Abstract
This article deals with the level of political representation of ethnoracial minority groups in the legislative assemblies of Ontario and British Columbia. It aims at evaluating several theories on the level of political representation of ethnoracial minorities on the one hand, and on the difference between the levels of political representation of these groups on the other hand. One of its main inputs is theoretical. First, it introduces a complexification of the residential concentration theory and, above all of the premise of ethnic affinity by suggesting that a distinction should be made between two concepts: on the one hand centripetal ethnic affinity and, on the other hand, transversal ethnic affinity. The first concept deals with emotional tendencies – expressed by concrete acts – of members of an ethnic group to answer favorably to the incitement of individuals (As) who have the same ethnic identity than them (the As), against individuals of a different ethnicity (the Bs). Moreover, the concept of transversal ethnic affinity is of foremost importance here, as we talk about the political dynamism of pluriethnic societies where the distinction between majority and minority is far from enlightening, as each of these entities is composite, including indeed several ethnic groups whose interests converge as much as they differ according to the situations. This concept also draws its usefulness from the opportunity it offers to measure the meaning within the political space of the dichotomy between ‘white majority group’ and ‘racialized minority.’ On the methodological side, this article proceeds from the complete counting of legislative elections’ results that took place in 2018 in Ontario and 2017 in British Columbia, according to two main criteria: a) the ethnoracial identification of elected candidates, and b) the ethnic distribution of the population living in the electoral districts that elected a member of an ethnoracial minority.
Qu’elle soit pensée en termes de genre, de sexe, de race ou de religion, la représentation politique des groupes identitaires est l’une des exigences récurrentes de l’époque contemporaine. L’évolution des sociétés modernes en atteste avec son lot de mobilisations collectives initiées par des groupes exclus de l’accès aux instances législatives de délibération. La formation de l’African National Congress, en Afrique du Sud, dont les dirigeants revendiquaient à la fois une extension du droit de vote à l’ensemble de la population sud-africaine ainsi que le droit de la majorité démographique dite « africaine » d’être représentée au Parlement (Karis & Gerhart, 1977), le mouvement du « voter registration », aux États-Unis, dont les initiateurs entendaient obtenir l’inscription sur les listes électorales de tout adulte noir à travers le pays (Watson, 2010 ; McAdam, 1988), et enfin la mobilisation des féministes françaises pour la parité sexuelle en politique s’inscrivent tous dans cette dynamique de participation et de représentation politiques des groupes exclus (Wallach Scott, 2005) .
Cet article porte plus spécifiquement sur le niveau de représentation politique des groupes ethnoraciaux minoritaires au sein des parlements législatifs de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, deux provinces choisies pour abriter chacune une proportion de non Blancs supérieure à celle que l’on retrouve à l’échelle nationale. L’article entend évaluer un certain nombre de théories sur le niveau de représentation politique des minorités ethnoraciales d’une part, et sur la différence entre les niveaux de représentation politique de ces groupes d’autre part. Trois théories en particulier attestent d’une grande influence. La première est celle de la concentration résidentielle (Anwar, 1986 ; Pelletier, 1991 ; Siemiatycki et Saloojee, 2002 ; Pal & Choudhry, 2007 ; Bird, 2011; Pal & Choudhry, 2014). Elle suggère une corrélation entre le poids démographique d’un groupe ethnoracial dans une circonscription donnée et les chances que les élus de cette circoncription soient issus de ce groupe. Un postulat de cette théorie est qu’une affinité ethnique – et dans une moindre mesure élective – détermine les choix des électeurs. Ceux-ci seraient plus disposés à soutenir un candidat issu de leur propre groupe et/ou manifestant les mêmes caractérisitiques ethnoraciales qu’eux que son concurrent dont l’identité ethnoraciale se démarque nettement de celle de leur groupe. La deuxième théorie est celle de l’assimilation. Elle suggère que le degré d’inclusion sociale d’un groupe, mesurée essentiellement par sa maîtrise de la culture politique du pays de résidence et de sa langue, de ses normes culturelles, en plus de la durée de sa présence dans le pays, prédit son niveau de représentation dans les instances législatives (Simard, 2002 ; Biles & Tolley, 2008 ; Siemiatycki, 2008). Selon cette théorie, cette inclusion est d’autant plus accélérée que le groupe en question a été socialisé dans son pays d’origine à des valeurs, principes et expériences politiques proches de ceux en vigueur dans sa société de résidence. La troisième théorie est celle de la structure d’opportunités politiques (Bird, 2005). Elle attribue la représentation politique d’une minorité ethnoraciale non pas prioritairement aux ressources ou traits dont se prévaut celle-ci mais à des facteurs qui lui sont exterieurs, parmi lesquels la configuration de la société. Elle avance qu’une attitude positive de la société ainsi que de ses institutions vis-à-vis de questions telles que la promotion de l’égalité et de la diversité ethnoraciales est susceptible de se traduire par une plus grande représentation des minorités ethnoraciales, car cette attitude laisserait penser que des mesures favorables sont prises à l’égard de cette représentation. Au nombre de ces mesures figure la décision d’un parti politique d’adouber des candidats issus de groupes faiblement représentés lors d’élections ou celle de réserver un nombre de sièges pour les candidats issus de tels groupe, comme c’est le cas en Nouvelle-Zélande pour la population maori (Gershon, 2008).
En dialogue avec ces différentes théories, cet article contribue à l’analyse des niveaux de représentation politique des minorités ethnoraciales et de la différence existant entre leurs niveaux de représentation en Ontario et en Colombie-Britannique. L’un de ses apports majeurs est d’ordre théorique. D’abord, il introduit une complexification de la théorie de la concentration résidentielle et surtout du postulat de l’affinité ethnique en suggérant que soit faite une distinction entre deux concepts : d’une part l’affinité ethnique centripète et, d’autre part, l’affinité ethnique transversale. Le premier concept rend compte des dispositions émotionnelles – exprimées par des actes concrets – des membres d’un groupe ethnique donné (A) à répondre favorablement à la sollicitation des personnes (As) qui attestent de la même identité ethnique qu’eux (les As) au détriment des individus d’une ethnicité différente (les Bs). Lors d’élections ces dispositions se traduisent par un vote en faveur des As – sauf dans le cas d’une opposition irréconciliable entre les convictions morales de ces électeurs et des candidats As. Quant à l’affinité ethnique transversale, elle rend compte des dispositions émotionnelles des membres d’un groupe ethnique à répondre favorablement à la sollicitation des membres d’un autre groupe ethnique certes différent mais perçu comme un allié objectif du fait qu’il partage avec eux les mêmes conditions d’existence socio-économique et/ou la même attitude vis-à-vis d’une autre entité ethnique de la société. Le concept d’affinité ethnique transversale est d’une importance inestimable, d’autant que l’on traite de la dynamique politique de sociétés pluri-ethniques où la distinction majorité/minorité est loin d’être éclairante puisque chacune de ces entités est composite, comprenant en effet plusieurs groupes ethniques dont les intérêts convergent autant qu’ils divergent selon les situations. Ce concept tire aussi son utilité de l’opportunité qu’il offre de mesurer la signification dans l’espace politique de la dichotomie entre « groupe majoritaire blanc » et « minorité racisée ».
