Abstract
L’objet de cet article méthodologique est de présenter, de façon réflexive, une autre démarche d’enquête expérimentée en socio-anthropologie comme solution à l’impossibilité de se rendre sur le terrain d’enquête à cause de l’insécurité « terroriste » qui y sévit. L’étude a pour terrain l’Est burkinabè et, pour sujet, les liens entre « terrorisme » et aires protégées. Nous avons testé l’« enquête ex-situ » par déplacement des enquêté.es et entretiens téléphoniques. La méthode se révèle porteuse d’un potentiel heuristique, méthodologique et épistémologique considérable. L’article invite à questionner la tradition méthodologique ethnographique empruntée par la socio-anthropologie au regard de la multiplication des « terrains impossibles » et des opportunités offertes par les technologies modernes de transport et de communication.
Introduction
Pour une raison ou une autre, il peut s’avérer impossible pour le chercheur de se rendre sur son terrain d’enquête aux fins de produire des données pour sa recherche : conflits intercommunautaires, rébellions armées, guerres, « terrorisme », dictature, épidémies, réduction d’allocation budgétaire, interdiction institutionnelle de voyager…(Makaremi, 2016 ; Ayimpam et Bouju, 2015 ; Dolnik, 2011, Robben, 2010a ; Bouillon et al., 2005 ; Nordstrom et Robben, 1995 ; Agier, 1997). En ce début du 21e siècle, les phénomènes du « terrorisme » et de la pandémie du coronavirus 1 sont illustratifs de ces causes de « terrains inaccessibles » qui se multiplient de par le monde. Il sera question ici de l’insécurité « terroriste » au Burkina Faso où, depuis 2016, des régions entières sont devenues trop dangereuses pour la réalisation d’une « enquête socio-anthropologique » au sens classique du terme (Olivier de Sardan, 2008). En 2019, le Burkina Faso, pourtant épargné jusqu’en 2016 2 , est devenu l’un des pays les plus touchés par cette forme de violence politique en Afrique de l’Ouest, avec sa région Est comme deuxième épicentre après la province du Soum (Pellerin, 2019). Une spirale de violence inédite a gagné particulièrement les régions du Sahel, du Nord, du Centre-Nord, de la Boucle du Mouhoun et de l’Est (Pellerin, 2019 ; GRET, 2020), soit cinq régions sur les treize que compte le Burkina Faso. Il transparaît des commentaires de nos enquêtés que la fréquence des agressions, l’ampleur des dégâts et les modes opératoires n’ont pas d’égal dans la mémoire collective des populations. Nous emprunterons dans cet article au langage politique et médiatique les expressions « terrorisme » et « groupes armés terroristes » pour parler de cette insécurité inédite. Elle est perpétrée sur le terrain par des groupes armés non étatiques et violents, aux revendications politiques ou religieuses.
Correspondant au Gourma burkinabè, la région administrative de l’Est couvre cinq provinces : celles du Gourma, de la Kompienga, de la Tapoa, de la Gnagna et de la Komandjari. C’est sur les trois premières que porte directement l’enquête, étant entendu que ce sont elles qui abritent les aires protégées formant le plus vaste continuum de forêts classées (réserves de chasse et parcs nationaux) du pays.
Notre étude est un prolongement d’une mission d’expertise coordonnée par l’ONG française GRET (le Groupe de Recherche et d’Echanges Technologiques) sur commande de l’Agence française de Développement (AFD). L’étude s’est déroulée entre septembre 2019 et mai 2020 et nous sommes coauteurs du rapport (GRET, 2020). Le présent article repose, en partie, sur la méthode que nous avons conçue et appliquée en vue de la prise en charge du chapitre qui nous incombait et qui portait sur les aspects socio-anthropologiques des rapports entre populations locales et aires protégées dans le contexte d’insécurité « terroriste » dans la région de l’Est. La démarche a reçu l’aval du commanditaire et du reste de l’équipe de consultants, étant donné l’autorisation accordée à chaque consultant de procéder par « enquête à distance » dès lors qu’il estime que le niveau de risque pour lui, ses collaborateurs et informateurs le recommande. Toutefois, l’expérience présentée par l’article va au-delà de cette prestation. Elle tient compte de l’enquête par téléphone et par déplacement d’enquêtés que nous menons depuis le début de la crise sécuritaire en février 2018, et la suite de ladite enquête jusqu’en janvier 2023. Le contexte d’initiation et d’exécution d’une « mission » de consultance peut la rapprocher ou l’éloigner des conditions d’une recherche scientifique (Joiris et Bigombe, 2012 ; Olivier de Sardan, 2008). Comme le souligne Olivier de Sardan, en marge de la tendance dominante et critiquable « des socio-anthropologues qui abandonnent trop souvent les exigences qui définissent la rigueur du qualitatif » quand ils sont en situation d’expertise, il existe de la consultance de qualité : celle qui laisse la liberté au consultant de traiter le sujet selon les règles non négociables du « mode recherche » (Olivier de Sardan, 2011 : 516-517). Dans notre cas, peu de restrictions ont été communiquées aux experts et les « termes de référence » n’ont pas été posés comme cadre contraignant, que ce soit sur la méthode de travail ou sur le contenu à donner aux analyses et aux aspects importants à traiter au regard de la thématique globale de l’étude. Le terrain, les échanges, les lectures et les réflexions ont été les déterminants des manières de procéder, qui furent d’ailleurs différentes selon les membres de l’équipe. Une équipe de spécialistes de la région ou de la question « terroriste » a été constituée, composée à moitié de chercheurs et d’enseignants-chercheurs (6 sur 11) 3 en fonction dans des institutions scientifiques et académiques. Coordonnée dans ses aspects opérationnels par des chercheurs de grande expérience, auteurs de nombreuses publications scientifiques, l’étude s’est déroulée dans une perspective visant à dépasser la « littérature grise » (Joiris et Bigombe, 2012, Olivier de Sardan, 2008).
L’« enquête socio-anthropologique » ou « enquête de terrain » se définit par l’immersion de longue durée du chercheur dans le milieu naturel de la société qu’il entend étudier (Augé et Colleyn, 2014 ; Olivier de Sardan, 2008 ; Hamel, 1997 ; Godelier, 1985). Ne pouvant suivre cette tradition méthodologique, nous avons été appelés à innover afin de pouvoir poursuivre nos travaux d’investigation sur cette partie du Burkina Faso, notre terrain de recherche scientifique habituel.
Nous avons expérimenté une autre façon de faire le terrain en faisant se déplacer à Ouagadougou nos informateurs des villages de l’Est, tout en articulant cette méthode avec des entretiens téléphoniques. Nous qualifions d’« enquête ex-situ » cette méthodologie que justifient les changements qui caractérisent les sociétés contemporaines : la prolifération des « terrains difficiles » (Ayimpam et Bouju, 2015, Robben, 2010a), mais aussi les facilités en termes de mobilité qu’offre le développement des infrastructures modernes de communication et de transport. Plus qu’un palliatif à l’enquête de terrain, cette enquête à distance s’est révélée receler d’un potentiel scientifique propre que nous explorons ici.
Alors que la question de la direction à donner aux études anthropologiques sur le « terrorisme » sous l’angle de la méthode reste parmi les moins traitées dans l’abondante littérature sur ce sujet (Dolnik, 2011), cet article se veut essentiellement méthodologique. Nous présenterons dans d’autres publications les données produites au moyen de cette socio-anthropologie à distance sur les liens entre « terrorisme », dynamiques locales et aires protégées.
