Abstract
This paper reviews the history of anthropology through the three globalization processes it has undergone since its origin in the 18th century. The discovery of the Other, and then that of the social change and of the historicity (especially of the colonial period) of its societies and cultures, settles all anthropologies at the same level today. This phenomenon calls into question the so-called natural hierarchy that has favoured the Western tradition, though today many new traditions are being elaborated and activated in anthropology by the countries and even the indigenous populations of the South. Elaboration of a common sociology of knowledge should enable all anthropologists to compare and evaluate themselves and their various backgrounds and traditions. Such a detour allows us to have a more egalitarian view of both the theoretical and the field experience of all anthropologies qualified today as world anthropologies or anthropologies without boundaries.
Je ne suis ni philosophe ni prospectiviste ni futurologue: je suis tout simplement un anthropologue africaniste. Il n’est nul besoin de remonter à Jean-Jacques Rousseau ou à d’autres philosophes du Siècle des Lumières pour rappeler que le sens de la contradiction fondatrice du regard anthropologique, initialement occidental, est en effet celui de la confrontation d’un universalisme qui se veut rationnel et scientifique avec une diversité sociale et culturelle tout aussi universelle. Ce lieu commun fort ancien 1 a été l’objet d’une vive remise en cause depuis plus d’un demi-siècle d’abord au travers des critiques culturelles des mouvements anti-coloniaux de libération dite nationale du Tiers monde puis par la remise en cause de la modernité elle-même par les postures philosophiques et sociales des années 1970–1990, qualifiées parfois de post-modernes justement. La dominance des idéologies et des croyances mondialisantes, depuis plus de dix ans, a à la fois universalisé et popularisé ce double anti-ethnocentrisme, anti-occidentalisme du dehors pour les uns (conforté aujourd’hui par un islamisme radical et terroriste) et anti-occidentalisme du dedans pour les autres (quelques-uns de ses slogans symboliques étant le post-totalitarisme ou la fin de l’histoire).
L’anthropologie a beaucoup changé depuis les années 1950–1970 qui restent les décennies de la fondation ou refondation des sciences sociales à l’échelle occidentale et même internationale, tout particulièrement dans le cas de la France. Notre propos est d’expliquer comment, et pourquoi, certaines tendances de l’anthropologie internationale ou mondiale 2 entrent dans le 21ème siècle sous la bannière d’une pluralité disciplinaire émancipée de la vulgate fondatrice, marquée par un sous-titrage lourd de sens comme l’attestent les expressions bien connues, parmi d’autres, de sciences des sociétés primitives, de regard éloigné (depuis l’Europe et l’Occident) ou encore de fille du colonialisme. Mais il ne faut pas pour autant céder à ce que nous pouvons percevoir personnellement comme une mode, celle d’une science sociale qui, pour se distinguer de ses consoeurs (sociologie ou encore science politique), se réclame des métissages théoriques, des flux conceptuels et culturels mondiaux, des identités fluides, flexibles et floues.
L’anthropologie, à l’instar des autres sciences sociales, n’est pas une morale et encore moins une politique. Certes les sciences sociales se prennent encore parfois, et à juste titre, pour une espèce de discours philosophique mais ce que nous voudrions suggérer ici c’est la possibilité d’une lecture métaphorique de certaines des dynamiques et réflexivités ‘internationales’ ou ‘mondiales’ de l’anthropologie actuelle. Cette discipline est plus que jamais la science sociale des comparaisons tous azimuts. La nouveauté c’est que cette confrontation des terrains n’est plus seulement une comparaison des sociétés, des cultures, des spécificités et particularités des pratiques sociales et des valeurs mais qu’elle est également, de plus en plus, une confrontation entre anthropologies, des anthropologies distinctes, aux origines nationales, intellectuelles et institutionnelles différentes qui ne peuvent absolument plus se rassembler sous un discours et un point de vue unique, aux origines bien entendu ‘nordistes’ et occidentales. L’anthropologie monde (ou du monde), comme la dénomment GL Ribeiro et A Escobar (2006) ou ‘sans frontières’ si l’on reprend mon image ‘française’ (Copans, 2000), est en train de mûrir, essentiellement à partir de réflexions latino-américaines, et de cet état de fait il en découle qu’il est de moins en moins raisonnable de parler d’une seule anthropologie unique, unifiée, unificatrice, synthèse impossible, illusoire et surtout illusionniste, qui serait à la fois de partout et de nulle part. A l’anthropologie multi-site (ou multi-localisée) dans ses terrains d’enquête, se superpose, peut-être, ce qui est bien plus excitant et problématique, une anthropologie multi-site (ou multi-localisée) dans ses lieux de fabrication institutionnelle et conceptuelle (Copans, 2008, 2009; Cunin & Hernandez, 2007; Laplantine & Saillant, 2005).