Deux arguments théoriques sont à mettre à l’épreuve dans cet article. Le premier est que l’élection d’un candidat issu d’un groupe racisé est beaucoup plus susceptible d’advenir dans le cas où la population blanche est significativement minoritaire dans une circonscription électorale ; ce qui indique donc une ethnoracialisation du champ politique. Le second argument est que l’investissement au sein d’un groupe racisé afin d’assurer sa représentation politique est une démarche rationnelle d’autant plus prompte à se réaliser que l’accès du groupe aux ressources disponibles dans le champ économique est restreint. L’implicite de cet argument est que les groupes racisés les plus vulnérables sont les plus enclins à aspirer à une représentation politique en raison du pouvoir de la politique à déterminer les règles d’accès et de distribution des ressources (dans le champ économique surtout). Cet argument semble être en porte-à-faux avec la théorie de Pierre Bourdieu (1981) 1 selon laquelle le contrôle de ressources incluant l’argent, le capital scolaire et le temps (flexible) détermine l’engagement en politique. Mais la contradiction n’est, en réalité, qu’apparente, car même le groupe racisé le plus vulnérable compte des membres disposant de ces ressources, et dans lesquels il peut investir pour protéger ses propres intérêts.
Sur le plan méthodologique, cet article procède du dépouillement exhaustif des résultats des élections législatives provinciales tenues en 2018 en Ontario et en 2017 en Colombie-Britannique, suivant deux critères particuliers : a) l’identification ethnoraciale des candidats élus, et b) la distribution ethnique de la population résidant dans les circonscriptions électorales ayant élu un membre d’un groupe racisé. En raison de l’hyper-complexité de l’identité ethnoraciale à une époque où le phénomène du double métissage – terme par lequel nous entendons le fait pour un individu d’être issu de parents issus eux-mêmes de deux types différents de métissage – est indéniable, et en raison également du caractère flottant de l’identité raciale (Jhally, 1996) une telle classification est incontestablement problématique. Face à ces difficultés, nous avons opté pour une approche méthodologique croisée consistant à allier auto-définition (l’identité que les élus s’assignent) et exo-définition (celle qui leur est assignée dans la presse et l’espace politique). Un élu est ainsi identifié comme membre d’un groupe racisé (l’une des catégories officielles institutionnalisées parmi lesquelles « Sud-Asiatique », « Noirs », « Chinois » et « Minorités visibles autres ») lorsqu’il se définit comme tel et lorsqu’il est identifié ainsi sur le site Internet du parti dont il est membre ou dans la presse canadienne.
Dernière précision méthodologique : cet article s’attache exclusivement à l’analyse de la représentation descriptive. La représentative descriptive s’oppose à la représentation substantielle, un concept qui rend compte du degré selon lequel les intérêts et préoccupations d’un groupe donné pénètrent l’espace parlementaire et sont pris en compte dans le cadre des discussions et des actions des législateurs (Hero & Tolbert, 1995 ; Childs & Withey, 2006 ; Rehfeld, 2006 ; Sanchez & Morin, 2011 ; Juenke & Preuhs, 2012 ; Pitkin & Hayat, 2013 ; Lowande et al., 2019). La représentation descriptive, quant à elle, décrit le degré selon lequel les mandataires manifestent les mêmes propriétés identitaires que les mandants (Pitkin, 1967 ; Minani, 2014 ; Dovi, 2017).
Diversité et représentation
La question de la représentation d’un groupe ethnoracial en politique dissimule celle du maintien des frontières ethnoraciales au sein d’une société. Les sociologues avaient rapidement fait de l’union inter-ethnique/raciale le signe du démantèlement de ces frontières. Dans Économie et Société, Max Weber soutenait que dès le moment où les membres d’un groupe ethnique donné trouvaient attirantes les femmes de l’autre groupe, la frontière entre les deux s’affaiblissait (Weber, 1995). D’autres chercheurs (Qian, 1997 ; Perlmann & Waters, 2007 ; Song, 2009) indiquent, à leur tour, qu’à travers la progression du mariage inter-racial/ethnique, les barrières entre groupes s’estompent et l’assimilation de l’un par l’autre devient réelle. En clair, ce type d’union prouverait l’acceptation réciproque de groupes en raison du fort degré d’intimité qu’elle implique et de sa dimension éminemment collective puisqu’elle scellerait l’alliance non pas seulement de deux individus, mais de deux entités collectives. C’est donc le caractère inclusif d’une société qui est manifesté à travers cette alliance.
Depuis plusieurs décennies, les sciences sociales explorent le degré d’inclusion des sociétés modernes à travers la représentation des minorités ethnoraciales dans le champ politique. Cette approche est légitime à plusieurs égards. D’abord, parce que la représentation politique des groupes minorisés se prête à une comparaison avec le mariage inter-ethnique/racial, ce signifiant majeur de l’inclusion d’une société. Le champ politique démocratique comme le mariage intègre la commensalité. Tous deux font cohabiter des acteurs ou groupes considérés théoriquement comme égaux. Ensuite, parce que la socialisation de générations contemporaines de citoyens au sein d’une société aux valeurs et aux principes démocratiques fait croire que dans le champ politique les droits ont toujours été conférés et exercés à titre individuel, et les électeurs identifiés strictement à leur circonscription au détriment d’une foule d’autres identités telles que le genre, la race ou l’ethnie. Or, il n’en est pas toujours ainsi dans le système démocratique. Dans sa version originelle largement associée à la polis athénienne, le système démocratique s’est accommodé de restrictions fondées non pas sur la réalisation individuelle mais sur l’assignation héréditaire. Michael Hanchard (2018) offre une analyse de la démocratie athénienne à la lumière de laquelle il serait possible de conceptualiser celle-ci comme une autochtocratie doublée d’une phallocratie. En clair, les droits politiques – dont essentiellement celui de prendre part à la délibération et d’être élu – étaient exclusivement réservés aux « Athéniens de souche », une catégorie démographique définie par le critère de l’ancestralité, laquelle reposait davantage sur un mythe que sur des preuves généalogiques. À l’inverse, les femmes autochtones, les natifs d’Athènes dont les ascendants venaient d’ailleurs, et aussi les esclaves de souche athénienne dont certains se voyaient parfois conférer des responsabilités administratives clés telles que la collecte d’impôt, ne jouissaient pas du droit d’intervenir dans la vie politique locale (Blackwell, 2003 ; Carey, 2017).
Loin d’Athènes, le système politique américain, qui se prévaut d’être la version la plus raffinée de la représentation démocratique, s’est longtemps appuyé sur une conception à la fois biologique et économique de l’exercice du droit de vote et d’éligibilité. Quand bien même la Constitution américaine stipule que « tous les individus nés sur le sol américain ou naturalisés américains, et soumis à la juridiction des États-Unis, sont des citoyens des États-Unis et des États où ils résident », dans les faits, la reconnaissance et l’exercice des droits attachés à cette citoyenneté étaient discriminatoires, excluant les femmes, les Noirs ainsi que les pauvres. Pendant plus d’un siècle 2 , le système de représentation politique américain était basé sur la race (être blanc), le genre (être homme) et le statut économique (être propriétaire d’un capital économique significatif) (Manin, 1995).