Quand le terrain devient « impossible »
La littérature anglosaxonne a été particulièrement prompte à documenter le problème des terrains dangereux, sous l’effet de la multiplication des zones de conflit armé (Robben, 2010a ; Theidon, 2001, 2016 ; Peritore, 1990 ; Sluka, 1990, 2010 ; Sluka et Robben, 2007 ; Nordstrom et Robben, 1995 ; Feldman, 1991). Jeffrey A. Sluka, dans son article « Participant Observation in Violent Social Contexte » (1990), estime que si, dans beaucoup de régions du monde, les terrains d’enquête anthropologique sont devenus plus dangereux, cela est dû au fait que les anthropologues ou les produits de leurs recherches ont fini par faire partie du conflit, puisqu’ils sont soupçonnés d’être au service d’un camp contre l’autre. La collusion entre l’anthropologie et les intérêts et stratégies des gouvernements, des armées et autres financeurs de projet de recherche a largement alimenté cette présomption d’espionnage qui pèse sur les anthropologues (Assayag, 2008).
Les terrains « sensibles », « difficiles » ou « dangereux » correspondent, d’après Bouillon et al (2005), aux trois cas de figure suivants : (i) celui où « le chercheur sur le terrain peut être blessé ou tué, enlevé ou volé » ; (ii) celui où le sujet de la recherche est « sensible », c’est-à-dire traité généralement comme étant déviant par rapport à la norme; (iii) celui où le chercheur est rejeté par son milieu d’enquête (p. 99). Certaines situations mêlent les trois cas (p.99). Le « terrorisme », qui fait le contexte de notre étude, cumule les deux premières configurations : insécurité physique (attaques « terroristes » et bavures militaires) et sensibilité du sujet traité (appréciation du terrorisme à l’œuvre dans les aires protégées).
L’enquête à distance : ancienneté et expansion d’un défi
L’impossibilité de se rendre sur le terrain ne signifie pas, pour l’anthropologue, impossibilité d’étudier ce qui s’y passe. Lors de la seconde guerre mondiale, de santhropologues américains ont ainsi étudié le Japon à distance en interviewant, aux Etats- Unis, des Japonais-américains qui y résidaient, en faisant de la recherche bibliographique sur le Japon, ou encore en regardant des films pour comparer la culture du Japon à celle de leur pays (Robben, 2010b : 1).
Robben a ainsi démontré la performance scientifique de l’enquête à distance dans l’étude anthropologique des situations de conflits armés. Sur ces terrains trop dangereux (comme celui de l’Irak pendant sa guerre contre les Etats-Unis, de 2003 à 2011), l’auteur affirme clairement que la recherche anthropologique peut se poursuivre à distance, car les données de sources indirectes peuvent être de qualité suffisante pour rendre compte des effets de la crise, qu’il s’agisse des régularités dans les nouveaux modes de fonctionnement des structures sociales sous la guerre, la constitution et l’expression des modèles comportementaux qui émergent et les dynamiques culturelles qui caractérisent désormais le pays. « Iraq at a distance…» (Robben, 2010a) est l’expression de la conviction selon laquelle l’avenir de l’anthropologie ne peut s’imaginer sans l’enquête à distance, c’est une une aptitude dont les nouvelles générations d’anthropologues ne sauraient se passer. L’enquête à distance manifeste la capacité de la science à dépasser les standards méthodologiques et poursuivre le travail de recherche quand le terrain devient impossible. Abandonner ses zones habituelles d’étude ou renoncer à investiguer de nouveaux terrains quand sa sécurité est en jeu n’est plus la dernière solution pour l’étudiant ou le chercheur en anthropologie.
De leur côté, Bouju, Hagberg et Kôrling, confrontés à l’interdiction administrative par leur institution scientifique d’appartenance de se rendre sur leur terrain respectif pour raison d’insécurité (pour cause respectivement de guerre civile en République Centrafricaine et de terrorisme au Mali), ont expérimenté, depuis la France pour l’un et la Suède pour les autres, ce qu’ils ont appelé l’« anthropologie à distance » (Bouju, 2015 ; Hagberg et Kôrling., 2015). Ils ont mis en place des dispositifs permettant de continuer, en dépit de l’insécurité, la collecte des données en Afrique depuis l’Europe. Pour Bouju, la méthode a consisté en l’« adaptation de la méthode anthropologique en recherchant des méthodes d’acquisition d’informations compatibles avec les contraintes sécuritaires : maintien de contact aléatoire avec des amis et assistants de recherche restés sur place au pays et connexion sur les réseaux d’informations possibles » (Bouju, 2015 : 156). La stratégie comporte donc le recours à des assistants de recherche nationaux chargés de l’exécution des entretiens dans les zones accessibles. Dans l’approche de Hagberg et Kôrling, des étudiants maliens sous leur encadrement ont réalisé des entretiens avec des élus locaux hors de Bamako, dans quelques communes jugées assez sûres pour ce faire. Cette enquête à distance a été prolongée, une fois que la situation sécuritaire l’a permis, par un voyage au Mali au cours duquel Hagberg a fait des entretiens avec des autorités municipales, mais uniquement celles qui se trouvaient dans l’agglomération de Bamako, le niveau de menace dans le pays ne lui autorisait pas d’aller au-delà (Hagberg et Kôrling, 2015 :147). Dans d’autres expériences menées plus récemment au Mali et au Burkina Faso, Hagberg et ses collaborateurs ont diversifié les sources d’information pour poursuivre ce qu’ils ont appelé l’« ethnographie en zone rouge » (Hagberg, 2019). Afin de pouvoir relever les « défis » et aller au-delà des « frustrations » de la difficulté du terrain conventionnel en anthropologie dans les régions insécures, les réseaux sociaux numériques, les médias, ils ont combiné les témoignages des collègues et le déplacement d’enquêtés vers les chefs administratifs, sans exclure les voyages sur le terrain. L’auteur rappelle la primauté absolue de la « sécurité » du chercheur, de ses collaborateurs et de ses informateurs. Il fait de l’ajustement et du renouvellement des objets et méthodes de la recherche les conditions de l’observation de ce principe, tout en continuant l’œuvre essentielle de production de l’éclairage scientifique sur les préoccupations premières des pays et des régions en déficit de sécurité et de démocratie. Un groupe de chercheurs (depuis divers pays, dont la Suède, la France, le Burkina Faso et le Mali) a ainsi attesté l’opérationnalité de ce type d’ethnographie dans ces deux derniers pays. Ils ont, pour y parvenir, mis en œuvre une approche qualifiée de « la sécurité par le bas », laquelle consiste en l’étude des perceptions que construisent les populations locales autour des notions de sécurité et d’insécurité.
L’enquête à distance est donc ancienne, mais n’a commencé à bénéficier d’une attention soutenue des anthropologues qu’à partir des années 1990, si l’on en juge par la régularité et la portée, depuis lors, des publications sur ce « nouvel » objet de réflexion pour les chercheurs. D’une part, la globalisation du monde, matérialisé par les connections et les interpénétrations entre des sociétés autrefois éloignées, a affranchi l’anthropologie de l’obligation historique d’enquête in-situ de longue durée (Ayimpam et Bouju., 2015 ; Dolnik, 2011 ; Robben, 2010a ; Agier, 2007 ; Bouillon et al., 2005). D’autre part, l’accroissement de la production bibliographique sur l’enquête ex-situ répond à l’amplification des actes de violence politique et leur extension à la plupart des régions du monde (Robben, 2010a).