En effet il s’agit de proposer une méthodologie, composée de croisements et de dialogues, issue de toutes les positions et postures reconnues dans le champ professionnel international de la discipline. De l’anthropologie du Grand Partage (‘Nous et les Autres’) à l’essaimage et à la domination internationale d’un modèle d’origine plus ou moins unique puis de cette diffusion concentrique et centripète aux adaptations et réinterprétations nationales des périphéries et enfin de cette dispersion d’un point de vue qui reste encore attaché à ses lieux de naissance, aux récupérations identitaires, ethniques et autochtones locales (la fameuse advocacy anthropology de défense des droits des peuples autochtones) s’impose une série temporelle puis géographique et politique, de plus en plus élargie, des figures de la pratique anthropologique. L’expérimentation conjointe par les anthropologues-sujets et par les populations anthropologiques-objets du renversement des perspectives et des initiatives analytiques correspond à un ensemble de translations qui de regard du Nord vers le Sud devient celui du Nord sur lui-même puis du Sud sur le Nord et enfin des Suds sur les Suds. 3 Ces translations deviennent, dans certains cas, des transgressions et non de simples inversions réciproques. Il s’agit en effet d’instaurer des relations équitables et non-hiérarchisées entre chacun de ces regards chargés d’histoires et d’habitudes, d’ethnocentrismes anciens ou nouveaux, de réflexes d’inclusion ou d’exclusion culturelle. Une synergie contrôlée par, et entre, tous les anthropologues devrait déboucher sur un nouveau monde anthropologique, aux références instantanément mondiales et globales, sans frontières, en abyme en quelque sorte.
Les chercheurs en sciences sociales doivent prendre la mondialisation interne et externe des sciences sociales au sérieux; les communautés de chercheurs doivent en effet être soumises aux mêmes interrogations que les faits sociaux que les sciences sociales se donnent comme objet d’étude parce qu’elles constituent elles aussi un fait sociétal. Comme ce savoir relève de plusieurs modèles de production, anthropologies des centres, anthropologies des périphéries et anthropologies des populations indigènes jadis objets de l’une ou l’autre des anthropologies précédentes (pour schématiser), il faut trouver les moyens de faire parler simultanément et conjointement ces dernières tout en leur imposant un respect scientifique mutuel, sans exclusive ni excommunication. J’avais qualifié jadis ma conception de cette culture professionnelle partagée, d’utopie. Cela définit d’emblée la portée tout à fait hypothétique de la métaphore culturelle dont je vais maintenant examiner les dynamiques.
1 Les trois mondialisations de l’anthropologie
L’histoire de l’anthropologie a traversé et traverse trois mondialisations.
La première mondialisation, du 18ème siècle aux environs des années 1920, a connu une première division politique, territoriale de la réalité sociale mondiale, qui a vu les disciplines de l’ethnologie et de l’anthropologie se consacrer exclusivement aux populations qualifiées de ‘primitives’. Cette période de gestation est plus conceptuelle et classificatrice que pratique et empirique dans la mesure où ce qui va faire l’image de marque de la discipline, la figure de l’enquête de terrain assumée par l’ethnologue ou l’anthropologue lui-même, est encore embryonnaire et non standardisée. De plus c’est une expérience inégalement partagée à l’échelle des traditions nationales: ainsi on pourrait rappeler que Marcel Mauss lui-même considérait encore en 1913 que les officiers de l’armée française, en poste aux colonies, constituaient des ‘enquêteurs’ impartiaux et compétents (Mauss, 1969)!