Le Canada, pays qui nous préoccupe ici, et qui est souvent perçu comme la némésis des États-Unis pour avoir servi de refuge à des Noirs fuyant leur condition d’esclave aux États-Unis, a aussi défendu durant ses premières années d’existence une gestion tout aussi restrictive des droits politiques. En effet, tant la participation que la représentation politiques y ont longtemps été teintées de présupposés de race, de sexe et de classe. Alors que la naissance de la Confédération en 1867 supposait l’édiction d’une seule loi électorale devant s’appliquer sur l’entièreté du territoire confédéré, la question de l’exercice du droit de vote et d’éligibilité avait longtemps été tranchée de façon différente aux niveaux provincial et fédéral, et rarement de manière uniforme. Chaque province s’évertuait à arrêter ses propres critères de participation politique en fonction de ses besoins démographiques et socio-économiques, parallèlement à ceux édictés à l’échelle fédérale. Le genre, le capital économique, la race ou l’ethnie constituaient souvent les principaux critères d’éligibilité. Par exemple, jusqu’en 1885, les électeurs devaient être des sujets mâles de la Couronne britannique, par naissance ou naturalisation, âgés de 21 ans au moins et dépositaires d’un revenu ou d’un patrimoine estimé à $300 ou plus ou, à défaut, être le fils d’un citoyen dont le capital économique atteignait ce montant. En Ontario, ils devaient être officiellement locataires ou détenteurs d’une propriété dont la valeur s’élevait au moins à $100 (si située dans une zone rurale) ou $200 (si située en milieu urbain). La race figurait aussi parmi les critères d’exercice des droits électoraux, l’exclusion de ces droits touchant particulièrement les autochtones. Mais, en comparaison, du moment qu’ils remplissaient les critères de l’âge, du genre et du revenu, les Noirs vivant dans cette province, au moins depuis l’abolition de l’esclavage au Canada le 1er août 1834, bénéficiaient du droit de vote. Les principaux obstacles que ces derniers pouvaient rencontrer dans l’exercice de ce droit émanaient souvent de citoyens désireux de maintenir les Noirs dans une situation d’infériorité. Dans la plupart des cas où les Noirs canadiens ont été confrontés aux attitudes discriminatoires de leurs compatriotes envers leurs droits politiques, les autorités locales ont réussi à s’assurer du respect de ces droits 3 .
Les tentatives d’uniformisation des différentes lois électorales provinciales par le gouvernement fédéral, dont la loi de 1885 destinée à alléger les restrictions touchant les autochtones 4 en constitue l’une des dernières étapes, ont certainement contribué à ouvrir le droit de vote à bien des catégories professionnelles qui en étaient exclues, parmi lesquelles on pouvait notamment compter les fonctionnaires du gouvernement et les citoyens au service d’un candidat aux élections. Cependant, l’exclusion de ce droit en raison de l’identité raciale était restée en vigueur dans la quasi-totalité des provinces. Le groupe racial qualifié d’Oriental, qui réunissait essentiellement les ressortissants originaires d’Asie de l’Est, plus particulièrement ceux d’ascendance chinoise, en était la cible principale. John A. Macdonald, chef de file du Parti conservateur et l’un des pères fondateurs de la Confédération, s’en justifiait ainsi déjà en 1885 : « Les Chinois ne doivent pas voter, parce qu’ils n’ont aucun instinct, aucun sentiment ni aucune aspiration britanniques. » (Élections Canada, 2019)
L’adoption de la loi fédérale de 1898, à l’initiative d’un gouvernement libéral, devait mener à l’application des mêmes critères d’accès au droit de vote sur l’ensemble du territoire canadien. Mais les divergences entre le niveau fédéral et le niveau provincial n’en finissaient pas pour autant de se manifester. Ainsi, observait-on l’accès de Canadiens d’ascendance chinoise et d’origine japonaise au droit de vote au niveau fédéral, tandis qu’ils en étaient exclus en Colombie-Britannique et dans d’autres provinces où ils étaient plus fortement concentrés.
Au regard des restrictions imposées par le passé à certaines classes de citoyens, et sur la base de leurs caractéristiques biologiques plus spécifiquement, le champ politique dans le monde occidental et au Canada plus spécifiquement ne peut se prévaloir d’être inclusif et totalement affranchi des considérations biologiques. Pour cette raison, les nombreux efforts entrepris par les chercheurs, et qui se sont soldés par l’existence d’une littérature éclairante sur la représentation politique des groupes ethnoraciaux dans des sociétés démocratiques, sont justifiés. Ces efforts le sont d’autant plus que depuis un demi-siècle au moins, le renouvellement de la population canadienne est devenu largement tributaire de l’afflux d’étrangers, pour la plupart issus de souches démographiques non-européennes. Estimée à 16,1% de la population totale du Canada en 1871, la proportion d’habitants nés hors du Canada s’élevait à 20,6% au recensement de 2011 5 . Derrière ce dernier chiffre se cache une autre réalité significative : la diversité ethnoraciale du Canada. Au fil des décennies, de tous les pays les plus avancés économiquement, le Canada continue de comprendre l’une des proportions les plus importantes de populations d’ascendance non-européenne (Boyd & Vickers, 2000). C’est par ailleurs un pays où la part de la catégorie dite des « minorités visibles », qui s’élevait à 16,2% par rapport à la population totale en 2006, atteignait 19,1% environ en 2011 et s’établissait à 22,3% en 2017.
Politique et minorités ethnoraciales au Canada
De nombreux chercheurs se sont évertués à analyser le rapport des groupes ethnoraciaux minoritaires à la politique, dans une société canadienne extrêmement diversifiée. Du dépouillement de leurs travaux résulte l’identification de deux âges de la recherche. Le premier est celui de l’étude de la participation de ces groupes à la vie politique nationale (ou provinciale). Le second, celui de l’analyse de leur représentation dans les assemblées législatives essentiellement.
À partir des années 1970, quelques auteurs se sont attelés au recensement et à l’analyse des comportements politiques de ces populations. Plutôt que de se focaliser sur la politique au sens de « party politics » (Hanchard, 2006) mais sur la politique au sens plus large et foucaldien d’administration de la vie en société, Donald Avery (1975) démontre l’engagement profond des immigrés en provenance d’Europe continentale au sein des organisations politiques socialistes qui fleurissent dans le pays dès la première décennie du
Le second âge s’ouvre à partir des années 1980 avec des études qui examinent la participation et la représentation politiques des immigrés et des membres des minorités ethniques. Les conclusions auxquelles aboutissent ces études sont souvent divergentes. Analysant la participation politique des membres de différents groupes ethniques, Jeffrey Reitz (1980) découvre qu’elle s’aligne sur le statut socio-économique de ces individus. Plus précisément, la mobilité économique des membres d’une minorité ethnique, observe-t-il, débouche sur leur rejet de la loyauté ethnique dans le cadre de leur participation politique. Jerome Black (1982, 1987), pour sa part, affirme que les immigrés participent à la vie politique dans les mêmes proportions que les natifs du Canada. Tina Chui et ses co-auteurs (1991), qui intègrent dans leur analyse l’effet générationnel au sein de la population immigrée, arrivent, quant à eux, à deux conclusions principales. La première est qu’il existe seulement une différence très limitée entre la participation politique de la génération d’immigrants nés sur le sol canadien et celle de la génération née à l’étranger ; l’effet de l’éducation, selon eux, prévaut sur celui de la génération. La seconde est qu’il existe, cependant, un effet d’ethnicité significatif ; en effet, les Canadiens originaires d’Europe du Sud ou d’Asie votent et s’intéressent beaucoup moins aux élections que les citoyens issus des autres groupes ethniques. Dans leur étude qui traite de la participation politique de Canadiens de confession musulmane, Hussein Hamdani et ses co-auteurs révèlent une dimension très intéressante de cette participation, à savoir l’effet du contexte (Hamdani et al., 2005). Selon ces auteurs, aux élections fédérales de 2004, 80% des citoyens musulmans canadiens en âge de voter avaient effectivement pris part à ces élections, alors qu’au scrutin de 2000 précisément 49% de cette populatoin avaient validé leurs bulletins de vote. Cette différence significative de mobilisation, expliquent-ils, procède de la stigmatisation négative de la population musulmane à la suite des attentats du 11 septembre 2001.