Le « terrorisme » dans l’Est burkinabè : implantation d’une violence rurale
Le « terrorisme » qui sévit dans le grand orient burkinabè depuis 2018 est, d’après certains analystes, d’origine djihadiste (Pellerin, 2019 ; GRET, 2020). Sa genèse remonte au projet de conquête territoriale (de l’Algérie au Mali, en passant par la Lybie) de deux organisations djihadistes : Al-Qaîda au Maghreb Islamique (AQMI) et l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) (Pellerin, 2019 ; Cherbib, 2018). A ces organisations internationales sont affiliés plus ou moins directement les « groupes terroristes » actifs dans cette partie orientale du Burkina Faso.
La charge idéologique et politique, donc subjective, de la notion de « terrorisme » est abondamment documentée (Sinai, 2012 ; Chomsky, 1987, 2005 ; Sluka et al., 2002 ; Douglas, 2012 ). A son apparition à la fin du 18e siècle, l’expression désignait la « terreur d’Etat » et donc la répression des gouvernements pour soumettre les populations (Chomsky, 1987). En 1975, le concept prend, à l’ONU, un sens très différent pour évoquer les actions des individus et des groupes. Le « terrorisme » est désormais une terminologie manipulable à souhait, d’un Etat à l’autre, d’une époque à l’autre et selon les intérêts du moment, qui peut aboutir à protéger des auteurs de violence, transformer des victimes en bourreaux et justifier des politiques ayant causé bien plus de victimes (morts, exodes…) que la violence dite « terroriste ». Néanmoins, nous utiliserons le terme « terrorisme » dans ce texte par commodité. Il est en effet entré dans la littérature et le langage dominant. Au Burkina Faso et dans sa région Est, le vocable « terrorisme » désigne une forme de terreur inédite dans les mémoires collectives post-coloniales, une forme qui se définit par son caractère à la fois politique, armé et non étatique. Il se distingue des deux types de violence non étatique les plus connus dans le pays et la région : le grand banditisme, qui vise explicitement et exclusivement à voler des biens matériels, et les exactions des groupes d’autodéfense (Koglwéogo, VDP…) dont les motivations ne sont rien d’autre que la restitution de ces biens et la dissuasion de l’initiative ou de la récidive de l’acte considéré comme répréhensible. Ces deux types de violence ne projettent ni la déstabilisation ni le remplacement de l’ordre politique national, contrairement aux finalités affichées par les groupes armés non étatiques et violents, aux revendications politique ou religieuse qu’on désigne comme « groupes terroristes ». Le « terrorisme » se singularise aussi par les statuts de ses cibles, objet des tueries, enlèvements, destructions ou confiscations : 1) des personnes et des infrastructures symboles de l’Etat (fonctionnaires, auxiliaires de services publics notamment, comme les pisteurs villageois employés par les postes forestiers ; poste ou convoi de forces de défense et de sécurité, bureaux de service forestier, de gendarmerie, de douane, marie, collège, campement de chasse ; ambulances…) ; 2) des leaders locaux ou religieux (élus locaux, responsables de structures villageoises, autorités d’église ou de mosquée, membres de groupes d’autodéfense…) ; 3) des populations ordinaires (tueries de masse, par exemple par la pose d’engins explosifs sur les routes pour faire exploser des véhicules de transport en commun).
La première attaque « terroriste » dans la région de l’Est a eu lieu dans la province du Gourma, sur un poste avancé de la police au PK-60, dans la zone de Natiaboani, sur l’axe Fada-Pama-frontière du Bénin. Elle s’est produite dans la nuit du 13 au 14 février 2018. Le bilan fait état d’ un policier tué et deux autres blessés. Dans la même province mais, cette fois, sur l’axe Fada-Matiacoali-frontière du Niger, deux paysans sont abattus le 24 septembre 2018 dans leur champ par des individus qui, dans leur repli vers la réserve de faune dite du Singou, mettent le feu au campement de tourisme cynégétique de cette aire protégée gérée comme concession de chasse privée depuis 1996 (Kaboré, 2017). Le 06 novembre 2019 survient l’une des attaques « terroristes » les plus meurtrières au Burkina Faso, contre un convoi de bus transportant des employés de la mine d’or de Boungou, toujours dans la zone de Matiacoali. Elle fait trente-neuf morts et une soixantaine de blessés. Le 29 avril 2020, des « terroristes » ont implanté un drapeau de l’Etat islamique à l’entrée du village de Nassougou (commune de Matiacoali) pour en faire une base djihadiste, après avoir occupé l’école du village à cette fin. Le 30 mai 2021, un de nos enquêtés est enlevé dans son village en même temps que deux autres personnes. Dans les campagnes, les populations considèrent que les affrontements armés entre éléments des forces de défense et de sécurité gouvernementales (FDS) et « volontaires pour la défense de la patrie » (VDP) 4 d’un côté et les « hommes armés non identifiés » 5 de l’autre, surviennent très fréquemment, à tout moment et en tout lieu, si bien qu’aucun village, quartier ou hameau n’est sûr. Aucune catégorie sociale ou groupe ethnique n’est épargné. A l’instar de plusieurs zones du pays, l’état d’urgence est décrété dans la région de l’Est en décembre 2018 et le couvre-feu le 1er janvier 2019.
Il ne s’agit là que de l’illustration d’un climat de violence concernant toutes les provinces et la quasi-totalité des communes de la région 6 . En effet, depuis la première attaque, il s’est rarement écoulé une semaine sans que la région de l’Est ne connaisse une attaque armée plus ou moins médiatisée : assassinats, viols, enlèvements, confiscation des fusils, braquages accompagnés souvent de retraits de véhicules ou de bétail, vols de vivres, cambriolages ou incendies d’infrastructures, explosion de mines au passage des gens sur les routes et les pistes, etc. 7 . Ce sentiment d’insécurité est amplifié par l’effet conjugué de la perception de l’Etat comme impuissant et des accusations récurrentes sur les FDS et leurs auxiliaires que sont les VDP, de commettre, sur les populations civiles, des exactions aussi graves que celles des « terroristes », notamment des assassinats ciblés. « Parce qu’ils t’ont vu avec quelqu’un, cela suffit pour t’abattre sans que tu ne sois mêlé de loin ou de près aux malfaiteurs. Des gens ont plus peur des FDS que des Laagui » 8 .
Fuir ou coopérer
Dans les provinces du Gourma, de la Kompienga et de la Tapoa, les villages ne sont plus les endroits où le chercheur est le plus assuré de rencontrer ses enquêtés locaux. Nombreux sont les habitants qui ont fui leur village ou leur commune, voire même la région ou le pays. Les premiers à partir sont souvent les leaders locaux et les autorités traditionnelles, à savoir les plus compétents quand il s’agit de fournir des informations. Face à la recrudescence des attaques et des menaces, une grande partie des populations des villages réagissent en fuyant vers les endroits relativement épargnés par les attaques « terroristes », et la répression de l’armée c’est-à-dire vers les centres administratifs que sont les chefs-lieux de commune, de province, de la région ou encore la capitale nationale. C’est le cas, avant tout, des conseillers municipaux, des maires et anciens maires, des membres des « conseils villageois de développement » (CVD) et d’organisations paysannes actives, des chefs coutumiers, des notables, des pasteurs, des catéchistes, des imams et muezzins, des membres de groupes d’auto-défense locaux ou encore des pisteurs de concessions de chasse. Au nombre des personnes contraintes à la fuite, on compte également les fonctionnaires associés aux FDS tels que les forestiers et les douaniers ainsi que ceux de l’éducation nationale (écoles et collèges enseignant le français). Les élèves dont les parents sont capables de leur trouver un logement dans un centre administratif y sont envoyés. Des ménages, des concessions et même des villages entiers se dispersent. Le nombre de ceux qu’on appelle désormais « personnes déplacées internes » (PDI) 9 se multiplie. A la date du 30 avril 2021, la région de l’Est comptait 96 223 PDI (sur une population de 1 941 505 habitants - INSD, 2020) et occupait le quatrième rang sur les treize régions du pays (qui en totalisait 1 218 754) à être touchées par ce phénomène 10 . De nombreux éleveurs ont quitté leur village avec famille et bétail pour les pays voisins (Bénin, Togo) tandis que les allochtones agriculteurs retournent vers leurs communes, provinces ou régions d’origine (GRET, 2020). D’après les témoignages des populations, au mois de mai 2021, la plupart des villages des provinces du Gourma, de la Tapoa et de la Kompienga (notre zone d’enquête) avaient vu fuir au moins une partie de leurs habitants. Certains villages s’étaient presque vidés de leurs habitants et d’autres l’étaient totalement. Parmi les villages entièrement dépeuplés, on compte, avant tout, les villages jouxtant les aires protégées.
