Abstract
Je me souviens, je me souviens,… à vrai dire, je ne me souviens pas très bien, tout cela est si loin, si proche et dure si longtemps.
Je contemple le premier numéro, octobre 1983, BMS n°1. Je le manipule, A4 plié en deux, 83 pages, trois articles, un responsable de publication, un comité de rédaction, impression pale, aligné à gauche, à mon avis police « courier », couverture terne, molle, beigeasse, titre sur plus d’un tiers de la couverture : trois lettres et un sous-titre. Comment décrire le graphisme ? Si je vous dis style « ligne claire », pour mémoire style BD belge, c’est peut-être un peu prétentieux, pourtant une ligne entourant du vide dessine en gros le B, le M et le S et le sous-titre « Les possibilités de traitement automatique liées à la banalisation de l’informatique modi- fient la pratique du sociologue. L’action des techniques sur la pratique scientifique n’est pas neutre. Le BMS, Bulletin de Méthodologie Sociologique, veut être le lieu d’expression d’une réflexion sur ces nouvelles pratiques. Il accueille des contributions dans les domaines suivant: analyse des données, statistiques, critique de la pratique sociologie, analyse de contenu, intelligence artificielle, modélisation. En plus de contributions originales sous forme d’articles, le BMS publie des rubriques d’information et des comptes-rendus. Enfin seront faites des présentations de méthodes et de champs de recherches venant d’autres disciplines et susceptibles d’intéresser le sociologue.
30 ans après… dernier numéro en main, graphisme BMS inchangé, toujours beige un peu plus jaune et un peu plus grand, un peu plus épais (122 pages, cinq articles), un peu plus chic (couverture glacée, intérieur plus blanc, texte justifié, police «
Désormais, le BMS est dirigé par un « Editor » et un « Editorial Board », il est surveillé par un impressionnant « Scientific Committee », il arbore fièrement son passé avec sa liste de « Former Scientific Commmittee Members ». Un paragraphe « Subscription and advertising » indique le rythme de la publication, le montant de l’abonnement et le prix du numéro stipulés en livres sterling et en dollars. Pour le contact, l’adresse est londonienne « SAGE Publications Inc ».
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En dernière page, « Aims & Scope », bilingue également, assure du sérieux scientifique de la publication :
Le BMS est une revue scientifique trimestrielle à comité de lecteurs spécialisée dans tous les aspects de la méthodologique sociologique et publiant en français et en anglais. Chaque numéro comprend des articles de recherche, de nombreux comptes rendus de livres et d’articles, ainsi que de la documentation et de l’information sur les différents centres de sociologie et les réunions importantes à travers le monde entier. Tous les articles comprennent des résumés en français et en anglais.
Stupeur, trente ans, trente ans de lecture, trente ans de collaboration, trente ans à raison de quatre numéros par an et je ne m’en suis pas aperçue. Peu de faits saillants, quelques situations cocasses, des difficultés mais pas de drames. Subrepticement le BMS s’est immiscé dans ma vie professionnelle ; un trimestre sans BMS et il me manquerait quelque chose, quoi je n’en sais rien. Je prends conscience du chemin parcouru. Cet improbable bulletin a non seulement survécu mais s’est imposé dans le champ scientifique. Est-ce l’histoire d’une aventure heureuse qui comme les gens heureux n’aurait pas d’histoire ? Je vais essayer de me pencher sur ce passé si proche si lointain pour comprendre.
Après une brève description du contexte dans lequel le bulletin éclot, à partir d’un descriptif physique 2 de la collection, j’essaierai de comprendre les raisons de la survie et du rachat par un éditeur anglais de cette « feuille de chou ».