Cherchant à expliquer la participation des minorités ethniques au scrutin provincial de Toronto, Janet Landa et ses collaborateurs s’arrêtent quant à eux sur un aspect peu abordé jusque-là dans la littérature relative au Canada : le degré d’homogénéité du vote de ces minorités – connu sous le terme de « vote ethnique » (Landa et al., 1995). Prenant le vote comme une décision rationnelle de l’électeur pour la défense de ses intérêts, les auteurs avancent l’hypothèse que les membres d’un groupe ethnique sont plus susceptibles de donner leur voix à un candidat issu de leur communauté qu’à un candidat extérieur à cette communauté puisqu’ils soupçonnent celui-là de mieux connaître et de partager leurs intérêts.
Le second âge de cette littérature s’est aussi interrogé sur la représentation des groupes minoritaires dans les instances politiques canadiennes. Tant l’échelle fédérale que les échelles municipale et provinciale ont été examinées. S’arrêtant au niveau du strict constat, Hamdani et al. (2005) relèvent qu’en 2004, dix Canadiens musulmans s’étaient portés candidats aux élections fédérales avec un résultat global relativement satisfaisant : trois d’entre eux furent élus. Karen Bird, quant à elle, s’est attellée à l’examen de la forte présence du nombre de députés issus des minorités visibles au Parlement fédéral en 2005 (Bird, 2005). Soulignant d’abord que vingt députés identifiés à ces populations siégeaient au Parlement fédéral en 2004, alors qu’ils étaient treize en 1993 et dix-neuf en 1999, Bird explique cette présence, à l’époque sans précédent dans l’histoire du Canada, en partie par la générosité du régime de citoyenneté du Canada, qui permet l’ouverture du processus de nomination des candidats au sein des partis politiques canadiens, et par l’effet de la concentration résidentielle des minorités ethnoraciales. La citoyenneté canadienne est qualifiée de généreuse en comparaison avec les politiques de naturalisation en vigueur dans des pays d’immigration comme la France, l’Allemagne et les États-Unis, parce qu’elle n’exige qu’une durée relativement courte de résidence légale (trois ans de résidence précisément) de la part du candidat à la naturalisation. Or, dans les autres pays mentionnés, sauf cas exceptionnels, la naturalisation requiert au minimum cinq années de résidence légale. Quant au processus de nomination à la candidature, il semblerait que les partis politiques canadiens aient eu plus conscience de l’importance de la diversité ethnoraciale en leur sein, et aussi du poids que représentent les votes des groupes ethniques minoritaires, à tel point que certains d’entre eux ont mis en place une politique appelée « action positive » (affirmative action) pour se les allier.
Avec Toronto comme cadre d’étude, Myer Siemiatycki et Anver Saloojee (2002) aboutissent à deux constats. Le premier étant que les groupes minoritaires, et plus particulièrement, les minorités dites visibles, sont sous-représentés dans le gouvernement municipal. Le second que les problèmes qui les touchent plus particulièrement sont très marginalement discutés dans les instances municipales délibératives, y compris lorsqu’y siègent des élus qui en sont issus. La conclusion à déduire de ce constat est que la représentation descriptive d’un groupe n’implique pas nécessairement sa représentation substantive ; en clair, les intérêts de celui-ci ne sont pas mieux défendus à travers la présence de membres issus de son rang dans les instances délibératives.
Carolle Simard (2002) analyse à son tour le niveau de représentation des groupes ethnoculturels au niveau des instances politiques dans la région montréalaise. Elle montre l’existence d’un effet positif de la concentration résidentielle d’un groupe sur la représentation politique. Les groupes qui sont représentés dans les instances de gouvernement sont ceux qui montrent une forte concentration résidentielle. Parmi les 15 conseillers municipaux issus de groupes ethnoculturels, 12 sont élus dans des circonscriptions où la proportion de la « population ethnoculturelle » s’élève à plus de 50% de la population totale de la circonscription.
Caractéristiques démo-ethniques de l’Ontario
De toutes les provinces du Canada, l’Ontario et la Colombie-Britannique se distinguent par leur forte diversité ethnoraciale. Au recensement de 2016, l’Ontario comptait 13.242.160 habitants, dont 3.885.585 (soit 29,3%) se définissaient comme issus de groupes non-blancs (Statistique Canada, 2019a). Avec une population de 4.560.240 habitants, la Colombie-Britannique abritait quant à elle 1.381.235 habitants (soit 30,3%) s’identifiant comme non-blancs (Statistique Canada, 2019b). Ce poids démographique des minorités ethnoraciales dépasse légèrement leur proportion au niveau national estimée à 22,3%.
Bien qu’un groupe ethnoracial minoritaire en particulier jouisse d’une supériorité numérique dans chacune de ces provinces, il n’y constitue pas pour autant une majorité démographique absolue. L’intérêt de cette situation est qu’elle empêche le monopole du pouvoir électoral par un seul groupe ethnoracial, et impose donc à tous les communautés visibles désireuses d’accéder à la représentation politique de capter les votes de membres appartenant aux autres groupes. Par ailleurs, étant donné que dans chaque province un groupe ethnoracial particulier dispose d’une supériorité numérique et que les élections sont des scrutins majoritaires à un tour – le candidat qui arrive en tête dès le premier tour siège au Parlement –, la distribution ethnoraciale de ces deux provinces offre l’opportunité de mesurer le degré d’intégration par les citoyens du rapport supposé entre poids démographique et représentation politique descriptive. Dans la société canadienne où les statistiques en fonction de l’ethnie, de la race, ou de l’origine nationale sont en libre accès, et où les entrepreneurs politiques issus des groupes ethniques sont susceptibles d’en faire usage pour assurer la promotion de leur propre communauté, on peut conjecturer qu’à chaque élection les deux ou trois plus importants 8 groupes ethnoraciaux comptent au moins un de leurs ressortissants sur la liste des candidats en lice. Mais en est-il ainsi ?
Les opportunités inégales des minorités ethnoraciales ontariennes
Avant de nous engager dans l’analyse des données relatives à l’identité ethnoraciale, il importe de souligner l’imperfection de celles-ci. En effet, comme celle de bien des organismes statistiques, la conception de l’identité ethnoraciale par Statistique Canada (StatCan) procède d’un mélange de critères qui sont difficilement comparables. StatCan mélange le critère de la race (« noir »), avec ceux de la nationalité (« chinoise », « japonaise », etc.), de la couleur (« minorités visibles »), de l’ethnicité (« arabe ») et enfin de l’origine géographique (« Sud-Asiatique ») suggérant ainsi qu’ils sont du même registre ou du moins interchangeables. Or il n’en est rien. Mais en l’absence d’une meilleure alternative, nous utilisons les données consignées par StatCan.
Avec une population de 13.242.160 habitants et un nombre total de 124 députés au sein de son parlement, l’Ontario affiche un niveau de représentation politique qui est environ de l’ordre d’1 député pour 106.792 habitants 9 . Dans cette province, loin derrière la population d’ascendance européenne qui bénéficie d’une majorité numérique absolue (70,7%), la population sud-asiatique y constitue la première minorité ethnoraciale sans pour autant pouvoir se prévaloir d’une supériorité écrasante sur les autres minorités visibles. En effet, 8,7% de la population ontarienne est sud-asiatique, 5,7% chinoise et 4,7% noire (Statistique Canada, 2019c).