Chez ceux qui restent dans leur village, les stratégies de discrétion sont de mise. Elles vont de l’emploi de surnom pour désigner les « terroristes » au refus d’être désigné comme leader (conseiller municipal, délégué de village, membre de CVD, responsable de groupement villageois de gestion de faune, etc.) en passant par la méfiance vis-à-vis de l’administration et même de ses propres parents. Se résigner, réduire ses déplacements, se cacher dans son champ pour dormir, emprunter des chemins pour contourner les voies et les zones réputées dangereuses font partie des astuces de survie. La coopération avec les « groupes terroristes » est l’autre type d’attitude répandue dans les villages d’après les témoignages de nos enquêtés. Pour le plus grand nombre, il s’agit surtout d’une coopération passive par le silence en évitant de parler des « terroristes » et de leurs méfaits et obéir à leurs injonctions (conversion à l’islam salafiste, arrêt de vente ou de consommation d’alcool, de viande de porc et de chien ; port de pantalon court et de barbe fournie, etc.). Mais d’autres coopèrent activement en se faisant enrôler dans les « groupes terroristes ». Par peur, intérêt ou vengeance communautaire (contre l’Etat ou d’autres groupes sociaux), des habitants de l’Est feraient le gros des recrues des groupes armés non étatiques et violents de revendication politique ou religieuse implantés et actifs dans leur région. En mars 2019, l’arrestation à la frontière togolaise, par l’armée burkinabèe, d’un homme du nom d’Oumarou Diallo est largement médiatisée (voir notamment Minute.bf, Burkina24.com, republicoftogo.com, Jeune Afrique) et abondamment commentée sur les réseaux sociaux numériques. Présenté comme un habitant de la commune de Matiacoali, il est accusé d’être à la tête d’un des premiers groupes terroristes (plusieurs dizaines de membres) basé dans cette commune de la région. En outre, nos interviewés sont formels : les groupes terroristes qui attaquent et menacent dans la région sont essentiellement composés d’habitants, car ils parlent les langues locales (gulmancéma, fulfuldé et mooré) avec aisance et sans accent, et connaissent avec précision la géographie et la population locales. Pour avoir été eux-mêmes victimes d’attaques « terroristes » ou forcés à participer à des séances de prêche tenues par les groupes armés non étatiques, nos informateurs ne manquent pas d’arguments pour démontrer le caractère endogène de la provenance des auteurs de ces violences. D’ailleurs, certains enquêtés affirment connaître des villageois radicalisés ou complices des « groupes terroristes ».
Restent quelques téméraires qui, dans les villages, ont décidé d’affronter les « terroristes » en s’engageant dans les groupes d’auto-défense (VDP ou Koglwéogo 11 ) ou en les soutenant. Ils sont, avec les éléments des FDS, parmi les premières cibles des attaques « terroristes ».
Dans une telle situation, les questions épistémologiques que se pose le chercheur en socio-anthropologie changent. Elles intègrent, plus résolument que dans les enquêtes classiques, celles de sa responsabilité sociale. « L’engagement citoyen du chercheur » (Agier, 2005 :175) lui interdit d’exclure ces zones conflictuelles de ses projets de recherche. Populations, Etat, médias et institutions internationales attendent de lui des éclairages utiles à la sortie de crise et à la minimisation de ses méfaits 12 . La nécessité d’une posture scientifique plus engagée que « prétendument neutre » (Charmillot et Raquel, 2019) se double de l’intérêt méthodologique que revêt la possibilité d’enquêter sur un phénomène au moment où il se déroule.
Le Gourma burkinabè est notre terrain de recherche depuis 1994. Nous nous sommes naturellement intéressés aux différentes formes de violence qui s’y sont développées, jusqu’à ce qu’on considère aujourd’hui (janvier 2023) comme du « terrorisme ». Nous l’étudions depuis son déclenchement, en février 2018, puisque les trois provinces du bloc austral de la région (celles du Gourma, de la Kompienga et de la Tapoa) qui correspondent à notre zone d’enquête permanente sont l’épicentre des attaques terroristes. De plus, les aires fauniques protégées qui constituent, elles, notre thème central de recherche sont au cœur de la nouvelle dynamique de violence : comme on va le voir, ce sont l’instrument principal de revendication politique ou religieuse des groupes armés non étatiques et violents.
L’ethnographie classique étant devenue impossible, il fallait inventer une approche nouvelle, adaptée à ce terrain physiquement inaccessibles. Elle a consisté en l’usage de ce que nous désignons comme une enquête ex-situ et repose sur le déplacement des enquêtés vers l’enquêteur et le soutien du processus d’enquête par la technique de l’entretien téléphonique.
Une double innovation méthodologique : Enquête par déplacement des enquêtés et entretiens téléphoniques
Intitulée « Terrorisme, dynamiques sociales et aires protégées dans la région de l’Est du Burkina Faso », notre étude a pour objectif de connaître comment les groupes sociaux qui forment la population locale pensent le « terrorisme » et la place que les aires protégées occupent dans l’interprétation de cette violence. Nos outils de production de données sont essentiellement de type qualitatif et permettent de déterminer les liens qui unissent les variables habituellement considérées comme sociologiques et les dimensions réputées d’intérêt anthropologique. Quelle part prennent les revendications foncières traditionnelles sur les aires protégées dans l’« endogénéisation » (Pellerin, 2019) de la violence armée en pays gourmantché (région de l’Est) ? Et en quoi participent-elles à la « communautisation » de cette violence, au sens que Max Weber donne à ce mot (Weber, 2016 :142) ?.
Les groupes armés “terroristes” ont fait des gardes forestiers une de leurs premières cibles (assassinats et destructions d’infrastructures) et des aires protégées leur principal refuge. Les habitants des villages périphériques n’avaient, avant la survenue de ce nouvel épisode de violence, pas les mêmes types de rapports entre eux concernant ces espaces qu’ils se disputaient ; ils n’entretenaient pas non plus mêmes relations avec l’Etat, alors vu comme le spoliateur de leurs terres et territoires ancestraux. La concession de la plupart de ces zones giboyeuses à des opérateurs privés de tourisme cynégétique et l’interdiction d’utilisation et de contrôle des ressources naturelles par les riverains ont perpétué depuis près d’un siècle cette vision largement négative du processus de nationalisation, suivie de privatisation des aires protégées (Kaboré, 2017). Nous montrons alors comment les groupes « terroristes » ont fait leurs les récriminations des populations riveraines du massif forestier et usé de ces parcs nationaux et concessions de chasse comme instrument clé de leur stratégie d’implantation et d’action. C’est un des moyens de l’endogénéisation et de la communautisation de leur lutte.
