Abstract

À l’hiver 2024, alors que j’enseignais un cours sur le jaïnisme à l’Université de Toronto, les élèves me disaient souvent qu’ils trouvaient les lectures trop difficiles. La plupart d’entre elles étaient tirées du livre de référence The Jains de Paul Dundas, un livre phare et d’une grande richesse, utilisé depuis les années 1990 dans le cadre de cours universitaires. Ces commentaires m’ont permis de réaliser que le domaine des études jaïnes – comme bien d’autres domaines – nécessitaient de nouvelles références convenant mieux aux étudiant·es des années 2020, mais sans sacrifier le contenu et la rigueur. Alors que c’est une tâche très difficile, je crois que la spécialiste d’études indiennes Nalini Balbir, professeure à l’Université Sorbonne-Nouvelle jusqu’en 2022 et directrice d’études émérites à l’EPHE, a accompli cette prouesse. À mon avis, À la découverte du jaïnisme est le livre dont cette nouvelle génération d’étudiant·es a besoin.
Avant de discuter du grand mérite de ce livre pour un cours sur le jaïnisme, j’en résume brièvement le contenu. À la découverte du jaïnisme comprend 24 chapitres, correspondant bien au nombre des tīrthaṅkaras, soient « les fondateurs de la communauté », des personnages légendaires ou historiques (dans le cas des deux derniers). Le premier chapitre introduit le jaïnisme au lectorat du point de vue extérieur des « autres » – en particulier les personnes visitant l’Inde – qui ont rencontré l’une ou l’autre forme du jaïnisme pendant sa longue histoire. Commencer le livre de cette manière mène le lectorat à joindre la longue liste des personnes ayant cherché à mieux comprendre – ou du moins à se représenter – cette tradition religieuse, des penseurs gréco-romains aux voyageurs et colonisateurs français, incluant les Jésuites. De plus, ce chapitre ne documente pas seulement les perceptions des « autres », mais aussi celles des jaïns sur les autres religions indiennes, notamment les traditions hindoues et bouddhistes. Ce chapitre introductif permet de mieux cerner le créneau que les jaïns occupent dans le paysage spirituel de l’Inde.
Les chapitre 2 à 6 décrivent l’histoire des débuts du jaïnisme. Dans le deuxième chapitre, Balbir ne présente pas seulement le récit de Mahāvīra, le 24e – et le plus récent – tīrthaṅkara, mais aussi l’évolution de la communauté jaïne de son origine à son schisme éventuel en deux ordres monastiques, les śvetāmbaras (« vêtus de blanc ») et les digambaras (« vêtus d’espace », c’est-à-dire nus). Le troisième chapitre porte notamment sur la construction narrative du récit-type racontant la vie de chaque tīrthaṅkara et la place que ces enseignants-fondateurs occupent dans la religion. L’évolution des sources scripturaires est un autre aspect important de l’histoire ancienne du jaïnisme. Les chapitres 4 à 6 traitent des textes sacrés des śvetāmbaras et des digambaras, des langues prakrites dans laquelle les deux communautés composent leurs textes, ainsi que de leurs processus de rédaction et de transmission.
Les chapitres 7 à 10 traitent des fondements théoriques de la religion. Dans cette section, Balbir propose une description de la cosmologie jaïne, et ses idées sur le temps et l’histoire de l’univers. Le livre permet aux lectrices et aux lecteurs de mieux comprendre comment la tradition jaïne imagine sa place dans l’univers et le contexte mytho-historique dans lequel elle se raconte. En outre, cette section explique en détail le concept de karma (« l’action ») et son effet sur la transmigration de l’âme. Finalement, l’ouvrage examine l’épistémologie et les innovations philosophiques propres à la tradition jaïne, notamment les théories de la multiplicité sur l’appréhension de la réalité.
Les chapitres 11 à 16 s’intéressent au traitement des êtres vivants dans la tradition et les manières jaïnes de vivre. Le chapitre 11 comble le fossé entre le discours philosophique des chapitres précédents et la discussion qui suit sur les styles de vie en discutant de la conception jaïne de la non-violence (ahiṃsā) et du traitement des êtres humains et non-humains. S’appuyant sur cette fondation, les autres chapitres insistent non seulement sur l’alimentation végétarienne (et parfois végane) associée à la tradition, mais aussi sur les styles de vie distincts mis en pratique dans les communautés monastiques et laïques. Un dernier chapitre de cette section est consacré aux femmes, incluant les représentations classiques, les rôles traditionnellement assumés (nonne, laïque) et les débats sur le genre du 19e tīrthaṅkara.