Sur la base de la contribution proportionnelle de chaque groupe ethnoraciale à la population totale de cette province, la distribution des élus provinciaux, en fonction du critère ethnoracial, devrait se présenter comme suit : 11 sièges pour les « Sud-Asiatiques » ; 7 pour les « Chinois », 6 pour les « Noirs », 13 pour le reste de la population ethnoraciale et 87 pour les « Blancs ». Cependant les données actuelles relatives à la représentation des différents groupes sont loin de correspondre à la distribution proportionnelle escomptée (tableau 1). Une inégalité de distribution ethnoraciale des sièges au Parlement se fait jour, au terme de l’inventaire des députés et de leur classification ethnoraciale. La majorité d’ascendance européenne est sur-représentée et les minorités ethnoraciales prises en un seul bloc, donc sans distinction, sont sous-représentées. En effet, les Ontariens d’ascendance européenne occupent 96 des 124 sièges, une proportion 1,1 fois supérieure au total de sièges auxquels leur poids démographique devrait leur donner accès. Les citoyens issus des minorités visibles occupent les 28 sièges restants, ils connaissent donc un déficit de représentation 1,3 fois inférieur à la représentation correspondant à leur poids démographique.
Distribution selon l’identité ethnoraciale des sièges parlementaires en Ontario.
Source : Tableau réalisé à l’aide des informations disponibles sur les sites Internet de l’Assemblée législative de l’Ontario (2018), de Statistique Canada (2018a, 2019a), d’Élections Ontario (2018), des sites Internet des journaux locaux et des fiches Wikipédia des candidats (2019).
Derrière ces chiffres se cache une autre inégalité de représentation des différentes communautés visibles au sein du parlement ontarien. Ces groupes ne sont pas défavorisés selon le même degré. En proportion du nombre d’habitants par élu, la minorité sud-asiatique peut se prévaloir de onze députés issus de ses rangs. Or, dans les faits, sa représentation s’élève exactement à onze. Quant aux Ontariens d’origine chinoise, leur poids démographique leur permet théoriquement de compter sept membres de leur communauté au Parlement. Or, précisément trois députés en sont issus, soit 2,3 fois moins que le nombre correspondant. Les « Chinois » deviennent ainsi l’une des minorités visibles les plus sous-représentées au Parlement. Quant aux « Noirs », leur part démographique leur prédit proportionnellement un nombre total de six députés. Huit d’entre eux siègent néanmoins au Parlement. Ce nombre qui est 1,3 fois supérieur à celui correspondant à leur poids démographique fait des « Noirs » une communauté visible sur-représentée dans l’instance législative ontarienne.
Est-on mieux servi que par soi-même ?
L’approche territoriale plutôt qu’ethnoraciale détermine le découpage électoral de la plupart des sociétés démocratiques. Elle consiste ouvertement à assurer la représentation des habitants d’une circonscription et non celle d’un groupe ethnoracial. Pour cette raison, évaluer le niveau de représentation politique d’un groupe démo-ethnique quelconque dans l’instance législative d’un pays démocratique peut sembler s’apparenter à une aporie. Mais, dans les sociétés comme le Canada, historiquement traversées par des fractures d’ethnie, de race, de classe ou de religion (Li, 1999 ; Henry & Tator, 2005 ; Zong, 2007 ; Ralston, 2000 ; James et al., 2010 ; Mensah, 2010 ; Satzewich, 2011 ; Mullings, 2015 ; Maynard, 2017), le territoire géographique n’est jamais neutre 10 par rapport à la classe, la race ou la religion. S’engager dans cet effort n’est pas au fond aussi illogique. Dans nombre de pays, le territoire est souvent une expression ou une métaphore de la race ou de la classe ; les populations dites allogènes se concentrent au début de leur arrivée dans les mêmes zones jusqu’à leur absorption totale par la majorité démo-ethnique et, d’ailleurs, cherchent, pour certaines d’entre elles, à maintenir coûte que coûte un entre-soi territorial où les habitants espèrent assurer la préservation de leur spécificité culturelle 11 . S’arrêter sur les caractéristiques des circonscriptions où les élus sont issus des minorités visibles devient donc un exercice utile.
Un examen plus attentif des circonscriptions avec de tels élus révèle l’effet de la taille démographique des minorités visibles sur le succès des candidats issus de leurs rangs. Des 28 circonscriptions remportées par des Ontariens identifiés à un groupe ethnoracial minoritaire, 21 précisément comptent une population non-blanche dont le pourcentage est égal ou supérieur à 40% de la population totale de la circonscription. Dans 19 de ces circonscriptions, au moins 50% de la population est qualifiée de non-blanche. Au premier abord, ces chiffres confirment la théorie de la concentration résidentielle, qui subordonne les chances de représentation des minorités visibles à leur forte présence démographique dans une circonscription. Simard (2002) en a établi les preuves dans sa recherche sur la région montréalaise. Siemiatycki et Matheson (2005) avaient abouti au même constat après l’analyse des résultats des élections provinciales dans la région de Toronto et de la distribution de la population des différentes circonscriptions en fonction de l’identité ethnoraciale. Sans rejeter la pertinence de la théorie de la concentration résidentielle, il convient cependant de se demander pourquoi des circonscriptions où la population blanche est nettement minoritaire n’ont cependant pas réussi à porter un candidat issu des minorités au Parlement. Il est de notoriété académique que, surtout aux échelles provinciale et fédérale, la compétition électorale oppose d’abord des partis politiques avant d’opposer des candidats. Bourdieu (1981) avait montré à partir du cas français que les candidats sont adoubés par des partis dont ils reçoivent une légitimité et des ressources pour mener leur campagne. Il serait donc logique de postuler que l’absence d’élus racisés dans des circonscriptions où les minorités visibles constituent la majorité démographique résulte du jeu interne des partis. À supposer que ce postulat soit fondé, la question se poserait néanmoins de savoir lequel des deux facteurs (le jeu des partis ou la concentration résidentielle) prévaut sur l’autre et détermine donc les chances de représentation des minorités visibles au parlement. L’absence de données substantielles sur la vie interne des partis politiques ne nous permet pas, hélas, de répondre à cette question 12 .
Une conception binaire de la société canadienne entre une majorité blanche et une population non-européenne est certes tentante. Toutefois, il ne faudrait pas perdre de vue que cette dernière est éminemment hétérogène, subdivisée en douze groupes ethniques 13 . Cette hétérogénéité est une aubaine ; elle nous invite à nous demander si les effets de la concentration résidentielle sur les chances de la représentation politique d’un groupe ethnique se manifestent uniquement dans le cadre de la compétition entre l’entité démographique blanche d’une part, et l’ensemble des minorités visibles d’autre part. Se manifestent-ils aussi dans le cas de la compétition entre groupes ethniques ? Pour répondre à cette question, nous avons choisi de procéder à une classification des minorités visibles en fonction de leur poids relatif dans les circonscriptions où des législateurs issus de leurs rangs ont été élus. Étant donné que les trois groupes ethnoraciaux qui comptent le plus de membres en Ontario sont les Sud-Asiatiques, les Noirs et les Chinois, nous avons établi les types suivants : a) Noirs élus dans une circoncription où ce groupe constitue la plus importante minorité (l’abréviation étant Nn) ; b) Noirs élus une dans une circoncription où la population sud-asiatique est la plus importante minorité (Nsa) ; c) Noirs élus dans une circonscription où la population chinoise est la plus importante minorité (Nc) ; d) Noirs élus dans une circonscription où les « autres minorités visibles » constituent la population racisée la plus importante (Namv). Nous avons appliqué la même typologie en ce qui concerne les Sud-Asiatiques, cela donne respectivement les abbréviations suivantes : SAn ; SAsa ; SAc ; SAamv. En ce qui concerne les Chinois, les abbréviations sont les suivantes : Cn ; Csa ; Cc ; Camv.