Fondement de la légitimité des chefferies coutumières aux yeux des populations, ces vastes territoires de brousse sont aussi pour elles des constellations de sites sacrés et sacrificiels encore sollicités de nos jours. Ce sont, pour ces communautés rurales, également des réservoirs de ressources dont elles se voient privées ou qu’elles sont contraintes d’exploiter par infraction (chasse, coupe de bois, défriche agricole, cueillette, orpaillage, pâturage illégaux) en payant souvent le prix fort sous forme de sanctions policières, de délocalisations d’interdictions et restrictions de l’utilisation des espaces et des ressources. Nous faisons l’hypothèse qu’en excluant à leur tour les représentants de l’Etat (administration) en les obligeant à déserter les lieux, l’action des groupes armés non gouvernementaux peut être pensée comme un moment où les cartes se rebattent pour ce qui est des droits et pouvoirs sur les aires protégées. Suivant qu’elle est interprétée comme une rupture ou comme un prolongement de la négation de leurs droits, croyances, histoire et modes de vie, cette nouvelle donne peut avoir une influence importante sur les attitudes des populations locales vis-à-vis de l’Etat et des groupes armés dit « terroristes ». Or, ces attitudes des populations sont un enjeu majeur pour l’une et l’autre des parties en conflit (groupes armés étatiques et groupes armés “terroristes”), l’issue du combat et le devenir des populations en dépendent en grande partie.
Comprendre ainsi la place des critiques et des revendications des villages sur les aires protégées dans les modalités de développement du fait « terroriste » passe par une production de données pertinentes et à jour sur les rapports entre les violences perpétrées par l’Etat dans la constitution des aires protégées et les violences « terroristes » (non étatiques). Cela pourra alors permettre de contribuer à la réflexion sur la pacification de la région, laquelle semble devoir commencer par une pacification des forêts et avec elle, une politique nationale renouvelée pour ce qui concerne ces patrimoines fonciers.
Déplacer les informateurs pour pouvoir enquêter
Nous avons donc placé au cœur de la problématique de l’étude, d’une part, l’histoire des rapports de chaque composante de la population avec les différentes fonctions (politiques, religieuses, économiques...) que remplissent ces aires protégées. D’autre part, nous cherchons à déterminer les significations qui se sont construites au sein de chacun de ces groupes à propos des pratiques de l’Etat et des concessionnaires de chasse ainsi que les expériences et les lectures personnelles et collectives du fait « terroriste » dans le milieu. La profession, la fonction et le statut social sont les variables à partir desquelles les variations et les rapprochements des positions prises seront décryptés. Nous l’avons dit, la constitution du corpus informatif utile à l’analyse scientifique est devenue un exercice périlleux du fait de la forte élévation des tensions au sein des communautés villageoises entre alliés et opposants aux actions des groupes dits terroristes à l’égard des aires protégées. Les villages les plus proches des forêts sont aussi les plus soumis aux pressions des groupes armé squi ont pris le contrôle de ces domaines classés de l’Etat. Ainsi que le confirment nos entretiens avec d’anciens habitants et originaires de villages voisins et de centres administratifs d’accueil de personnes déplacées, les villages limitrophes de forêt classée, zone privilégiée de notre enquête, sont devenus, non seulement les moins accessibles, mais aussi les plus désertés par leurs habitants en fuite de la violence « terroriste ».
Pour produire les données d’analyse, notre méthode s’est alors articulée autour des opérations ci-après : Identification à distance des enquêtés ; Regroupement des enquêtés à Ouagadougou ; Tenue de deux sessions d’entretiens avec les enquêtés regroupés ; Réalisation d’entretiens individuels complémentaires et de mise à jour de l’information par déplacement des enquêtés à Ouagadougou ; Réalisation d’entretiens individuels complémentaires et de mise à jour de l’information par téléphone ;
Rappelons que dans une enquête ex-situ de ce type, la connaissance ethnographique antérieure du milieu est un prérequis incontournable pour le chercheur (Bouju, 2015 :161; Hagberg et Körling, 2015 ; Robben, 2010b). Cela vaut pour notre cas.
Connaissance préalable du milieu
Cela fait vingt-six ans que nous sommes en contact avec le Gourma burkinabè (ou région administrative de l’Est) et nombre de ses habitants. Nous y avons fait des séjours fréquents, plus moins longs, pour des recherches scientifiques et des activités professionnelles (Kaboré, 2017). A partir de 2001 jusqu’à la survenue de la violence armée dans la région de l’Est, nous avons été régulièrement présents dans les villages et communes des trois provinces couvertes par l’actuelle étude (celles du Gourma, de la Kompienga et de la Tapoa). Cette zone qui abrite la plus forte concentration d’aires protégées du pays est celle qui connait également la plus forte intensité d’agressions armées. Nous y avions résidé pour des enquêtes socio-anthropologiques et pour des activités d’exécution de projets d’appui à la gestion des parcs et réserves nationaux et villageois de faune.
Dès la phase d’identification à distance des enquêtés, cette connaissance préalable du terrain s’est avérée indispensable pour minimiser le risque d’« enclicage » (Olivier de Sardan, 2008), situation dans laquelle les « informateurs privilégiés » (ibid) n’associent à l’enquête que les personnes de leur affinité, tant pour ce qui est des opinions que des intérêts, des liens de parenté, de la religion, etc. Une expérience substantielle de la zone permet d’œuvrer, avec le concours des informateurs relais, à garder suffisamment de contrôle sur la formation de l’échantillon d’enquête qui est défini a posteriori : ce sont les compétences qu’on découvre chez des acteurs tout au long du déroulement de l’enquête qui déterminent leur inclusion dans l’échantillon, dont la composition n’est arrêtée qu’à l’issue de l’enquête.
Identifier à distance les enquêtés
La constitution à distance de l’échantillon d’enquête a exigé une triple compétence : pouvoir identifier des gens qui fuient leur identité et se dissimulent ; leur faire accepter de prendre part à des rencontres loin de chez eux ; de ne point mettre leur vie en danger et savoir ne pas insister lorsqu’un informateur manifeste de l’inquiétude à participer à l’enquête.
En sus des variables classiques telles que l’âge, le sexe, la catégorie sociale des enquêtés, l’échantillon est formé à partir de la variable stratégique que constitue sa « compétence informationnelle » sur le sujet traité. Cette compétence informationnelle de l’individu se traduit, d’une part, par la possession des données attendues par son interlocuteur et la capacité de les transmettre et, d’autre part, par la légitimité et l’intérêt à transmettre ces informations.
Un autre critère important de notre échantillonnage est la « capacité de déplacement » des acteurs : dans quelle mesure peuvent-il effectuer un déplacement donné ? Cette prérogative, socialement acceptée ou pas, s’évalue en fonction « de ce que les gens diront de bien ou de mal » si l’intéressé effectuait le voyage. Cette capacité dépend donc des valeurs et normes de la société. Ainsi, les jeunes femmes, les enfants, les personnes considérées comme trop âgées pour voyager et les chefs coutumiers sont les moins habilités à se déplacer.