La seconde, qui s’est terminée aux alentours des années 1985–1995, témoigne de la confirmation professionnelle et institutionnelle de la discipline grâce à l’invention du terrain, à la reconnaissance et à la théorisation du changement social, enfin à l’application de la discipline aux territoires de l’Occident lui-même. Depuis une vingtaine d’années la réflexivité dite post-moderne va remettre en cause la logique analytique de la discipline en critiquant, avec juste raison mais jusqu’à un certain point seulement, les prétentions rationnelles de ce qui ne serait qu’un ethnocentrisme culturel, philosophique et géographique. Plus récemment enfin le post-colonialisme va interpeller les prétentions universalisantes d’un regard disciplinaire aux origines bien locales et bien datées historiquement. Il me semble toutefois qu’il ne faut pas voir ici les prémisses d’une nouvelle et troisième mondialisation pour une raison bien évidente, c’est que ce genre de réaction et de commentaire ne présente pas, et ne peut présenter par définition, de caractère mondial. D’origine américaine pour la première ou historienne (notamment indienne) pour la seconde, ces relectures des traditions des deux mondialisations passées en restent au niveau rhétorique sans se traduire par une construction méthodologique ou pratique empirique véritablement nouvelle (voir Amselle, 2008, 2010; Bayart, 2010).
On pourrait par ailleurs, évoquer en contrepoint la posture de Georges Balandier qui, dans sa série livresque des trois D, Le détour, Le désordre, Le dédale (1985, 1988, 1994), suggère que les ‘sociétés’ encore inconnues de demain, les territoires inédits des dynamiques sociétales mondiales en cours constituent, d’une certaine façon, une forme nouvelle d’exotisme et qu’il faut explorer ces possibles en train d’apparaître avec l’esprit de la méthode anthropologique, à savoir la distanciation objectivante et l’observation participante. Balandier, qui est l’acteur le plus actif de la seconde mondialisation de l’anthropologie, sous sa version française, est un témoin bien conscient des enjeux invisibles de la troisième mondialisation disciplinaire en train de germer et il ira jusqu’à en préciser encore certaines des caractéristiques dans un quatrième ouvrage, Le Grand Système (2001).
La troisième mondialisation apparaît par conséquent, à la fois comme une poursuite de toutes les traditions précédentes mais aussi comme un retournement de leurs objectifs. Il n’y a plus ni centre ni périphérie, ni tradition ni modernité puisque l’anthropologie est devenue une science sociale de toutes les sociétés existantes par les chercheurs de toutes les sociétés possibles. Cette multiplicité des regards soulève de nombreux problèmes puisque la confrontation de ces analyses constitue une série de strates de connaissances emmêlées d’origine ‘mondiale’, nationale ou encore locale. La seule façon d’introduire une équité minimale dans cette mondialisation des anthropologies serait de soumettre ces dernières à leurs propres principes, en intégrant une sociologie et une anthropologie de la connaissance comme étape obligatoire préable à toute démarche analytique. Il ne s’agirait pas là d’une nouvelle méta-théorie ou d’une super-épistémologie mais bien au contraire d’une manière de définir concrètement un lieu commun disciplinaire minimal, à la fois thématique, théorique et méthodologique, devant être admis par tous les acteurs, quelque soit leur culture ‘natale’ ou la finalité dernière de leur projet.
2 Les anthropologies de la troisième mondialisation
Après la mondialisation des frontières spatiales (la découverte des autres sociétés et cultures) puis la mondialisation des frontières temporelles (la reconnaissance de l’historicité de toutes les sociétés humaines) voici venu le temps de la mondialisation des frontières nationales disciplinaires (une anthropologie monde plurielle car multi-site ou multi-localisée).
Depuis une demi-douzaine d’années certains anthropologues ont posé les bases d’une espèce de nouveau paradigme expérimental qui vise à interpeller, de manière réaliste, au premier ou au second degré, la perspective centripète dominante qui fait la part belle aux traditions occidentales, tout en accordant un poids égal aux autres points de vue possibles, ceux des pays du Sud, des traditions autochtones ainsi que de conceptions carrément transnationales. Cette déconstruction propose une vision éminemment politique de la discipline, en termes d’inégalités de pouvoir, d’hégémonies institutionnelles et de traditions scientifiques et idéologiques nationales d’une part tout comme elle dessine en filigrane un mode d’action et d’organisation pour changer l’état des choses d’autre part. Comme le dit si bien l’argentin Eduardo Archetti dans son chapitre consacré à l’anthropologie française dans l’ouvrage édité par Gustavo L Ribeiro et Arturo Escobar: ‘Combien y-a-t-il de centres et de périphéries en anthropologie?’ (Archetti, 2006: 113–132). Johannes Fabian suggère de son côté, dans son texte ‘Anthropologies monde: Questions’ publié dans le même ouvrage, de considérer les anthropologies monde (ou du monde) 4 comme un concept flottant ou mobile, qui n’est enraciné dans aucun système en particulier, et qui signale que les relations entre anthropologies ne doivent être ni hégémoniques ni hiérarchiques (Fabian, 2006: 281–295).