La première observation qui se dégage de cette démarche méthodologique est que les élus noirs représentent dans leur écrasante majorité des circonscriptions où les Noirs ne constituent pas la première minorité. En effet, sur les huit élus noirs, deux seulement ne sont pas dans ce cas de figure. Les six autres sont élus dans des circonscriptions où les Sud-Asiatiques constituent la première minorité. En comparaison, les deux députés d’ascendance chinoise sont élus dans une circonscription où la taille démographique de leur groupe dépasse celle de n’importe quelle autre minorité ethnoraciale. Sur les onze parlementaires issus de la minorité sud-asiatique, neuf sont élus dans des circonscriptions où cette communauté dispose du plus important poids démographique. Les deux autres élus d’origine sud-asiatique représentent pour l’un une circonscription dont la première minorité est la population chinoise, et pour l’autre une circonscription où les Noirs constitue la minorité visible dominante.
On peut provisoirement tirer de ces chiffres trois conclusions. Tout d’abord, des trois minorités visibles, les Noirs sont ceux dont la représentation politique semble le plus s’affranchir de l’affinité ethnique centripète. Deuxièmement, leur représentation politique dépendrait donc davantage de l’affinité ethnique transversale, sinon de l’indifférence électorale à la race. Enfin, la représentation politique de la communauté chinoise, en revanche, est extrêmement tributaire de l’affinité ethnique centripète. Ce groupe ne semble pouvoir remporter une circonscription qu’à condition qu’il y soit très fortement concentré. Dans les deux circonscriptions remportées par un candidat d’ascendance chinoise (Markham-Unionville et Richmond), la part démographique de cette communauté y est respectivement de 64,2% et 51,7%. Et à Don Valley North, la troisième circonscription ayant élu un Chinois, 31% des résidents sont d’origine chinoise.
C’est au sujet de ce groupe racisé que la théorie de l’affinité ethnique centripète ainsi que celle de la concentration résidentielle trouvent leur confirmation éclatante. En revanche, ces théories sont plutôt infirmées à travers le cas des Noirs. Une explication définitive de cette différence est difficile à trouver. Après tout, la représentation politique procède d’une alchimie de facteurs structurels et conjoncturels, individuels et collectifs, des dynamiques des partis politiques et des choix des électeurs. Ce que cette différence appelle cependant comme question, c’est l’effet de l’histoire des relations inter-raciales / ethniques ainsi que de ses ramifications contemporaines sur la représentation politique canadienne. Sans souscrire à un an-historicisme béat ni verser dans un quelconque psychologisme, il est légitime de souligner le traitement differencié de la minorité chinoise et de la noire dans la vie sociale et politique canadienne. Alors que les « Noirs » ont eu accès au droit de vote dès la fondation du Canada, et pu compter sur l’intervention de dirigeants aussi éminents que John Alexander Macdonald à chaque fois que ce droit était menacé par des groupuscules de citoyens racistes, les « Chinois » se sont heurtés jusqu’en 1915 à la mise en place de mesures et de dispositifs officiels comme légaux qui les excluaient de la participation à la vie politique ontarienne (Élections Canada, 2019). Forcés par cette exclusion, les Chinois auraient-ils développé leur entre-soi résidentiel et compté sur une dépendance exclusive vis-à-vis de leurs propres ressources humaines ? Se seraient-ils désintéressés de la politique dans les circonscriptions où leur communauté n’est pas proportionnellement la plus importante de toutes les minorités visibles ? Douteraient-ils de l’inclination des autres minorités visibles comme de la population blanche, à soutenir la candidature d’un citoyen d’origine chinoise dans les circonscriptions où les Canadiens d’origine chinoise ne constituent pas la première minorité ? Dans trois circonscriptions sur les six où la population blanche, en raison de son poids démographique (presque) écrasant – car représentant au moins 51% de la population totale – avait les moyens de déterminer le résultat des scrutins, le ressortissant d’un groupe ethnoracial qui ne constituait pas la première minorité visible dans la circonscription a été élu. Dans aucun de ces cas, il ne s’est agi d’un élu d’ascendance chinoise. Bhutila Karpoche, d’origine népalaise a été élue à Parkdale-High Park où 72,2% des résidents sont identifiés comme blancs, et où les Noirs constituent la première minorité racisée. Goldie Ghamari, d’origine iranienne, l’a remporté à Carleton Place où la population blanche s’élève à 94,04% et où les Noirs forment la plus importante minorité. Enfin, Belinda Karahalios, une métisse d’ascendance afro-trinidadienne a été élue à Cambridge où 93,5% de la population est blanche et où la première minorité racisée est sud-asiatique. Au prisme de ces chiffres, un certain exceptionalisme « chinois » est à relever. En effet, cette communauté est la seule à être assujettie à ce que nous appelons l’impératif du statut de minorité prééminente. Cela signifie qu’il lui faut nécessairement se prévaloir du rang de plus grande minorité visible pour remporter une circonscription. Aucune autre minorité n’est aussi systématiquement assujettie à cet impératif.
La Colombie-Britannique confirme-t-elle la dynamique ontarienne ?
Comme l’Ontario, la Colombie-Britannique affiche une extrême diversité ethnoraciale. En effet, 30,3% de sa population est identifié à des groupes ethniques autres que la communauté d’ascendance européenne. Les « Chinois » y constituent la plus importante minorité visible avec 11,2% de la population de la province. Les « Sud-Asiatiques », avec 8%, la deuxième et les Philippins, avec 3,2%, la troisième. Par comparaison avec l’Ontario, le pourcentage de « Noirs » y est très faible : 1% (Statistique Canada, 2019b).
Cette caractéristique commune avec l’Ontario (à savoir la diversité ethnoraciale) est une opportunité certaine de soumettre à l’épreuve d’un second test les analyses précédemment mises en avant. Elle permet, d’une part, de confirmer ou d’infirmer les effets systématiques de la concentration résidentielle sur la représentation politique d’un groupe (racisé) et, d’autre part, de mesurer le degré de dépendance des différentes minorités visibles vis-à-vis de l’affinité ethnique transversale ou de l’affinité ethnique centripète pour assurer leur représentation politique.
Représentation des minorités visibles
Rapporté à la population totale de la Colombie-Britannique estimée à 4.560.240 habitants en 2016, le poids électoral d’un député équivaut approximativement à l’expression politique de 52.416 habitants. Avec une contribution totale de 508.480 membres, la communauté chinoise peut proportionnellement prétendre à l’élection d’environ 9,7 de ses membres au parlement provincial. Quant à la minorité sud-asiatique, forte de 365.705 membres, sa représentation statistique dans cette instance législative devrait être de sept environ (Statistique Canada, 2019b). Bien que fortement présente en Ontario, la population noire est presqu’inexistante en Colombie-Britannique, sa taille étant estimée à 43.500 membres.
Dans les faits, aucun de ces groupes ne connaît un niveau de représentation proportionnellement parfait (tableau 2). Celui de la population sud-asiatique se rapproche le plus de cet état avec sept élus, il est donc de quelques fractions légèrement au dessus du nombre escompté. La communauté chinoise, elle, connaît l’une des plus fortes sous-représentations avec quatre législateurs ; elle compte donc moins de la moitié du nombre de représentants que son poids démographique lui prédisait.