En comparaison avec une enquête classique de terrain (Olivier de Sardan, 2008), dans une enquête ex-situ, les modes d’accès aux enquêtés, les choix qu’on peut en faire, sont, en plus grande partie, indirect. Nous avons eu recours à des informateurs relais pour identifier et mobiliser nos interlocuteurs. La représentativité géographique des informateurs relais a été un atout : au nombre de cinq, ils habitent cinq communes 13 particulièrement distantes les unes des autres, de manière à assurer une couverture de l’ensemble de la zone des aires protégées
Nous avons choisi nos informateurs-relais au sein de notre réseau de connaissances, construit à la faveur de notre longue expérience de chercheur et de responsable de projet menés avec des populations de l’Est, où nous avons résidé pendant plus de treize ans. Nos « informateurs relais » ont eu, à leur tour, à identifier, convaincre et organiser le déplacement à Ouagadougou et la participation des enquêtés. Les échanges entre nous et les informateurs relais, et entre les enquêtés (informateurs relais et informateurs simples) ont été menés par téléphone. Nous nous sommes assurés que les huit catégories socio-professionnelles les plus fréquemment en interaction avec les aires fauniques protégées dans les villages sont représentées dans l’échantillon : éleveurs-pasteurs, agriculteurs céréaliers, maraîchers, gestionnaires de chasse, pisteurs de concessions de chasse, cueilleurs de fruits sauvages, apiculteurs, pêcheurs. L’échantillon inclut également les quatre catégories socio-politiques régulièrement associées à la gouvernance des concessions de chasse, parcs nationaux et zones villageoises d’intérêt cynégétique (Zovic). Il s’agit des chefs coutumiers, des conseillers municipaux, des femmes et des jeunes. Il comprend aussi des membres des organisations villageoises (associations, groupements, coopératives, comités, fédérations d’organisation, etc.) ou les groupes d’auto-défense (« Koglwéogo 14 » ou VDP); ces réseaux sociaux sont omniprésents et socialement bien ancrés dans la zone. Les membres de ces structures (parfois reliées entre elles par le biais de leurs fédérations) se connaissent et savent comment entrer en communication avec les uns et les autres en vue de les mobiliser pour participer à une activité collective: réunion, entretien d’enquête, etc.
Les plus jeunes épouses (femmes non ménopausées) n’ont souvent pas l’autorisation de leur mari et de la famille de celui-ci pour prendre part à ce type d’activités qui implique de voyager et de passer plusieurs jours avec des hommes sans lien de parenté avec eux. Les informateurs relais ont identifié, en accord avec les chercheurs, onze femmes pour participer à l’échantillon, qu’ils ont jugées suffisamment compétentes en termes d’information et estimées être en capacité de faire le déplacement. Sur ces onze femmes, huit sont ménopausées et leaders de groupements féminins (entre 48 et 59 ans). L’une d’elles s’est fait représenter par sa fille de 26 ans qui a emménagé à Ouagadougou il y a moins d’un an en provenance de la commune de Pama (Région de l’Est) où elle avait toujours vécu. Les trois autres femmes ont un âge compris entre 36 et 41 ans.
Les jeunes hommes font partie des plus compétents en matière d’information (ils sont souvent associés, voire employés des aires protégées, donc mieux informés à leur sujet) et capables de mobilité. Dans le contexte de notre enquête, ils étaient, toutefois, les moins outillés technologiquement. La fermeture des campements touristiques, à cause des attaques et menaces « terroristes », les ont mis au chômage et la baisse de leur pouvoir d’achat qui en découle a rendu plus difficile l’achat et la possession d’un téléphone fonctionnel. L’âge des enquêtés se situe entre 20 et 60 ans. Quinze ont moins de 40 ans, vingt-cinq ont un âge compris entre 40 et 50 ans et douze ont plus de 50 ans.
Par tradition dans ce milieu, le chef coutumier se déplace très rarement hors de son territoire, car cela signifie qu’il n’a pas de monde en soutien ou sous ses ordres, ce qui ne l’honore guère. De plus, quitter son territoire ne s’accommode pas avec ses devoirs régaliens de veiller sur celui-ci, sur sa population et son trône. Enfin, l’âge avancé de la plupart des chefs conforte cet adage, connu dans cette société, qui veut que « c’est celui qui a besoin du chef qui rejoint le chef ». Aussi, tous les quatre chefs sollicités se sontils faits représenter par un prince, celui-ci étant choisi selon le double critère de compétence informationnelle et de capacité de mouvement.
Enfin, aucun élu local (conseiller municipal, membre de conseil villageois de développement) en exercice n’a pu être du voyage groupé. Tout d’abord parce que cette catégorie de personnes est l’une des cibles privilégiées des attaques « terroristes », d’où une réduction des déplacements ; ensuite, du fait que ces élus sont confrontés à des contraintes d’agenda qui restreignent leur disponibilité et rendent difficile le voyage au même moment que les autres ; enfin la discrétion que s’imposent les leaders institutionnels s’accommode peu avec des rassemblements avec autant d’ inconnus, même s’ils proviennent de la même région. Les sept élus locaux ont donc été mobilisés par déplacement individuel.
A noter enfin que nos informateurs proviennent des dix communes 15 et des trois provinces concernées par l’enquête. Au total, les entretiens ont été avec cinquante-deux personnes : vingt-cinq en déplacement groupé puis par entretiens téléphoniques. Parmi ces vingt-cinq personnes, onze sont revenues plus tard à Ouagadougou pour des entretiens individuels en présentiel. A ce nombre s’ajoutent dix enquêtés venus à Ouagadougou en déplacement individuel, parmi lesquels quatre ont fait l’objet d’enquête par téléphone. Les dix-sept autres enquêtés l’ont été par conversations téléphoniques uniquement.
Répartition des enquêtés
Tous les informateurs invités ont répondu à l’appel et accepté de ses déplacer ou de s’entretenir téléphoniquement avec nous. Les commentaires des enquêtés en présentiel comme au téléphone laissent apparaître quatre motivations dominantes à la participation à l’exercice. Elles se renforcent mutuellement et l’explication à cette participation avec autant d’entrain se trouve dans le cumul de ces différentes justifications.
La première est l’intérêt de se rendre dans une grande ville, ici la capitale. Cet intérêt est à la hauteur de la rareté d’opportunité qu’il y a à le faire. La dégradation du contexte sécuritaire a confiné les populations dans leurs villages ou les centres administratifs et les a privées d’occasions d’accueil de visiteurs dans cette zone rouge. Cela semble avoir aiguisé l’envie de sortir de chez soi. L’opportunité est d’autant plus belle qu’elle est initiée par quelqu’un de confiance parce que bien connu et de longue date. Le fait que ce soit nous qui les accueillions, la prise en charge complète des frais de voyage et l’espoir de repartir avec un peu d’argent ne pouvaient que rendre le voyage attrayant.
La deuxième motivation est d’ordre symbolique : être choisi par les leaders du moment (nos intermédiaires) pour un voyage et une participation à une activité en chef-lieu ou à la capitale est le signe d’une position particulièrement honorable dans son village, sa commune, sa province, sa région et, pourquoi pas, le pays.
La troisième raison paraît relever des attentes en termes de solution au problème sécuritaire dont l’effet était très présent dans les discours des uns et des autres au cours des entretiens. La soif de pouvoir s’exprimer, enfin, « en toute sécurité et liberté » était perceptible au travers de l’abondance des descriptions, critiques, confidences, commentaires, certains pendant les entretiens en grand groupe et en focus group (surtout les leaders) et d’autres davantage lors des entretiens individuels. Les uns et les autres semblaient attendre impatiemment les moments où les conversations abordaient les solutions possibles à la crise.