En évoquant il y a dix ans l’idée d’une anthropologie sans frontières, c’est-à-dire d’une anthropologie qui tienne compte idéalement de l’ensemble des variantes connues en matière d’orientation, de définition et de résultats disciplinaires, nous avions bien sûr qualifié notre projet d’utopique. L’utopie ne peut être un programme institutionnel concret, c’est tout à fait évident, mais elle peut inciter à un plus grand partage des recherches de chacun, à une meilleure information et reconnaissance de la totalité des expériences scientifiques et à une modulation des registres et réflexivités déterminés par des situations extrêmement variables. Si l’avènement d’un champ unique des sciences sociales est impossible, l’image d’un horizon commun ou d’un univers de réflexivités partagées doit rester une éventualité pratique.
On pourrait également citer Jean-Loup Amselle qui ausculte les paradigmes post-coloniaux, afro-centrés ou subalternes pour mesurer leur degré invisible, inconscient ou implicite d’occidentalisme ou d’occidentalisation (2000, 2008). François Laplantine et Francine Saillant ont évoqué, pour leur part, la notion d’un espace cosmopolite aux plans aussi bien disciplinaire que politique. 5 Confrontant la globalisation et le décloisonnement des terrains, intégrant aux regards anthropologiques les anthropologies périphériques et celles des groupes minorisés (autochtones et migrants notamment), ces deux anthropologues concluent ‘au recadrage du champ de la discipline et à un double décentrement: celui du cadre physique (le terrain dans un nouvel espace-temps) et celui du cadre interprétatif (qui parle désormais, de qui et comment?)’ (Laplantine & Saillant, 2005: 16).
Citons enfin le titre d’un numéro du Journal des anthropologues ‘De l’anthropologie de l’autre à la reconnaissance d’une autre anthropologie’ qui pourrait induire en erreur car, si autre anthropologie il y a, elle est d’emblée plurielle ce qu’expliquent d’ailleurs longuement les deux éditeures, Elisabeth Cunin et Valeria Hernandez, puisque ce dossier expose l’extrême variété des traditions latino-américaines. Citons les premières lignes de leur présentation:
L’anthropologie reflète la dynamique planétaire de construction de l’altérité et d’assignation des places dans l’ordre mondial identitaire; or ce rapport d’altérité est également présent dans le champ anthropologique lui-même. Discipline fondée sur l’étude de la différence, elle a pourtant du mal à la prendre en compte dans son propre sein. Car la différence n’est pas seulement un objet d’étude: elle structure le champ anthropologique dans ses orientations épistémologiques, ses modes d’institutionnalisation, dans le contenu et les supports de ses publications et autres canaux de recherche … (Cunin & Hernandez, 2007: 9)
Cette auto-réflexivité critique, croisée et partagée, a le mérite, nous semble-t-il, d’être admise comme allant de soi puisque faisant déjà partie de certaines traditions disciplinaires (plus en anthropologie qu’en sociologie) ou thématiques (plus en sciences sociales des religions ou des migrations qu’en sociologie du travail ou en ethnologie des techniques). Toutefois ce détour, construit comme un approfondissement des démarches classiques, ne deviendra performant que lorsqu’il ne sera plus, justement, perçu comme un préalable ou comme un ‘détour’. C’est à une transformation de la configuration toute entière de la conception de la recherche que ce ‘détour’ peut et doit engager. Indiscutablement une telle démarche ne peut être que globale, cette globalisation correspondant, pour l’anthropologie du 21ème siècle, à la configuration spécifique d’une troisième mondialisation.
