Abstract

Cet ouvrage collectif se veut le résultat d’un colloque tenu les 26 et 27 octobre 2023 à l’Université de Genève. Il regroupe des études originales d’une grande érudition à propos de cas de possessions qui ont eu lieu en Europe entre la fin du Moyen Âge et le début de l’ère moderne. L’ouvrage se situe à la croisée de la théologie, de la médecine et de l’histoire, avec quelques aspects relatifs au domaine juridique. En ouverture, Eva Yampolsky, Andrea Carlino, Serge Margel et Anaïs Bourgeat énumèrent les thématiques transversales aux diverses contributions : la simulation et la théâtralisation de la possession et des exorcismes, la question corollaire de l’authenticité de la pathologie et des manifestations corporelles surnaturelles, les critères d’évaluation relatifs à l’observation des cas, lesquels critères permettent d’identifier les simulations, enfin, les types d’autorités et d’expertises déployés lors des séances d’exorcismes. Il est clairement mentionné que, « [d]ans beaucoup de cas de possession démoniaque, en effet, il s’agit d’une complicité étroite entre ces deux types d’expert [les médecins et les théologiens/exorcistes], mais aussi une connaissance approfondie du champ de l’autre » (10), démontrant par le fait même les influences réciproques et les rapports étroits qui unissent historiquement la théologie et la médecine.
Trois études de l’ouvrage soulèvent des enjeux plus théoriques. Florence Cahve-Mahir, qui signe le premier texte du livre (« La simulation de la possession au Moyen Âge, entre hérésie et discernement des esprits »), montre comment, dès le XIIIe siècle, la science du discernement des esprits émerge en parallèle de la démonologie et de cas de simulations de possession. Notons que les exemples présentés ici sont tirés du milieu des Dominicains. L’auteure explique que les cas de simulations de possession sont rares au XIIIe siècle et qu’ils ne constituent pas encore une préoccupation centrale pour les théologiens de l’époque. Le texte « Piqûres et tremblements. L’expertise médicale de l’affaire Gaufridy (Aix-en-Provence, 1611) », rédigé par Thibaut Mauss de Rolley, s’attarde quant à lui au Discours des marques des sorciers. Ce faisant, l’auteur montre que l’expertise médicale se trouve au cœur des procès de sorcellerie ; elle se démarque de celle des théologiens et des juges. Il en revient au médecin de déclarer si le mal en présence se trouve au-delà des considérations normales et s’il constitue une affaire proprement « surnaturelle », c’est-à-dire un cas de possession véritable. La contribution d’Anaïs Bourgeat, « Balthasar Bekker et Le monde enchanté des possession feintes. La simulation de la possession en dehors du cadre de l’exorcisme catholique », apporte des nuances intéressantes relatives aux approches des catholiques et des protestants en matière d’exorcisme. L’auteure montre, à partir des travaux publiés par le théologien hollandais Bekker entre 1691 et 1694, que la médecine s’est graduellement approprié l’expertise en matière de possession, la considérant de plus en plus comme une pathologie plutôt que de source divine.
Trois textes de l’ouvrage s’intéressent à des cas de possessions individuelles. La contribution d’Eva Yampolsky – « Travestir sa honte en martyre. La possession feinte & simulée de Marthe Brossier (1599) » – présente une affaire célèbre qui a marqué la fin du XVIe siècle. C’est en 1598, dans le contexte faisant suite à la signature de l’Édit de Nantes et de la pacification des rapports entre les catholiques et les protestants en France, que la possession de Marthe Brossier devient publique dans la Loire. Sa possession et son exorcisme surviennent à la suite d’une série d’échecs personnels au cours desquels son identité de femme est remise en question. Ce cas montre particulièrement bien dans quelle mesure la possession devenait alors un théâtre exhibé en public. En 1599, après une investigation de la part de médecins parisiens, la possession est déclarée feinte. Le texte intitulé « L’imposture de William Perry et les enjeux de la démystification de l’exorcisme en Angleterre », de Pierre Kapitaniak, revient sur un cas de 1620, une affaire de possession et d’exorcisme déclarée une imposture. Ces fausses possessions n’avaient pas cours uniquement sur le continent européen, l’affaire Perry devenant même, selon l’auteur, « le stéréotype de l’imposture catholique en matière de possession » (103) en Angleterre, dans un contexte où « les exorcismes catholiques rivalisent avec les dépossessions puritaines » (85). Enfin, la contribution de Jean-Pierre Cavaillé, « Claude Pytois, La Descouverture des faux possédez (1621). Théâtre de la possession et simulation », revient sur le cas d’Élisabeth de Ranfaing. L’auteur montre comment les expertises médicales et théologiques peuvent fonctionner selon deux logiques distinctes. Dans plusieurs cas de possession, dont celui-ci, la maladie est interprétée comme une forme de manifestation diabolique et elle est considérée comme secondaire. Elle est traitée par l’expertise médicale, en parallèle aux exorcismes. Cependant, la fausseté avérée de la possession jette le doute non pas uniquement sur la personne possédée, mais aussi sur son entourage. C’est le discernement entre le vrai et le faux qui importe ici afin de démasquer les simulations de possession, ce qui peut aller jusqu’à la mise en place de faux exorcismes afin de déjouer les fausses possédées et leur entourage. Au terme de son exorcisme, Ranfaing est admise comme religieuse, une « mystique en même temps donc que possédée » (124), comme quoi la dialectique entre le vrai et le faux est complexe dans les affaires de possession.