Enfin, la quatrième explication de l’entrain avec lequel les enquêtés invités sont venus ou se sont faits aisément représenter tient pour certains à des attentes personnelles : demandes d’aide financière pour soigner une maladie, de prêt d’argent pour se reconvertir à une autre activité que celle qu’empêche l’insécurité (celle de pêcheur, de pisteur dans un campement de chasse…). Nous avons dû leur expliquer qu’en dépit de notre compréhension et compassion, nous n’étions pas en mesure d’accéder aux requêtes qu’ils nous adressaient, car nous sommes matériellement incapable de les satisfaire. Il ne fallait pas non plus qu’ils attendent de leur participation à l’enquête une rétribution financière ou matérielle en tant que telle, hormis le payement des frais engendrés par le voyage.
Déroulé des entretiens
Trois techniques de production de données ont été mobilisées à l’occasion du déplacement de nos enquêtés à Ouagadougou : l’observation directe, l’entretien individuel et l’entretien de groupe ou focus group.
L’observation directe des enquêtés dans leurs attitudes pendant le séjour et lors des entretiens a été une source particulière d’informations sur les attitudes de replis ethniques et sexistes, la nature des rapports entre les composantes de la population rurale, les prises de position d’approbation ou de critique à l’égard des décisions et des pratiques des agents de l’Etat, des concessionnaires de chasse, etc.
Les entretiens individuels ont concerné les notables coutumiers, les leaders d’organisations rurales, les conseillers municipaux. Ils ont été longs et plus « intimes » ces enquêtés ayant bénéficié davantage de temps pour narrer leurs expériences, prises de position et préoccupations personnelles. Certaines conversations ont eu lieu à bâtons rompus des journées entières à la faveur des séjours d’enquêtés venus par déplacement individuel.
Les entretiens de groupe ont consisté en trois focus groups ayant réuni respectivement sept, dix et huit personnes. L’entretien avec le premier groupe a porté sur les rapports entre le « terrorisme » et les changements observés dans l’accès aux ressources naturelles autour des aires protégées ; avec le deuxième, il a été question des changements perçus dans la gouvernance des aires protégées (les manières dont se prennent les décisions en la matière); la séance avec le troisième groupe a permis de discuter des rapports entre « terrorisme » et aires protégées. Précisons que les focus groups ont été des moments où nous avons posé le moins de questions possible, laissant le brainstorming et les discours individuels se développer.
Nous avons-nous-même conduit l’ensemble des entretiens individuels et certains des entretiens de groupe. Pour les entretiens de groupe, nous avons sollicité l’appui de trois étudiants en sociologie (deux en master et un en thèse de doctorat 16 ). Ils ont été d’un apport important dans la conduite des focus groups, la prise de notes et la transcription des entretiens enregistrés.
Deux étapes ont ainsi ponctué le temps des entretiens proprement dits : celle des entretiens avec les enquêtés en déplacement groupé puis celle des entretiens avec les enquêtés en déplacement individuel. A la phase de la session d’entretiens en regroupement des enquêtés, deux entretiens collectifs avec l’ensemble de l’échantillon ont été réalisés, l’un au début (introduction sur le sujet, les objectifs et l’organisation pratique de la rencontre) et l’autre à la fin de la session (nouvelles informations, insistance sur d’anciens éléments, perspectives, etc.).
Les modalités d’enquête à distance sont diverses, de sorte que l’expérience effectivement vécue est importante pour évaluer la méthode et sortir des positions de principe, où le respect de l’orthodoxie frise parfois l’anachronisme. Patrick Gaboriau nous rappelle les critiques dressées, depuis la naissance de l’anthropologie, contre ce que des sceptiques comme Jean Copans ont appelé « ethnologie de cabinet » et, d’autres, « anthropologie en fauteuil ». D’après Gaboriau, Bronislaw Malinowski prévenait déjà des illusions de « l’ethnologie de véranda » lors de laquelle “les indigènes sont convoqués à la résidence de l’administration coloniale pour dialoguer avec eux, loin de leurs conditions de misère” (Gaboriau, 2018 : 47). Récemment, sur les trois enquêtes sociologiques en ligne en France pendant les restrictions de mouvement imposées par la pandémie de la Covid 19 que Balaudé et alii (2022) ont observées, ils ont constaté une altération des discours inhérente à la dégradation des conditions mêmes de déroulement des interviews. Le manque de compétence technique, chez les enquêtés, dans la manipulation des outils numériques (vidéo-conférence, sms, téléchargement de documents, réseaux sociaux, téléphone…) et la faible concentration des enquêtés derrière leur appareil et non en présence de l’enquêteur, ont été à l’origine de données de consistance insatisfaisante.
Conscient des risques de l’« ethnologie de véranda » et de l’enquête en ligne numérique, nous avons conçu et exécuté une démarche susceptible de minimiser non seulement ces risques, mais également ceux de l’enquête in-situ. Rappelons que notre démarche s’appuie sur une longue fréquentation antérieure des enquêtés dans leurs milieux de vie habituels que sont les villages et les centres administratifs mais aussi le chef-lieu de région (Fada N’Gourma) ont beaucoup ont fui pour se protéger de la violence depuis le déclenchement du "terrorisme" dans la région. Notre méthode procède par le déplacement des enquêtés à la capitale pour des entretiens directs, individuels et collectifs, ainsi que des entretiens téléphoniques (et non avec des technologies numériques). Le contexte général est celui d’une grande mobilité des individus favorisant des rencontres fréquentes entre les enquêtés et le chercheur ; le contexte est aussi celui de l’accès du chercheur à une part importante de l’information par le biais des médias et des réseaux numériques. De telles conditions sont spécifiquement favorables à une production efficace de données sans pour autant se rendre physiquement chez les informateurs. Une méthode d’autant plus productive qu’elle permet de prévenir une des contraintes de taille auxquelles fait face toute enquête de terrain: la tendance à la rétention de la parole par les enquêtés lorsque l’interview a lieu chez eux.
Loin de chez soi, la parole libérée ?
Une des spécificités du milieu rural par rapport au milieu urbain tient au fait que la frontière entre vie privée et vie publique est moins étanche (Durkheim, 1991 [1930]). Toute tentative de se mettre à l’écart des autres, ne serait-ce qu’un instant, est interprétée comme anormale, risquée et suspecte. Elle est appréhendées, soit comme la manifestation d’un déficit de confiance, soit comme une mise en risque pour l’enquêté qui parle sans témoin, à un étranger de surcroît (l’enquêteur). Réaliser un entretien véritablement individuel ou circonscrit à un groupe de personnes, sans intrusion ou présence indiscrète relève souvent de l’impossible dans une communauté rurale (Mendras, 1961). Un homme ne s’empêchera pas, a priori, de venir assister à l’entrevue avec son frère ; un époux ne se gênera guère de s’ingérer dans l’interview que donnera sa femme ; les enfants, les voisins, les parents, voire de simples habitants du village, ne songeront pas toujours à respecter le caractère « privé » d’un entretien individuel. Les entretiens individuels de recherche se terminent souvent à plusieurs et il est rare que des entretiens collectifs réunissent uniquement les participants attendus. Il en résulte que lors d’entretiens de recherche, les interviewés se sentent dans une situation de contrôle social plus fort. Des individus en qui l’enquêté ou l’enquêtée n’a pas confiance, ou en présence de qui il ou elle ne voudra pas exprimer certaines pensées ou informations, seront, par leur ingérence ou simple présence, source de censure.