Pour moi, l’affaire commence en 1983, dans un « entre deux » professionnel. Luc Boltanski rédige La Dénonciation sur la base des analyses que j’ai produites. Michael Pollak vient de me contacter ; il envisage une recherche sur les homosexuels face à ce que l’on nomme encore le « cancer gai » et s’interroge sur la possibilité d’une approche quantitative. Je profite cet interstice pour aller me former Outre-manche à une méthode anglo-saxonne qui pointe du nez en France : la modélisation log-linéaire. Au deuxième étage de la MSH, 3 je croise souvent KVM : il est chez les « psychos », je suis chez les « matheux ». Au détour d’un couloir, il me propose de contribuer à son projet de création d’un bulletin, oh ! pas grand-chose : un article et la participation au comité de rédaction. J’accepte d’autant plus volontiers que les autres membres pressentis pour le comité de rédaction sont loin de m’être inconnus : communauté thématique autour de l’informatisation des sciences sociales et même lieu – le sous-sol de la MSH. Etonnant sous-sol où se côtoient techniciens, ingénieurs et chercheurs en sciences sociales ; ils explorent les possibilités d’une récente puissance de calcul inimaginable auparavant. Souvenirs d’une ruche, sorte de « Métropolis » heureuse et bouillonnante.
L’heure est à l’optimiste, nous venons d’abandonner les cartes perforées 4 et nos collègues les « perfos-vérifs » au profit de consoles ; l’ordinateur individuel ne nous a pas encore désunis. Dans la salle des « consoles », nous travaillons côte à côte sous le regard critique des collègues ; le moment de la panne de connexion avec les ordinateurs d’Orsay est un moment d’effervescence, un moment privilégié d’échanges sur nos pratiques, nos disciplines, nos difficultés. Tout le monde y va de sa nouveauté, de son truc. Mon problème est alors de résister à l’avalanche des conseils, d’apprécier la pérennité et l’utilité de la dernière version de l’interface de gestion des consoles, de choisir entre l’offre de mon voisin, petit génie du binaire, qui me met gratuitement à disposition son dernier logiciel sans documentation ou d’investir dans des systèmes d’analyses de données ou d’analyses textuelles un peu plus établis. L’innovation est permanente, il me faut trier tout en m’adaptant. Avec l’informatisation des sciences sociales, tout est sujet à investigation. Je me souviens de voisins, voisines, bizarres. L’un travaillait sur le conscrit au XIXème siècle, l’autre s’attelait à la constitution d’une base de données sur le « refuge huguenot », un autre participait au Trésor de la Langue Française, l’autre encore s’intéressait à la structure du pouvoir au sein d’entreprises, aux élèves des grandes écoles, et que dire de celle qui examinait la succession des voyelles et des consonnes dans des poèmes épiques géorgiens. Cette inattendue ingénierie cognitive entraine des besoins de diffusion, des approches et des résultats. 5
C’est dans ce climat euphorique que parait le n°1 du BMS. Pas d’articles en réserve, qui peut nous faire confiance ? Contre toute attente, les numéros s’enchaînent, au fil des ans, le modestement dénommé « bulletin » trouve son public de lecteurs et de rédacteurs.
Je feuillette la collection et commence tout naturellement par les premiers numéros : n°1, trois articles, tous trois écrits par trois des membres du comité de rédaction; n°2, quatre articles, un en français, trois en anglais, ça s’élargit ; n°3, Rien…que des informations sur l’actualité de la recherche, aucun texte rédactionnel, oups…c’est mal barré…et bien non…comme le montre la Figure 1 ci-dessous qui récapitule le nombre d’articles par numéro (y compris à partir du numéro 43, 6 les « recherches en cours » / « ongoing research »).

Nombre d’articles par numéro.
Le bulletin subsiste mais il lui faudra sept ans de réflexion, sept ans de maturation, avant de constater une certaine stabilisation du nombre d’articles publiés dans chaque numéro (deux ou trois à partir du n°27 de juin 1990 puis trois à quatre avec la création d’une nouvelle rubrique « recherches en cours » dans le n°43 de juin 1994). A partir de ces dates, les quelques numéros exceptionnels (zéro ou cinq articles ou plus) sont liés à des évènements internationaux de la vie académique dans le secteur de la méthodologie.
L’analyse du nombre d’articles publiés annuellement confirme la fragilité du bulletin au cours de sa première décennie d’existence. A la fin des années 1990, après une période qui comptabilise un grand nombre d’articles, viennent quelques années plus chahutées. C’est seulement à partir de 2001 que le nombre de titres se stabilise autour de 14 titres publiés annuellement avec une tendance à la hausse depuis la reprise par SAGE Publications en 2010.
