégage est à tout prendre un vrai dynamisme relationnel, qui tout à la fois unit le couple chrétien et le relie au Dieu Trois en Un, un-Dieu-en-relation qui aime la vie » (62). Les dons et le fruit de l’Esprit constituent les éléments fondamentaux pour bâtir la durabilité de l’alliance dans le couple électif. Dans cet ordre d’idées, le couple électif est sommé d’assumer sans ambages, par la constance et la rectitude morale, la mission d’exemplarité qui lui incombe. Au dernier ressort, le mariage est perçu comme le signe du respect pour la liturgie nuptiale qui souligne l’analogie entre l’union conjugale et l’union du Christ avec l’Église. Selon la perspective de l’auteure, cette approche du mariage transforme les rapports entre conjoints et elle le rend stable et fécond.
Les chapitres six à huit abordent la quête spirituelle du couple électif et les défis auxquels les individus qui le constituent sont confrontés. Ce couple traverse un « schéma de connivence » composé de sept étapes : 1) le choix libre par amour et pour l’amour ; 2) la constance de l’engagement à continuer lorsque les difficultés surgissent ; 3) la détermination d’un rythme adapté aux deux personnes ; 4) la gestion mutuelle du projet spatial et temporel pour fonder une famille ; 5) la décision de la forme de l’union ; 6) la détermination des balises à respecter pour protéger la relation ; et en cas de rupture, 7) la possibilité ou non de s’engager dans une nouvelle relation. Dans cette perspective, le couple électif rompt avec le modèle de couple qui prévalait, par exemple, dans le Proche-Orient ancien. Il devient synonyme de promesses de bonheur et d’alliance partagées par les deux partenaires dans le projet co-électif. En dépit de tout, les enjeux liés à la vie de couple, qui émergent ponctuellement, et les exigences sociales liées aux quatre phases de la vie amoureuse (fusion, chute des idéaux, lutte de pouvoir et partage de pouvoir) sont vécus à bon escient. Le socle du couple électif demeure la grâce sanctifiante qui génère la « couplicité » (162) ou la complicité des conjoints.
Les chapitres neuf à quatorze mettent en relief les ressources qui sont potentiellement à la disposition du couple électif afin de faire face aux défis existentiels et de parvenir à son développement durable. La perspective de Barth est ancrée dans le réel, en ce sens qu’elle expose les embûches contextuelles, les attentes illusoires et les constants changements qui parsèment le parcours du couple électif. L’auteure propose de déconstruire les croyances « erronées » qui tendent à tout spiritualiser et à s’appuyer sur la foi, la prière et la volonté pour résoudre les problèmes conjugaux. Il s’agit plutôt de tabler sur la résilience du couple et de favoriser la créativité, les innovations, la croissance, l’investissement dans la relation et les échanges bilatéraux. L’auteure insinue que le développement durable du couple électif dépend en grande partie des membres du couple. Le couple électif est avant tout guidé par un sentiment spirituel coconstruit, qui se compose d’effectivité, d’efficacité et de redevabilité, et ce, en tenant compte des forces, des faiblesses, des opportunités et des menaces dans les prises de décisions qui concernent le couple. L’auteure fait valoir qu’il existe cinq lois qui peuvent contribuer à la solidification du couple. Ces lois s’énoncent comme suit : 1) choisir la vie ; 2) accepter son humanité ; 3) trouver son identité ; 4) être intègre ; et 5) s’atteler à développer ses talents et ses capacités. Face à l’ensemble des facettes du couple électif mises en lumière par Barth, il est facile d’en déduire que, pour elle, le couple est synonyme d’un lieu d’altérité et de développement mutuel des deux partenaires, comme l’enseigne la culture judéo-chrétienne. Barth conclut que le couple électif s’avère une espèce de vocation qui exige l’engagement et la bienveillance et qui a pour objectif un développement durable de l’amour réciproque.
L’ouvrage de Barth est bien ficelé, sa cohérence et sa pertinence transcendent les limites de la gamologie chrétienne. L’analogie « un Père aimant, un Fils se donnant par amour, un Esprit d’amour en circulation » (260), que Barth utilise pour illustrer sa thèse, en dit long sur son approche. Pour mieux comprendre la nature du couple, les hommes et les femmes du monde contemporain auraient avantage à mettre à profit les sens d’engagement et de responsabilité partagée dont Barth parle dans son ouvrage. Nous attestons que le vocable « couple électif » est un terme émergent, mais il n’en demeure pas moins qu’un tel type de couple pourrait être considéré comme un modèle relationnel désiré et convoité en Occident. Il faut aussi saluer l’audace de Barth, qui a choisi d’inclure les couples qui vivent en union libre dans les rangs du couple électif. Elle déclare : « [. . .] mariage ou pas, la construction d’un couple électif ne va pas sans un investissement exigeant » (183). Ce faisant, elle se démarque d’une certaine culture judéo-chrétienne dogmatique, qui incite des théologiens évangéliques tels John Piper et Timothy Keller à exclure les concubins de leurs études sur les couples. Barth va jusqu’à dire qu’« un couple peut partager des valeurs spirituelles même si elles ne sont pas toujours chrétiennes » (164). Toutefois, l’argumentaire de Barth est articulé exclusivement autour des couples hétérosexuels. À l’exception d’un paragraphe du chapitre six, où Barth évoque très rapidement les couples formés de deux personnes de « sexe identique » (131), son ouvrage est en porte-à-faux avec les valeurs prônées en Occident, qui ne reposent plus exclusivement sur la culture judéo-chrétienne. Même si Barth se veut objective dans sa vision des relations durables, et bien que son argumentaire soit bien structuré, l’auteure demeure biaisée, car elle n’embrasse pas le cadre évolutif du mariage pour tous (officialisé au Canada depuis 2005 et en France depuis 2013). Conséquemment, cet ouvrage ne sera pas très bien accueilli par de nombreux lecteurs.