3 L’anthropologie de la connaissance comme condition nécessaire mais certainement pas suffisante de la troisième mondialisation
Reprenons les évolutions tant cumulatives que dialectiques des trois mondialisations. La mondialisation initiale à partir de l’Occident délimite un champ à la fois dominé et orienté. La seconde, tout en dépassant la hiérarchie fondatrice du regard extérieur unilatéral, admet et intègre une remise en cause de ce regard premier à sens unique à partir des résistances à la colonisation. Pourtant l’alternative qu’elle offre reproduit dans le pire des cas un système orienté de l’international ou du national vers le local et dans le meilleur des cas un retournement symétrique, mais tout à fait mécanique, qui fait que dans tous les cas de figure, l’Autre n’est qu’une copie. La troisième mondialisation en gestation pose les problèmes différemment que l’anthropologie soit qualifiée de sans frontière, d’anthropologies-monde, du monde ou encore de cosmopolite. Que trouve-t-on dans ces approches qui puisse nous permettre d’éviter les incertitudes post-modernes des flux, des métissages ou des branchements?
(1) Le point de départ est politique au sens fort et tout à fait concret: les sciences sociales se déploient dans des contextes et des situations collectives et étatiques ou pluri-étatiques; elles fonctionnent au sein d’institutions qui font partie de ce champ politique qu’on ne peut rendre invisible.
(2) Le lien entre les subjectivités culturelles et politiques des producteurs de savoir et les lieux et modalités de leurs réflexions et pratiques professionnelles renvoient aux liens avec leurs collègues du monde entier et avec toutes les populations concernées d’autant que certaines de ces dernières, ou certains de leurs segments, sont devenues depuis de nombreuses années déjà, le lieu de gestation de nouveaux savoirs anthropologiques.
Comment donner sens alors à des confrontations, à des collaborations qui sont devenues véritablement multi-polaires et non simplement bi- ou uni-polaires? L’avantage comparatif des sciences sociales, et notamment de l’anthropologie, c’est de pouvoir aussi se prendre comme objet de réflexion. L’analyse–déconstruction–reconstruction de l’Autre est aussi analyse–déconstruction–reconstruction de Soi. L’anthropologie est devenue autre en s’interrogeant sur sa propre histoire et sur ses responsabilités morales et politiques. 6 Mais à leur tour ces autres anthropologies, au-delà des interpellations oedipiennes des traditions fondatrices de l’Occident, se sont objectivées en se prenant elles-mêmes comme objet et comme point de départ de nouvelles objectivations d’ordre externe.
Pour contrer le double danger d’une mondialité homogénéisante d’inspiration toujours occidentale et d’un émiettement identitaire hyper-particulariste qui reproduirait pour une troisième fois la division originelle entre les sociétés de la sociologie et celles de l’anthropologie, il faut carrément déplacer et modifier les enjeux analytiques afin de placer l’ensemble des sciences sociales, indépendamment de leurs traditions nationales, de leurs objets privilégiés et de leur positionnement actuel au sein de la (ou des) mondialisation(s), sur un pied d’égalité ou plutôt d’équité. Il nous semble qu’en intégrant systématiquement à toutes les recherches en sciences sociales une dimension réflexive et autocritique, conçue prioritairement comme une sociologie et une anthropologie de la connaissance scientifique en acte, qualifiée jusqu’à présent de troisième détour, nous disposons d’une solution pragmatique possible qui permette de traiter chaque recherche à la fois comme spécifique et comme générale. 7 En distanciant les déterminismes premiers de toutes les traditions et orientations on déconstruit mais en comparant immédiatement ces mêmes distanciations et déconstructions on s’efforce d’évaluer les rationalités idiosyncrasiques de toutes ces recherches sans céder au tropisme habituel d’une hiérarchie des disciplines, des objets, des terrains et finalement des chercheurs. En objectivant, au sein d’un même champ, des conditions de production tout-à-fait disparates à l’échelle mondiale, on relativise certes les prétentions universalisantes de certaines traditions mais de l’autre on démasque les démagogies culturelles et scientifiques de nouvelles orientations (aussi bien du Nord que du Sud) se présentant comme radicales et qui ne sont souvent en fait que des rafistolages idéologiques et pseudo-méthodologiques.