Au milieu des années 1990, la publication d’un plus grand nombre d’articles plus longs se traduit, comme le montre la Figure 2 et la Figure 3, par des numéros de 200 pages (presque 800 pages sur l’année). Ce développement augmente les coûts de fabrication et d’affranchissement mettant à mal l’équilibre budgétaire du bulletin (le prix de l’abonnement est alors calculé sur la base de 140 pages, soit 560 pages par an). Le n°49 de décembre 1995 7 annonce une volonté de retour à l’équilibre budgétaire sans modification des tarifs d’abonnement par une réduction de la place accordée aux rubriques d’annonces et d’actualités de la recherche désormais accessibles par diffusion électronique. Moins d’articles, mais surtout des articles plus courts ultérieurement permettent d’alléger les coûts sans toucher à la place consacrée au rédactionnel.

Nombre d’articles publiés annuellement.

Nombre annuel de pages « total » / « rédationnel ».
Cette dernière remarque nous amène à considérer l’aspect économique de la publication. Jusqu’au numéro 12, soutenu par le Laboratoire d’Informatique des Sciences Humaines (LISH) et la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) de Paris, sur simple demande, la diffusion est gratuite. La création de l’AIMS (n°11) autorise une gestion autonome des abonnements, ce qui arrivera en 1989. La vente au numéro ou par abonnement individuel est mise en place au n°13 (mars 1987). A partir du n°25, le BMS rompt toute association financière ou institutionnelle pour ne désormais compter que sur ses ressources propres. Deux numéros plus tard un abonnement institutionnel est créé : le double de l’abonnement individuel. Ce rapport de « un à deux » pour les abonnements individuels et institutionnels restera à peu de chose près constant jusqu’à la reprise, en 2010, par l’éditeur scientifique « Sage Publications » où il passe subitement de « un à plus de six ».
Au gré des numéros et des années, je prends conscience de l’extrême réactivité du bulletin aux nouveautés de l’informatique et du Net. Dès juillet 1987 (n°15), une adresse mail permet de correspondre avec les auteurs et de recevoir les articles sous forme numérique ; en décembre 1995 (n°49), afin de d’adapter les frais de fabrication et d’envoi aux recettes, la solution s’impose, la version papier est réduite et certaines rubriques passent en seule diffusion électronique.
A partir des années 2000, la diffusion des revues scientifiques en ligne s'impose : le BMS utilise pendant plusieurs années (2003-2008) le portail Revues.org qui permet une lecture immédiate pour les abonnés et après un embargo de deux ans pour les autres. Cependant ce portail, qui regroupe des revues de sciences humaines n'était pas spécifique de la méthodologie scientifique ce qui fait que lorsque nous avons contacté l'éditeur Sage, qui est lui spécifiquement tourné vers la méthodologie des sciences sociales, et qu'il a accepté notre proposition, nous avons fait le choix de cet éditeur car le BMS, dans cet environnement, y gagnait en renommée scientifique. Avec la reprise, en 2010, par « Sage Publications », la gestion s’informatise ; non seulement, il est désormais possible de s’abonner en ligne mais aussi de commander et d’imprimer, moyennant finance, des articles en e-access.
Revue bilingue n’est pas un vain mot. Dès la première année, la publication compte autant d’articles en anglais qu’en français. Au milieu des années 1990, l’anglais y est même très largement majoritaire. A partir de l’an 2000, l’équilibre est rétabli. Depuis, la reprise du BMS par SAGE, éditeur anglais, le nombre d’articles dans la langue de Shakespeare semble à nouveau s’imposer (voir Figure 4).
Que s’est-il passé ? Que nous est-il advenu ? Comment cette « feuille de chou » à la quelle j’avais nonchalamment accepté de collaborer en est-elle arrivée au n°120 ? Un « oui » candide pour un n°1, le fun, un n°2, l’exploit, un n°3, l’ébahissement, un n°4, le coup de main, puis les numéros 5, 6, 7,… se sont succédé comme se succèdent les saisons, un automatisme,… le n°30 une coutume, … et enfin le n°120 avec sur la couverture dans le coin en bas à droite, ce malicieux petit logo représentant un S dans une mandorle 8 que je n’ai pas vu venir.