Aux chapitres 17 à 21, Balbir discute d’une série de pratiques religieuses, notamment les modes d’adoration, les festivals importants et les pèlerinages, ainsi que les pratiques méditatives et les rituels mortuaires. Les chapitres 22 à 24 portent sur les jaïns dans le monde. La première partie examine le rôle que les jaïns ont joué dans l’histoire politique de l’Asie du Sud du temps de Mahāvīra (6e siècle ANE) jusqu’à la période après l’indépendance de l’Inde. Balbir aborde aussi brièvement l’histoire diasporique des jaïns en dehors de l’Inde. Elle passe ensuite au sujet du jaïnisme à l’ère numérique. Ce dernier chapitre, une nouveauté par rapport aux autres manuels disponibles sur cette religion, examine le rôle changeant que l’internet joue pour les pratiquant·es.
En plus de ces 24 chapitres, un bref résumé de la religion (13-17) est inclus au début du livre, alors qu’une courte bibliographie (397-404), une ligne du temps (405-8), et sept annexes (411-33) se retrouvent à la fin. Ces annexes seront utiles pour les étudiant·es et les spécialistes des traditions asiatiques. Par exemple, la première annexe inclut quatre courtes traductions de quelques sources primaires (411-415). Balbir traduit notamment la description de Hemacandra, un moine du 12e siècle, portant sur la méditation de Bāhubali et se trouvant dans l’ouvrage Triṣaṣṭiśalākāpuruṣacarita. Cette traduction en annexe permet d’éclairer la notion de kāyotsarga (« le rejet du corps »), une posture méditative debout, abordée au chapitre 20 (341-342). Une autre annexe particulièrement intéressante se trouve aux pages 419-422 et passe en revue les sources scripturaires des digambaras et des śvetāmbaras, identifiées aux chapitres 4 et 5.
Cette vue d’ensemble pourrait donner l’impression que l’excellent livre introductif de Balbir est particulièrement ardu et technique. Cependant, si À la découverte du jaïnisme est un livre costaud (450 pages), je suis d’avis qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un ouvrage de référence dans la salle de classe. On se doit de noter que le chapitre moyen ne dépasse pas les 15 pages. En outre, le traitement de chaque sujet est bien organisé et extrêmement captivant. Il y a quelque chose pour tout le monde dans ce livre, que l’on s’intéresse à l’histoire des religions ou aux pratiques courantes. Finalement, en tant que non-francophone, je voudrais souligner que l’écriture est extrêmement compréhensible. Le livre communique le sujet d’une manière très accessible, sans sacrifier l’érudition.
À mon avis, À la découverte du jaïnisme serait le livre idéal à utiliser dans les cours portant sur cette religion ou, plus généralement, sur les traditions religieuses d’Asie. Il couvre tous les sujets (et plus encore!) que les étudiant·es ont besoin de connaître et il donne des références pertinentes pour des lectures futures. Les chapitres sur les langues (chapitre 4), les sources scripturaires et leurs transmissions (chapitres 5-6), le karma et l’âme (chapitre 9), les vies monastiques et laïques (chapitres 13-14), les pratiques méditatives (chapitre 20) et les jaïns dans l’histoire politique (chapitre 22) se démarquent par leur qualité et surpassent les chapitres portant sur des thématiques similaires dans d’autres manuels consacrés au jaïnisme. En outre, à ma connaissance, l’ouvrage de Balbir célèbre la diversité du jaïnisme comme aucun autre avant lui. Balbir circule aisément des matériaux digambaras aux matériaux śvetāmbaras et elle s’assure d’une égale représentation des deux traditions. Elle examine non seulement la diversité qui existe à l’intérieur de chaque tradition, mais aussi dans une perspective géographique et historique. Par exemple, Balbir accorde un espace suffisant dans l’ouvrage à la communauté digambara du sud de l’Inde, alors même que celle-ci reçoit rarement le même traitement que celle du nord dans la littérature. C’est pour toutes ces raisons que je dois admettre envier mes collègues francophones qui auront la chance d’utiliser À la découverte du jaïnisme dans la salle de classe. J’espère qu’une traduction anglaise du livre permettra bientôt à encore davantage d’étudiant·es en Amérique du Nord d’avoir l’accès à cette ressource phénoménale.