Encore moins que par le passé, il ne peut exister d’anthropologie mondiale qui refuserait de reconnaître la disparité et l’hétérogénéité de ses propres traditions et terrains. Mais pour organiser un dialogue et un mode d’emploi heuristique des distinctions entre toutes ses histoires, il ne faut pas laisser les autres sciences sociales, à l’esprit corporatiste mondial beaucoup plus affirmé, décider des usages et des définitions de l’anthropologie. De même ce n’est pas aux anthropologies du Nord de décider ce que doivent être celles du Sud ou l’inverse. Enfin les anthropologies de défense identitaire tout en ayant le droit à des formes de reconnaissance mondiale ne doivent pas disqualifier toutes les autres traditions sous couvert d’un anti-occidentalisme anti-rationaliste et anti-scientifique. Il convient que l’anthropologie s’affranchisse des idéalismes soi-disant universalistes qui la scandent et notamment de la prétention subconsciente à régenter le sens culturel et social de manière toujours univoque (‘Eux et nous’, ‘Nous et les autres’, ‘Les autres c’est nous’ et finalement ‘Nous sommes à la fois les autres et nous-mêmes’). Mais ces particularismes culturels, ethniques et communautaristes sont tout aussi dangereux à cause de leur pseudo-anthenticité ‘localiste’. 8
Conclusion provisoire: l’économie morale des anthropologies-monde comme métaphore
Cette anthropologie des images disciplinaires de soi, au croisement de déterminismes mondialisés, pourrait permettre d’élargir le champ analytique vers les créateurs de culture, les créateurs d’initiatives sociales et politiques et les sociétés civiles locales et globales. L’expérimentation conjointe des sujets et des objets dans le jeu dialectique des regards du Nord sur le Sud, du Sud sur le Sud, du Sud sur le Nord et enfin du Nord sur le Nord devrait permettre de comparer les traditions sans les hiérarchiser a priori et de proposer une logique analytique qui, en se soumettant à ses propres règles d’énonciation, se trouve dans une position décalée, non dominante (pas de paternalisme colonial ni postcolonial encore moins subalterniste ou nativiste).
La fin des privilèges réflexifs n’est en rien un élargissement sans conditions. L’explicitation comparée de la fabrication des sciences sociales rapproche d’abord les méthodes de recherche puis les chercheurs eux-mêmes. L’idée d’une bibliothèque commune potentielle devrait aiguiser la curiosité, surtout dans de nombreux pays du Sud où il n’y a presque pas de bibliothèque tout court! Le partenariat doit devenir, sous tous les cieux, un programme commun. Les sciences sociales composent ainsi une Tour de Babel, où toutes les langues se parlent, y compris celles qui ne sont pas encore transcrites, mais elles disposent d’un dictionnaire encyclopédique original: pour chaque définition il existerait plusieurs entrées.
La culture mondiale, globale ne peut être une, nous expérimentons son hétérogénéité constamment et c’est cette réalité à la fois dogmatique mais fluide que l’anthropologie tente de cartographier depuis maintenant plus d’un siècle. L’économie morale des fondements des représentations et des conceptions du sociétal dépend des déphasages comme des décalages, des ignorances ou des lacunes, des conflits ou encore des emprunts entre tous les composants de celle-ci. Certes l’anthropologie n’est ni une encyclopédie des bons et des mauvais exemples d’humanité ni un guide pour l’action culturelle. 9 L’histoire de sa vie mondiale, que nous venons d’évoquer brièvement, peut servir de leçon métaphorique: les transformations et les démultiplications qu’un point de vue unique, central et dominateur a pu subir finissent par inverser totalement les sens et les directions de ce fameux regard éloigné. Ce dernier a pu pendant longtemps donner l’impression que sa préoccupation permanente pour les regards de l’Autre renvoyait à l’humanisme consubstantiel par nature à cette démarche disciplinaire. Les œuvres généralistes de Claude Lévi-Strauss en sont un excellent exemple pour ce qui concerne notre tradition disciplinaire. 10
Mais cet apparent altruisme n’a jamais su dépasser la rencontre habituelle des cultures pour devenir l’instrument dynamique d’un concert, non pas des nations, mais des traditions disciplinaires nationales et même trans-institutionnelles de la science anthropologique elle-même. Cette globalisation des perspectives reste bien sûr fondée sur un socle commun de principes mais la réussite de la mondialisation des regards implique un changement moral au niveau des échanges entre anthropologies. La multiplication des centres et la disparition des périphéries en tant que telles (il n’existe plus de regards de premier rang, de second rang ou encore de copies conformes) impose un retour de l’anthropologie sur soi. Ce retour est déjà bien présent depuis assez longtemps dans certaines traditions occidentales mais il convient maintenant que cette démarche aille jusqu’au bout de ses logiques analytiques et ce au sein de toutes les traditions, au point que ce regard devienne également anthropologie de la connaissance de soi. Se faisant cette dynamique peut finir par déborder le seul cadre institutionnel et disciplinaire pour montrer que la diversité des regards, y compris celui porté sur sa propre identité, peut conduire à une dialectique inédite des formes culturelles et des philosophies morales qui restent encore prisonnières des poncifs de la mondialisation à l’occidentale ou à l’américaine. Bref si des anthropologies, ‘inégales’ par leurs histoires et leurs traditions, prouvent qu’elles sont capables de construire un contrat d’équité entre tous les regards anthropologiques du monde alors rien ne devrait empêcher les populations et ‘objets’ des ces regards de s’en inspirer pour jeter les bases d’un ‘commerce équitable’ d’un nouveau genre.
