Abstract

Voici la traduction d’un ouvrage initialement publié en 2005, sous le titre Qohelet e le sette malattie dell’esistenza. Il faut remercier son traducteur, Jonathan Guilbault, car aucun des livres sur Qohélet rédigés par Ravasi n’avait encore été traduit en français. Celui-ci est le dernier et le plus court d’une série de trois livres écrits par Ravasi. Son premier livre, intitulé Qohelet (Milano : Edizioni Paoline, 1988. 474 p.), est sans conteste le plus complet et le plus intéressant, car il s’agit d’un commentaire des douze chapitres du livre de Qohélet, suivi d’une section de 95 pages intitulée « Les mille Qohélet ». On ne peut qu’espérer que Jonathan Guilbault entreprenne sa traduction. Son deuxième livre, intitulé Il libro del Qohelet (Bologna : Dehoniane, 1988. 120 p.), a pour origine quatre conférences présentées au centre culturel S. Fedele de Milan.
Le livre est précédé d’une préface du traducteur (5-8) ou plutôt d’une mise en garde destinée à un lectorat frileux qui pourrait être scandalisé par le commentaire du cardinal Ravasi, ancien professeur d’exégèse à la Faculté de théologie d’Italie septentrionale. Dans l’original italien, Ravasi n’a pas cru nécessaire de faire une telle mise en garde. Le livre s’ouvre par une brève introduction qui lui permet de dire quelques mots sur l’auteur et son époque : Qohélet est un intellectuel âgé vivant au 3e siècle avant Jésus-Christ, bon connaisseur de la philosophie populaire hellénistique, qui fonde ses réflexions sur son expérience personnelle. Toutefois, son ouvrage aurait été canonisé grâce à une conclusion rassurante, en Qo 12,9-14, rédigée par un rédacteur anonyme (9-13).
Comme l’indique le titre, le livre est divisé en sept chapitres, dont chacun correspond à une maladie qui menace l’être humain et la réalité dans laquelle il vit (15-79). La première maladie est celle de la pauvreté du langage qui ne permet pas de communiquer adéquatement (Qo 1,8). Qohélet nous invite à retrouver une parole efficace, qui dérange et tourmente. La deuxième maladie concerne l’agir humain. Qohélet nous met en garde contre la production et la consommation effrénées et insensées qui nous rendent riches de tout, sauf de l’essentiel (Qo 1,3; 2,18.21; 5,15). Autrement dit, pour Qohélet, la production frénétique n’engendre que du « vide », terme que Ravasi choisit dans ce livre pour rendre le mot clé hevel qui apparaît 38 fois en Qohélet ; par ailleurs, dans son commentaire publié en 1988, il traduit aussi le mot hevel par « nulla », « rien » (66), et dans son cycle de conférences, également paru en 1988, il n’exclut pas la traduction par « assurdo », « absurde » (31). L’intelligence correspond à la troisième maladie : pour Qohélet, comprendre est un labeur pénible et surtout une source de grande souffrance (Qo 1,13-14.18). La quatrième maladie est double : d’une part, c’est la création perçue comme un flux répétitif et insensé, qui entraîne les êtres humains dans son tourbillon (Qo 1,4-11) ; d’autre part, c’est l’histoire perçue comme une répétition qui n’est orientée vers aucun but (Qo 1,9; 3,1-9.11). Le pouvoir politique correspond également à une maladie, car aucun gouvernement n’est en mesure d’assurer la justice, pas même les gouvernements les plus révolutionnaires (Qo 4,1-3.13-16; 7,20; 10,5-6). Dans le sixième chapitre, Ravasi aborde la maladie la plus radicale, soit celle de la condition humaine, parfois si brutale que la mort et même la non-existence sont jugées préférables à la vie (Qo 6,3-5). Certes, Ravasi prend bien soin de rappeler que le livre de Qohélet comprend quelques passages qui invitent à profiter des petites joies quotidiennes. Toutefois, il ne manque pas de préciser, avec raison, que ces petites joies, pour Qohélet, ne procurent aucun sens à la vie humaine et n’empêchent aucunement de reconnaître que le destin de l’être humain ne diffère en rien de celui de la bête (Qo 3,19-21). Intitulé « Dieu », le dernier chapitre traite de la « maladie théologique » : en présentant un Dieu incompréhensible et distant (Qo 3,11; 5,1-6; 7,13; 11,5), le livre de Qohélet offre un avertissement contre la tentation de se fabriquer un Dieu bouche-trou.
En somme, contrairement à de nombreux exégètes chrétiens, qui sont incapables de commenter le livre de Qohélet sans l’édulcorer en y projetant sans cesse leur propre conception de la foi chrétienne, Ravasi a le grand mérite d’être respectueux du texte de Qohélet et d’accepter de le lire sans chercher à tout prix à le christianiser. Cela dit, en guise de conclusion (81-88), il affirme que Qohélet, à sa manière, nous aide à comprendre l’incarnation de Dieu, car il partage nos doutes, nos crises de sens, nos souffrances et nos limites. En effet, comme le dit Dietrich Bonhoeffer, théologien luthérien tué par les nazis et cité aux pages 86-87, « Dieu est impuissant et faible dans le monde, et c’est ainsi – et seulement ainsi – qu’il est avec nous et nous aide ».