Au terme de ce voyage dans le temps, il me semble pouvoir affirmer que la pérennité du BMS aura été assurée par sa sobriété, sa plasticité, sa modestie et la ténacité de son directeur.
Cela commence par le souci d’équilibre budgétaire, l’autonomie financière et la régularité de la parution. Les premiers numéros sont composés de simples feuilles A4 photocopiées pliées en deux et d’une couverture monochrome dessinée gracieusement par Nicole Cibois. 9 Ce souci d’économie perdure : pour exemple, cet insert que je retrouve dans un des numéros de 1987 demandant à nos abonnés de préférer leur adresse officielle à leur adresse personnelle, astuce qui permet de réduire les frais d’affranchissement, ou, comme on l’a déjà vu, l’usage du Net pour réduire l’importance des coûts de fabrication et de diffusion d’un support papier devenu trop volumineux. Cette recherche de l’équilibre budgétaire assure l’indépendance de la publication et son autonomie par rapport à des changements de politiques scientifiques des institutions qui peuvent être amenées à supprimer brutalement des subventions. Si, comme on la vu, le contenu a pu varier dans la longueur du temps, la périodicité et les dates de parution ont toujours été scrupuleusement respectées. Qu’il soit épais ou mince, avec une grosse part rédactionnelle ou sans aucun article, le bulletin est diffusé en temps et en heure, de façon professionnelle, très régulièrement, chaque trimestre. Ce sérieux dans le respect des engagements s’étend à l’accord passé en 1989 (n°12) avec le RC33 pour la publication de leur Newsletter dans un numéro sur deux du BMS, accord depuis totalement respecté sans aucune anicroche.
Cela continue par une ligne éditoriale sans parti pris, pas d’approche méthodologique privilégiée, une rapide ouverture sur le monde anglo-saxon et à l’Europe. Pas de référence à une école, primauté à l’observation augmentée par la puissance de la technologie, à la recherche en train de se faire, à la recherche en train de se chercher. Une seule consigne : l’exposé de la méthode doit être enrichit par un exemple issu de l’observation du social. Dès le début, les numéros se succèdent et ne se ressemblent pas. Alors que le premier numéro est entièrement francophone et centré sur l’analyse de données, le n°2 change de langue et de thème : trois articles sur quatre sont en anglais, tous sur les réseaux et les graphes. Tout au long de son histoire, le contenu du BMS évolue en fonction de l’évolution des outils et des technologies d’accès aux données, pas d’exclusion, approches quantitatives et qualitatives, réflexions sur les techniques d’observation du social, qualité des données et leur analyse, graphes et réseaux, simulation, modélisation, tout peut faire l’objet d’un article accepté sous condition d’un équilibre entre pure présentation technique et présentation de seuls résultats.
Belle aventure qui s’est construite sur l’idée de promouvoir un savoir assorti d’un savoir-faire face aux données, ce qui m’avait tant fait défaut à la sortie de l’université au moment de mes premières expériences.
Quelques numéros exceptionnels
n°3, juillet 1984 : aucun rédactionnel
n°6, avril 1985 : dossier de sept articles autour d’une situation paradoxale dans un simple tableau croisé deux à deux
n°48, septembre 1995 : numéro spécial qui reprend six interventions (plus une recherche en cours) de la session du RC33 au congrès mondial de sociologie de l’Association Internationale de Sociologie (Bielefeld, 1994) sur la non-réponse d’enquêtes et les erreurs de mesure
n°51 : dossier de cinq articles de recherche sur l’analyse multi-niveau, suite d’une session à la conférence de Bielefeld
n°55 : dossier de cinq articles de recherche sur l’entretien cognitif suite à la Quatrième Conférence Internationale sur la Méthodologie en Sciences Sociales (Université d’Essex)
n°68, octobre 2000 : aucun rédactionnel, numéro spécial consacré à la Cinquième Conférence Internationale sur la Méthodologie en Sciences Sociales du Comité de Recherche Logique et Méthodologie (RC33)
n°100 et 25 ans de BMS, octobre 2008 : trois articles réflexifs sur le contenu du BMS complétés par un dossier de trois « recherche en cours » sur la « fièvre européenne d’évaluation de la recherche dans les sciences sociales »

Nombre annuel d’articles en français / en anglais.