Footnotes
La recherche n’a bénéficié d’aucun financement provenant d’organismes publics, privés ou à but non lucratif.
1
Je ne peux que renvoyer sur ce point des origines aux textes précurseurs, fondateurs et pourtant utopiques de la Société des Observateurs de l’Homme de l’an VIII (Copans & Jamin, 1994).
2
Les deux termes n’ont pas le même sens mais, vu le poids énorme des traditions nationales dans la genèse et la constitution des anthropologies modernes et contemporaines, il convient peut-être de conserver l’expression d’international pour les conditions de production et de mondial pour la confrontation des champs empiriques de fabrication de terrain.
3
Nous utilisons les termes de Nord et de Sud pour marquer d’une manière très schématique une perspective qui veut désenclaver l’anthropologie. Mais il devrait aller de soi que l’usage de ces termes en tant que tels est très discutable. Voir l’important numéro de la revue Autrepart sur la question édité par les géographes Gervais-Lambony & Landy (2007).
4
Comment traduire World Anthropologies? En s’inspirant de l’expression économie-monde de Immanuel Wallerstein (reprise en un sens à Fernand Braudel) on pourrait dire anthropologie-monde sauf qu’ici la discipline est au pluriel. Les traducteurs français d’un article de G Ribeiro, dont de nombreux passages se retrouvent dans l’introduction de l’ouvrage cité, ont utilisé quant à eux l’expression d’anthropologies du monde (Ribeiro, 2007).
5
L’anthropologie se doit sur ce point d’un petit détour vers le sociologue Ulrich Beck qui a fortement critiqué le ‘nationalisme’ méthodologique et sociologique au sens où l’espace sociétal national constituerait l’horizon indépassable de la construction empirique et théorique des sciences sociales (Beck, 2003,
).
6
Ainsi il est possible de ranimer la tradition des dénonciations des rapports entre anthropologie et colonialisme ou impérialisme à la suite de l’utilisation d’anthropologues par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan ces dernières années (voir David Rhode, ‘Army Enlists Anthropology in War Zones’, The New York Times, 5 Octobre 2007; les articles de WO Beeman et de A Ruscio dans Le Monde diplomatique, mars 2008; et les synthèses de Julien Bonhomme, 2007, et Nicolas Journet, 2008).
7
Par commodité nous pensons que la référence à la sociologie de la connaissance est plus efficace dans la mesure où on assimile encore aujourd’hui l’anthropologie de la connaissance aux seules recherches portant sur les savoirs traditionnels et les ethnosciences des populations indigènes.
8
C’est le slogan ‘Indiens’, ‘Aborigènes’, mais aussi Kosovars ou encore Flamands ou Corses ‘même combat’. La déconstruction de l’ethnicisme reste cantonnée au plan savant et académique mais comment faire autrement (voir aussi Amselle, 2010)?
9
Encore qu’on puisse classer comme telles certaines pratiques de la fabrication du développement ou de l’animation multi-culturelle.
10
Les commentaires publiés à l’occasion du centenaire du chercheur en 2008, de la publication de certaines de ses œuvres dans la collection de La Pléiade et enfin lors de son décès l’année suivante ont pu être compris comme la volonté de valoriser l’anthropologie philosophique, esthétique et littéraire au détriment de l’anthropologie sociale. Voir le Hors-Série Le Monde (2010) et inversement l’entretien de Alban Bensa (2010) aux réflexions mal vues des lévi-straussiens (Keck, 2010).
