Abstract
Le vendredi 15 février, un ami et collègue, Alain Desrosières, internationalement connu pour son travail sur l’histoire et le développement des statistiques, est mort à l’âge de 72 ans. Il avait travaillé avec ou connaissait de longue date la plupart des membres de l’équipe du BMS et ses contributeurs. Sa contribution scientifique a été l’objet de plusieurs articles dans la presse, notamment dans la revue Genèse 1 – avec laquelle il avait travaillé – et dans le quotidien Le Monde, article écrit par ses collègues Laurent Thévenot (INSEE, EHESS), Emmanuel Didier (CNRS) et Luc Boltanski (EHESS), 2 et ainsi que dans Wikipédia. 3
En 1995, Genèses n’avait que cinq ans quand « il a rejoint son comité de rédaction, soucieux d’y faire vivre un dialogue entre sciences sociales et statistiques et d’établir des ponts entre démarches qualitative et quantitative. Il y est resté des plus actifs jusqu’en septembre 2008. » La revue a ajouté:
La liste de ses propres contributions écrites, partie émergée de ce travail, rappelle comment il sut progressivement nous ouvrir les yeux, devenant un des plus importants porteurs du projet intellectuel de la revue : certes, la statistique peut, sous certaines conditions, être un outil pour les sciences sociales, mais la quantification et ses usages constituent surtout un objet d’étude à part entière pour la socio-histoire. Les réflexions qu’il a lancées ou prolongées dans ces textes retracent ainsi vingt ans de discussions sur l’historicité et la naturalité des catégories, l’articulation entre réalisme et constructivisme en sciences sociales, l’histoire de la statistique ; puis, plus récemment encore, les usages, politiques et savants, du benchmarking et des enquêtes dites randomisées.
Genèse cite sept des contributions par Alain Desrosières: « Séries longues et conventions d’équivalence » (1992, 9: 92-97) ; « À quoi sert une enquête - Biais, sens et traduction » (1997, 29: 120-22) ; « L’Histoire de la statistique comme genre - Style d’écriture et usages sociaux » (2000, 39: 121-37), dont une version en anglais est publiée dans ce numéro du BMS ; « Entre réalisme métrologique et conventions d’équivalence - Les ambiguïtés de la sociologie quantitative » (2001, 43: 112-27) ; « Quantifier », avec Sandrine Kott (2005, 58: 2-3) ; « Décrire l’État ou explorer la société - Les deux sources de la statistique publique » (2005, 58: 4-27) ; « Quand une enquêtée se rebiffe - De la diversité des effets libérateurs, ou les arguments des trois chatons » (2008, 71: 148-59).
Alain Desrosières est né le 18 avril 1940 à Lyon et après ses études secondaire s’est trouvé être accepté à la fois à l’Ecole normale supérieure et à l’Ecole Polytechnique. Il a décidé de continuer ses études à Polytechnique d’où il sort en 1960 pour entrer à l'Ecole Nationale de la Statistique et de l'Administration Economique (ENSAE) pour devenir administrateur de l'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) en 1965. A l’INSEE, il devient rédacteur en chef de la revue Économie et Statistique (1973-1974) et chef de la division des études sociales de 1983 à 1987.
Les événements de mai 1968 et le questionnement du rôle et du fonctionnement des institutions de l’Etat ne sont probablement pas étrangers à la proche collaboration qui s’est développée entre Alain Desrosières et le sociologue Pierre Bourdieu à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Dans ce contexte, Alain Desrosières contribue à la création en 1985 du Groupe de sociologie politique et morale de l’EHESS et du CNRS, où il a pendant longtemps apporté sa contribution avant d’initier une collaboration avec le Centre Alexandre Koyré (EHESS, CNRS), internationalement connu pour ses recherches en histoire des sciences et des techniques.
L’ouvrage pour lequel Alain Desrosières est sans doute le plus connu est La politique des grands nombres, publié en 1993 aux éditions La Découverte et traduit depuis en plusieurs langues. Il y analyse: « l'histoire de la statistique de la naissance d'une science de l'État au XVIIIe siècle à la naissance de l'économétrie au milieu du XXe siècle en considérant à la fois la statistique comme un outil de connaissance et un outil de gouvernement » (Le Monde).
Mais son questionnement de la production du chiffre et de ses utilisations par la société et l’appareil d'Etat avait déjà été clairement développé à l’occasion de son travail sur l'influence des nomenclatures sur la constitution de l'information statistique dans son livre de 1988 avec Laurent Thévenot, Les catégories socio-professionnelles, publié aussi aux éditons La Découverte.
Deux autres ouvrages importants d’Alain Desrosières sont Pour une sociologie historique de la quantification - L'argument statistique I (2008, Presses de l'École des Mines de Paris) et Gouverner par les nombres - L'argument statistique II (2008, Presses de l'École des Mines de Paris).
En 2009, Alain Desrosières était venu sur le campus Jourdan de l’Ecole normale supérieure pour faire partie d’un jury de thèse de doctorat, un travail qu’il avait souvent fait ces dernières années. Après la thèse, nous nous sommes rencontrés lors du pot et il m’avait demandé comment allait le BMS. Je lui avais expliqué que les choses allait plutôt bien parce que ayant signé avec Sage Publications à Londres, c’était Sage qui allait publier le BMS à partir du janvier 2010, mais que je regrettais que le journal n’ait jamais publié quelque chose de lui, surtout en anglais pour que nos lecteurs anglophones puissent mieux connaître son travail. Il m’avait répondu: « je crois que j’ai quelque chose pour vous. »
Le 9 décembre 2009, il m’a envoyé le texte qui suit dans ce numéro du BMS, avec la remarque: « Je ne sais pas trop en quoi ce peut vous être utile. » Nous l’avons gardé précieusement en attendant éventuellement d’autres textes importants sur l’histoire et le développement des statistiques, surtout en sciences sociales. Nous sommes extrêmement attristés que ça soit le décès d’Alain Desrosières qui déclenche la publication de ce texte. Beaucoup de nos lecteurs francophones connaissent probablement ce texte dans sa version française – « L’histoire de la statistique comme genre - Style d’écriture et usages sociaux » – publié dans Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost (eds) (2000) L’ère du chiffre. Systèmes statistiques et traditions nationales. Montréal: Presses de l’Université du Québec, 37-57, et aussi dans Genèses (2000, 39(2): 121-37) comme mentionné ci-dessus.