Distribution selon l’identité ethnoraciale des sièges parlementaires en Colombie-Britannique.
Source : tableau réalisé à l’aide des informations de la Legislative Assembly of British Columbia (2018), de Statistique Canada (2018a, 2019b), des sites Internet des journaux locaux et de quelques fiches Wikipédia (2019).
À l’image de l’expérience de la minorité chinoise en Ontario, cette observation confirme l’exceptionalisme de ce groupe et plus précisément sa distance vis-à-vis du champ politique. S’agit-il d’une prise de distance volontaire ou de sa mise à distance par le reste de la société canadienne ? L’accès à des données substantielles sur l’attitude des membres de cette communauté vis-à-vis de la responsabilité politique active aurait certainement aidé à statuer définitivement sur cette question. Dans la littérature disponible, qui s’est longuement penchée sur la différence de représentation entre groupes ethnoraciaux, le faible niveau de représentation des Chinois et celui relativement élevé des Sud-Asiatiques et des Noirs ont été rapportés à divers facteurs socioculturels. Pour certains auteurs au nombre desquels Simard (2002), l’absence de culture politique d’un groupe ethnique expliquerait sa sous-représentation. Dans ce cas, des citoyens d’origine chinoise habitués à une dictature socialiste où le peuple est mis sous la tutelle de ses dirigeants contraste avec l’investissement politique des Sud-Asiatiques qui ont hérité de plus d’un siècle de culture démocratique. Au vu des caractéristiques actuelles du champ politique en République Populaire de Chine (RPC) d’une part, et dans les principaux pays de l’Asie du Sud (Inde, Pakistan et Bangladesh) d’autre part, une telle analyse semble plausible. Elle l’est d’autant plus que la sur-représentation au sein de la population d’origine chinoise au Canada de personnes nées hors de ce pays, parmi lesquelles une proportion de 45% ayant vu le jour en RPC, est un fait établi (Statistique Canada, 2007). D’ailleurs, selon le recensement national de 2016, la Chine figure parmi les principaux lieux de naissance des immigrants installés en Colombie-Britannique : 199.990 de ces immigrants y sont nés. Si on supposait – avec le sous-entendu racialiste que cela charrie 14 – que tous ces natifs de Chine sont d’ethnicité chinoise, il serait donc légitime d’affirmer, à la lumière de ces données, que l’autoritarisme politique en vigueur en RPC, qui se traduit par le déni des opinions citoyennes individuelles, pourrait expliquer en partie le rapport de la communauté chinoise au champ politique canadien. Un deuxième facteur souvent mis en avant dans la littérature, et qui entretient un lien avec le précédent, est celui de la survie matérielle qui impose aux immigrants de se tenir à distance de la vie politique pendant leurs premières années d’immigration pour se consacrer exclusivement à leur réussite sur le marché de l’emploi. Enfin, le troisième facteur est celui du déficit linguistique (Simard, 2002). Les Chinois, dont la communauté se renouvelle encore largement grâce aux flux d’immigrants en provenance majoritairement de la RPC où l’anglais est une langue de second-plan, présenteraient un déficit linguistique en anglais. Il leur manquerait donc une bonne maîtrise des codes, des règles et des symboles en place dans l’espace politique canadien ; ce qui serait beaucoup moins le cas des Sud-Asiatiques, en provenance de pays où l’anglais est une langue officielle et le champ politique local fortement modelé sur celui de la Grande Bretagne, l’ancienne puissance coloniale. Enfin, Siemiatycki (2008 : 41) relève, en plus, que les divisions basées sur « la langue et la nationalité » au sein de la population d’origine chinoise pourraient également expliquer la faible représentation politique de ce groupe.
Les raisons de s’investir en politique sont multiples
Chacun de ces facteurs peut certainement contribuer à l’explication de la différence de niveau de représentation politique entre les Canadiens d’ascendance chinoise et plus particulièrement les Sud-Asiatiques. Mais peuvent-ils à eux seuls tout expliquer ? La prudence s’impose quant à leur validation, à la lumière d’un certain nombre de données. Il importe, d’abord, de comparer les caractéristiques au moins des deux communautés, chinoise et sud-asiatique, pour mesurer la pertinence de cette explication. Tout comme la communauté chinoise, la communauté sud-asiatique concentre aussi une proportion élevée de membres dont le lieu de naissance n’est pas le Canada. En effet, alors que la proportion d’immigrants nés en Chine – en gardant toujours à l’idée le présupposé racialiste de ce raisonnement – s’élève à 39,3% de la population totale d’origine chinoise en Colombie-Britannique, celle des immigrants nés en Inde (plus précisément) correspond à 44,5% de la population sud-asiatique. En toute logique, la survie matérielle du nouvel immigrant qui détournerait la communauté chinoise de la vie politique devrait exercer le même effet sur le groupe sud-asiatique. À son tour, la déficience linguistique comme facteur explicatif ne résiste pas non plus à l’épreuve des faits. Dans les analyses où ce facteur occupe une place centrale se manifeste un présupposé explicite, qui consiste à attribuer à un groupe ethnoracial la langue officielle du pays auquel on l’identifie. Aucune de ces études n’établit le niveau de maîtrise de la langue anglaise par les membres de ce groupe ethnoracial au Canada mais le déduit de leur origine géographique. Enfin, l’argument de la différence de nationalité et de langue au sein de la grande communauté chinoise, où certains parlent le mandarin, et d’autre le cantonais n’est pas non plus à l’abri des critiques. Plusieurs objections peuvent donc être soulevées à l’égard de ces facteurs explicatifs présumés.
La première, et peut-être la plus évidente au regard des chiffres qui précèdent, est que tous les membres de la société canadienne d’ascendance chinoise et sud-asiatique ne sont pas nés hors du Canada.
La deuxième est que depuis le démantèlement de son pilier racial, pour ne pas dire raciste, le processus de sélection des immigrants inscrit la langue au rang des principaux critères d’admission de nouveaux membres. Si tant est que ce critère s’applique invariablement à tous les immigrants reçus, au moins à la grande majorité d’entre eux, quelles que soient leur nationalité et leur appartenance ethnoraciale, la sous-représentation politique d’un groupe ethnoracial quelconque au Canada ne devrait pas pouvoir s’expliquer par la déficience linguistique.
La troisième est qu’attribuer une maîtrise de la langue anglaise à la communauté sud-asiatique sur la base de son origine géographique procède d’un parti pris idéologique. À supposer que le niveau de maîtrise de l’anglais par une communauté allogène au Canada reflète fidèlement celui acquis par la nation entière à laquelle elle est identifiée, et qu’il doive déterminer à lui seul le niveau de sa représentation politique, la communauté sud-asiatique devrait connaître un niveau extrêmement bas de représentation en Colombie-Britannique, à peine plus élevé que celui de la communauté chinoise. En effet, l’anglais est certes la langue officielle de l’Inde, le plus grand pays d’Asie du Sud (et aussi d’autres pays d’Asie du Sud comme le Pakistan), mais d’après le recensement national de 2011, en Inde, à peine 10,6% de la population indienne parle anglais, comparativement à la Chine, où ce taux est de 1% en 2018 (Smith, 2017). Si seulement 10,6% des Sud-Asiatiques (soit 36.570,5) était habilité à exercer leur droit électoral en Colombie-Britannique, cette communauté ne devrait par déduction obtenir aucun représentant au Parlement de la province, sachant que dans cette province un législateur cristallise en sa personne l’expression politique de 52.416 habitants.
