Abstract

UN FUCHSIA
(UNA FUCSIA)
Un fuchsia tu avais dans ta main
ainsi que tiennent le lys
les images de saint Antoine
pour cette fleur que tu me donnas
se réveillèrent en moi les fêtes
massacrantes du village
quand les fanfares sont appelées
par un coup de tambour à l’endroit des feux
allumés dans le ciel et gagne la compétition
l’incendie le plus frais de fuchsia.
Je me rappelle il y a un an
des panaches de la vannure sur les aires.
Voilà, je t’apporte mon village en ville.
[1948]
MON PÈRE
(MIO PADRE)
Mon père mesurait le pied droit
il vendait les chaussures faites en maître
dans les foires pleines de poussière.
De sa petite serpe il coupait
la semelle comme du pain
une fois il tira les boyaux
d’un fils de chien.
Ce fut une nuit à ne pas rappeler
et quand on lui demandait d’en parler
il faisait des yeux petits à tout le monde.
À mon frère il tirait des poids
parce qu’il ne savait pas écrire
les réclamations contre les impôts.
Il avait dans ses manches toujours prêt
un tranchant petit couteau
c’était pour le ventre de l’Agent.
Ce fut lui qui mit la puce à l’oreille
à son camarade qui fut emprisonné
parce qu’un jour désespéré
il envoya au bureau des taxes son banquet
sur lequel il avait écrit :
« Les cons
à vous de travailler ».
Alors il n’espéra plus
mon père le cordonnier
d’un rire fragile et sans rougeur
d’une marche il répondait à un monseigneur
« Que Dieu soit toujours loué ».
Et il se mit déjà fatigué
– ses yeux sortaient de son large manteau –
à poser sur la place, de profil,
pour défendre les hommes
qui étaient là si nombreux.
Et il murut – c’est ce qu’il voulut – d’un infarctus,
sans faire la paix avec le monde.
Quand il sentit le coup
il chercha la main de ma mère dans le lit,
il la lui cassait, et elle comprit et se rétracta.
Il était étendu le visage hagard,
dans sa gorge était restée
la parole de la révolte.
Puis on dit que c’était un brave homme
L’agent aussi, et on lui fit du vacarme.
[1948]
ET NOUS QUE FAISONS-NOUS ?
(NOI CHE FACCIAMO ?)
Les patrons ont gueulé contre nous
pour tout ce qui arrive même pour les éboulements
qui vont glisser sur les argiles.
Et nous que faisons-nous ? À l’aube nous nous taisons
sur les places pour être achetés,
le soir c’est le retour par files
escortés par les hommes à cheval,
ce sont nos camarades la nuit
endormis à la belle étoile avec les brebis.
Nous ne devrions même pas nous grouper pour chanter,
même pas lire les feuillets imprimés
où on parle bien de nous !
Nous sommes les faibles des années lointaines
quand les villages furent brûlés
à partir du château attristé.
Nous sommes les enfants des pères emprisonnés.
Et nous que faisons-nous ?
On nous appelle encore
frères dans les Églises
mais vous avez votre chapelle
nobiliaire d’où vous nous regardez.
Et arrêtez cet œil hagard
arrêtez la menace,
les troupeaux eux-mêmes s’enfuient à la belle étoile
pour quelque brin d’herbe fondu dans la neige.
Vous écouteriez notre dure part
le jour où nous serons aguerris
dans ce même Château si triste.
Les troupeaux aussi cassent leurs parcs
parce que vous armez par votre rage.
Et nous que faisons-nous ?
Nous chantons quand même la chanson
de votre rédemption.
Là où vous nous amenez
il y a l’abîme, il y a le ravin.
Nous sommes les pauvres
brebis sages de nos patrons.
L’AUBE EST TOUJOURS NOUVELLE
(SEMPRE NUOVA È L’ALBA)
Ne criez plus en moi,
Ne soufflez plus dans mon cœur
Vos haleines chaudes, mes paysans.
Buvons ensemble une tasse pleine de vin !
Que notre vent désespéré se calme
À l’hilaire temps du soir.
Se montrent encore aux poteaux
les têtes des brigands, et la caverne –
l’oasis verte au triste espoir –
il garde propre un oreiller en pierre…
Mais dans les sentiers on ne rebrousse pas chemin.
D’autres ailes s’enfuiront
des pailles de la couvaison
parce que le long de la mort des temps
l’aube est nouvelle, nouvelle est l’aube.
[1948]
TOI SEULE TU ES VRAIE
(TU SOLA SEI VERA)
Celle qui ne m’aime plus est morte.
Elle aussi elle est venue me tacher de pauses dedans.
Celle qui ne m’aime plus est morte.
Maman, toi seule tu es vraie.
Et tu ne meurs pas parce que tu es sûre.
(13 décembre 1953)
MORIBOND VILLAGE
(MORIBONDO PAESE)
Moribond village qui sais tout de moi et des miens,
je sais qui a acheté et vendu la maison et la terre,
qui est parti et m’a remplacé,
content de vivre au-delà de l’ombre de la gare
plutôt qu’augmenter les paperasses notariées et les testaments
sur tes chairs noires des tuiles et des murs.
[1952]