Trois textes de l’ouvrages s’intéressent à des cas de possessions collectives. Le texte rédigé par Sophie Houdard (« Les écritures du diable. Simulation, imposture ou preuve ») revient sur le cas bien connu de la possession de Loudun survenu entre 1633 et 1638. Elle s’intéresse ici à l’espèce de science expérimentale explicitée par l’exorciste Surin, qui développe, à partir des marques apparaissant sur la peau des possédées, une « anthropologie des impressions démoniaques » (148). Sa « théorie », qui relève peut-être davantage d’une folie, plonge dans une mystique qui dépasse le cadre régulier de la démonologie. La contribution de Marianne Closson, « Simulation et dissimulation dans l’Histoire de Magdelaine Bavent. Quand la possédée propose sa propre “expertise” », revient la possession des religieuses du monastère de Saint-Louis à Louviers, et plus particulièrement sur les interrogatoires tenus lors du procès de Magdelaine Bavent (Rouen, 1647) et sur son histoire rédigée par la suite et publiée en 1652. Dès 1638, la religieuse Bavent est « l’une des premières à montrer des signes de possession » (150). L’exorcisme des sœurs du monastère est ordonné par l’évêque d’Évreux en mars 1643. À la suite du procès, dans sa confession, Bavent met en lumière les mécanismes qui forcent les aveux, de même que les simulations des religieuses qui se disent possédées, et ce, avec l’objectif de tromper le public. Enfin, le texte de Serge Margel – « Similia similibus curantur. François Bayle et les exorcisme feints & simulés » – considère un « cas de prétendus possédés survenu à Toulouse entre 1681 et 1682 » (166), et ce, à partir de la correspondance de deux médecins (François Bayle et Henry Grangeron). En distinguant la feinte de la simulation, Margel explique que de faux exorcismes sont développés afin de démasquer les fausses possessions. Ainsi, la simulation relève aussi des exorcistes, qui peuvent mettre en place une « fiction simulée » susceptible de « produire les conditions, psychologiques et institutionnelles, ou de croyance et de conformité, à partir desquelles un sujet peut tenir pour vrai ce qui ne l’est pas nécessairement, ou tenir pour effectivement réel ce qui aurait pu l’être en toute vraisemblance » (180).
Le lecteur retiendra de cet ouvrage la richesse des contenus des études historiques qui y sont regroupées. Elles sont fondées sur un travail archivistique minutieux qui resitue les mémoires à l’époque de leur consignation. Cela permet de constater, avec le recul temporel, la distance interprétative qui sépare le monde contemporain de celui où les possessions et les exorcismes étaient théâtralisés un peu partout en Europe, et particulièrement en France (avec des cas bien connus à Loudun, Toulouse, Aix, etc.). Pourtant, ces phénomènes existent encore aujourd’hui, alors que les exorcismes continuent d’être très populaires au Mexique par exemple, et qu’ils soulèvent toujours des enjeux en matière de simulation, d’expertise et d’autorité, et ce, particulièrement dans un monde sécularisé et laïcisé. Dans tous les cas, ces phénomènes permettent d’analyser les tensions et les rapports sous-jacents entre la médecine et la théologie – et corollairement le droit –, en ce qui concerne notamment l’interprétation de la nature des désordres mentaux, les processus thérapeutiques et la guérison.