Enfin, la diversité linguistique et nationale au sein de la communauté chinoise ne semble pas plus forte que celle que l’on observe au sein de la population sud-asiatique avec les distinctions nationales séparant Indiens, Pakistanais, et Bangladeshi, pour n’en mentionner que trois, et les distinctions linguistiques séparant l’hindi, le gujarati, le tamil, et le bengali, pour en citer quelques unes, sans souligner, par ailleurs, les différences religieuses (hindous, chrétiens et musulmans).
Si tant est qu’on souscrit à l’idée que les populations allogènes, quelle que soit la durée de leur existence au Canada, reproduisent les comportements en vigueur dans les pays auxquels on les identifie, le seul facteur qui semble résister à l’épreuve des faits est celui de l’exposition préalable à la culture de la démocratie. Sous cet angle, force serait d’admettre l’avantage des Sud-Asiatiques sur les Chinois. Plus grand pays sud-asiatique, et comparable à la Chine sur le plan démographique, l’Inde est un laboratoire sans commune mesure pour l’exercice de la démocratie. Avec un électorat estimé à près de 900 millions d’électeurs, le pays affiche des taux de participation électorale très élevés, alors même que le vote n’y est pas obligatoire : aux dernières élections nationales d’avril 2019, un peu plus de 67% de cet électorat avaient pris part au scrutin (Jann, 2019). En comparaison, la communauté chinoise, dont le pays d’origine n’organise pas d’élections multipartites, est donc moins susceptible d’avoir été exposée au jeu de la démocratie.
La pertinence de cette explication n’annule toutefois pas entièrement l’insatisfaction que l’on peut ressentir une fois que l’on prend connaissance d’un certain fait. La population canadienne d’origine chinoise présente une caractéristique pouvant laisser supposer de sa part une capacité de s’affranchir de la culture politique en vigueur en Chine – affranchissement dont la décision de quitter ce pays, dans le cas de ceux qui y sont nés, et de s’installer au Canada est dans une certaine mesure symptômatique. Cette caractéristique correspond à son niveau d’éducation général relativement élevé. D’après le recensement de 2016, en Colombie-Britannique, le pourcentage de Chinois ayant obtenu un diplôme équivalent à la licence est de 21,7% comparé à 13,1% chez les Sud-Asiatiques. Quant aux Noirs, 10,6% d’entre eux détiennent ce diplôme (pourcentages obtenus à l’aide des chiffres de Statistique Canada, 2018b et 2019c) 15 . En ce qui concerne l’accès au niveau d’études post-licence, les Canadiens d’ascendance chinoise enregistrent un taux presqu’égal, voire supérieur à ceux des deux autres grandes minorités visibles. En effet, en Colombie-Britannique, 9,3% des membres de la communauté chinoise sont titulaires d’un diplôme supérieur à la licence, contre 8,1% des Sud-Asiatiques et 6,3% des Noirs (pourcentages obtenus à l’aide des chiffres de Statistique Canada, 2018b et 2019c) 16 .
En souscrivant à la thèse selon laquelle l’exercice du droit politique s’enrichit de l’usage de la Raison 17 , ce que la formation universitaire, quelle que soit la discipline concernée, entend développer chez tout individu scolarisé, il serait légitime de s’attendre à ce que la minorité d’origine chinoise soit représentée à un niveau au moins égal à celui des Sud-Asiatiques au parlement de Colombie-Britannique.
Qu’il n’en soit pas ainsi devrait nous forcer à considérer d’autres explications. Celle qui nous paraît détenir une certaine valeur théorique est celle de la hiérarchisation des domaines d’investissement par les groupes minoritaires ethnoraciaux, et peut-être même par toute communauté. Cette théorie intègre deux postulats. Le premier est que les communautés agissent de manière rationnelle en segmentant la société en différentes sphères d’investissement et en distribuant inégalement leurs ressources entre ces sphères en fonction de leur propre projet de développement. Le second, implicite dans le précédent, est qu’elles n’accordent pas la même importance aux différentes sphères de la société. Chaque communauté investit prioritairement ses ressources dans le secteur qu’elle estime être le plus susceptible de réhausser son rang dans la société. Le dynamisme dont fait preuve la communauté chinoise, à travers sa création d’institutions religieuses, économiques et financières dans les diverses sociétés où elle est installée, ne permet nullement d’accréditer la thèse selon laquelle sa faible maîtrise des codes et des règles de la société canadienne expliquerait sa faible représentation politique. Car, en définitive, la création de chacune de ces institutions suppose une interaction avec les législateurs et les autorités administratives du pays. Il conviendrait peut-être de simplement interpréter la faible représentation politique de ce groupe par son classement du champ politique comme un champ secondaire au vu de son projet de développement économique et social.
Conclusion
À partir de l’analyse de la composition ethnoraciale du corps législatif de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, cette étude apporte une contribution à la riche littérature consacrée à la représentation politique au Canada. Un enseignement majeur à en tirer est l’extrême difficulté à soutenir l’existence d’un effet négatif de l’appartenance à une minorité ethnoraciale sur la représentation politique. Alors que les travaux portant sur la représentation politique au niveau fédéral ainsi que d’autres études ayant pour cadre les niveaux municipal ou régional ont conclu quasi-unanimement à la sous-représentation des minorités visibles, cet article dresse un portrait plus nuancé. Il montre que derrière cette sous-représentation se cachent des disparités criantes dès lors qu’au bloc démographique qualifié de « minorité visible » est restitué son hétérogéneité. Au sein de cette entité cohabitent des sorts différents quant à la représentation politique. S’il est indéniable qu’aux parlements de l’Ontario et de la Colombie-Britannique la communauté blanche d’ascendance européenne jouit d’une réelle sur-représentation, dans chacune de ces provinces, au moins une minorité racisée se prévaut d’une sur-représentation. Rapporté strictement à la proportion de Noirs vivant en Ontario, le nombre d’élus issus de ce groupe au parlemeent ontarien est nettement supérieur à celui correspondant proportionnellement à sa taille démographique. Il en de même de la commaunauté sud-asiatique en Colombie-Britannique, laquelle connaît un niveau de représentation presqu’égal à celui que sa taille démographique laissait prédire. En comparaison, la population chinoise est la principale minorité visible dont la représentation aux parlements des deux provinces corrobore la thèse de la sous-représentation politique des groupes non-européens. Partout elle atteint un niveau de représentation de moitié inférieur à celui que sa taille démographique lui prédisait.
Le second enseignement de cet article est d’ordre conceptuel. En effet, il y est mis en lumière l’insuffisance du concept d’affinité ethnique comme facteur explicatif des comportements électoraux. L’article promeut en lieu et place de ce concept deux autres concepts qui en dérivent mais attestent d’une plus grande précision : l’affinité ethnique centripète et l’affinité ethnique transversale. À travers ces deux concepts, l’article apporte un éclairage supplémentaire sur l’inégalité flagrante de représentation entre minorités visibles. Ces groupes sont d’autant plus susceptibles de renforcer leur représentation politique que l’affinité ethnique transversale est en vigueur. Ce qu’implique cette situation, c’est la mobilisation électorale de l’ensemble des minorités visibles en faveur du candidat appartenant à un groupe non-européen. En revanche, la préséance de l’affinité ethnique centripète est susceptible d’amoindrir la représentation politique des minorités visibles, car chacune d’entre elles ne se mobilise et ne vote qu’en faveur d’un candidat issu de ses propres rangs.
Footnotes
Financement
Les auteurs n’ont pas reçu de soutien financier pour la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