Lors de nos séjours d’enquête dans les villages du Gourma avant que se développe l’« insécurité terroriste », nous avons fait l’expérience de cette difficulté lorsque nous avons tenté d’obtenir des entretiens avec des jeunes, des femmes ou des allochtones. L’aval de « ceux à qui ils appartiennent » – selon la formule convenue dans le milieu local pour désigner les aînés, parents, époux, hommes, autochtones – est une condition préalable mais parfois difficile à obtenir. Le domaine des aires protégées relevant de la question foncière, des concessions et des quartiers entiers d’allochtones, sur décision de leurs aînés, se sont refusés à en parler (ou l’ont fait à minima). Les tuteurs autochtones ne manquent pas de rappeler à l’attention de leurs hôtes allochtones que ceux-ci ne sont pas légitimes à informer ou commenter au sujet de la terre ; les critiques et menaces (de retrait de terre) contre ceux qui enfreignent à cette règle sont fréquentes. Les migrants semblent avoir intériorisé le principe après l’avoir « accepté » au moment de négocier leur droit d’installation ou d’exploitation sur la portion d’espace qui leur est prêtée. Le sujet des groupes « terroristes » étant en soi tabou, il l’est encore plus quand il est associé à celui, déjà sensible, des aires protégées. Critiquer l’annexion des forêts revient à défier ces nouveaux maîtres des lieux. Les victimes d’attaques ciblées qu’on leur attribue dans les villages seraient les personnes qu’ils soupçonnent de comportement ou de complicité défavorable à leur entreprise.
Par contre, nous avons pu observer que quand l’enquêté rejoint l’enquêteur, le chemin s’inverse ; l’enquêté « sort » de son milieu social avec ce que celui-ci peut contenir comme présences, regards et écoutes indiscrets pouvant le dissuader de s’exprimer ou biaiser ses paroles. Les entretiens se déroulent chez l’enquêteur, pas chez l’enquêté. Dès lors, le déplacement de l’enquêté loin de chez lui peut avoir un effet de libération de sa parole. La crainte du risque de réaction négative des autres membres de la communauté villageoise ou lignagère en découvrant le contenu des propos, ou même le simple fait que quelqu’un ait accepté de parler avec des étrangers comme le chercheur et ses associés, s’en trouve atténuée. Les entretiens individuels ex-situ tels que nous les avons réalisés accordent donc plus de confidentialité à la conversation.
En outre, étant moins sollicité par ses multiples occupations (agriculture, élevage, cueillette, pêche, emploi de pisteur dans une concession de chasse, commerce, etc.), ou ses obligations sociales (participation événements aux heureux ou malheureux, rassemblements et entrevues familiaux et communautaires, administration de la cité, etc.), l’enquêté.e trouve sa liberté de parole confortée par le temps qu’il peut consacrer à la conversation avec l’interviewer. Venu spécialement en ville pour l’enquête, le paysan est, tout au long de son séjour, à l’abri de ce risque d’indisponibilité. Le dévoilement qui nous a été fait, dans les détails, de la teneur de certains échanges sur des sujets sensibles (tels que certaines stratégies de lutte contre les groupes « terroristes ») avec des autorités administratives ou sécuritaires n’est pas sans rapport avec cette absence de contrainte de temps.
De plus, l’enquête ex-situ libère la parole de l’informateur de la censure des groupes armés, qu’ils soient étatiques ou non étatiques. « Moins tu en parles, mieux c’est pour toi. On est ici en train de parler là, si c’était à l’Est, le lendemain on vient t’enlever » nous a indiqué un de nos enquêtés lors des entretiens menés à Ouagadougou. La méfiance ne porte pas seulement sur les groupes armés, elle est également nourrie entre villageois, membres de la même famille et de la même maisonnée. « Entre les populations, il n’y a plus la confiance. Si vous organisez une rencontre pour voir comment faire, trop durer c’est 30 minutes, les gars sont déjà au courant : qui a organisé cette rencontre ? Qui a dit quoi ? Qui fait quoi ? ça fait que ça devient compliqué, ça devient compliqué. » nous a aussi confié un leader.
Ces entretiens ont permis que des émotions soient exprimées : colère chez certains, peur chez d’autres, souffrance chez tous. Les entretiens individuels ont été, en effet, des moments de narration par les interviewés de leurs ressentiments, des occasions de désignation nominative de coupables et de victimes, de dévoilement de cachettes, de confidences relevant de la vie privée, des demandes d’aide pour leur communauté et pour eux-mêmes 17 . Certaines personnes ont manifesté un intérêt particulier pour ces entretiens ex-situ qui leur ont offert l’occasion de se raconter et se prononcer sur des violences qu’elles vivent mais dont elles s’abstiennent de parler, par crainte des représailles des « terroristes », des FDS et les VDP.
Dans notre enquête ex-situ, les enquêtés ont participé, aux côtés des informateurs relais, à l’organisation des déplacements, avant de faire le voyage ensemble, avec tout ce que cela implique comme partage d’informations et d’entraide, pour les transports notamment. Ils ont été accueillis comme éléments du même groupe d’informateurs, hébergés dans la même auberge et dans les mêmes conditions matérielles. Ces enquêtés partagent le climat de crise sécuritaire et connaissent le même risque d’être victimes, à tout instant, du conflit armé. Cela minimise la méfiance entre participants à l’enquête ex-situ, même si cela ne la supprime pas. Les enquêtés que nous avons invités proviennent de milieux ethniques (Gourmantchés, Mossi, Peuls, Zaocés), villageois ou professionnels (agriculteurs, éleveurs, apiculteurs, maraichères, etc.) suffisamment différents, voire géographiquement distants, pour ne pas pouvoir se contester légitimement les dires ni les dévoiler, une fois de retour au village, et compromettre leurs auteurs.
Au lieu de combiner recueil de sources écrites 18 , entretiens en présentiel in-situ et observation participante comme le recommande Olivier de Sardan (2008), notre méthode a agencé recueil de sources écrites, entretiens en présentiel ex-situ, observation des situations d’entretiens et entretiens téléphoniques. « Triangulation », répétition, saturation ont été favorisés par la diversité de nos sources, l’abondance et l’actualisation régulière de l’information sur une aire géographique plus étendue que ce que permet l’observation participante. La possibilité de toujours faire venir les enquêtés est une assurance pour l’itération fertile entre données et analyses qui caractérise toute recherche socio-anthropologique (Olivier de Sardan, 2008).
Enquête téléphonique
Si l’enquête téléphonique n’est pas nouvelle en sciences sociales (Larmarange et al., 2016 ; Bartiaux et al., 2010), elle est, en revanche, beaucoup plus rare dans les recherches anthropologiques ou socio-anthropologiques. Dans notre cas, l’enquête s’est poursuivie par téléphone depuis Ouagadougou en amont et en aval de la séquence de séjour collectif des enquêtés à Ouagadougou, et même un peu pendant. L’identification des informateurs simples par concertation entre nous et les informateurs relais, la négociation avec les informateurs invités par les informateurs relais, l’organisation du voyage à Ouagadougou, la poursuite des entretiens à distance après le séjour en groupe à la capitale ont été des étapes où le téléphone cellulaire a été un outil permanent. Les entretiens téléphoniques ont eu lieu non seulement avec ceux qui ont pris part au déplacement sur Ouagadougou, mais aussi d’autres personnes suggérées par les entretiens téléphoniques au fur et à mesure de la succession des discussions. Entamée bien avant cette enquête, organisée spécifiquement pour le rapport commandité par le GRET, nos conversations téléphoniques avec des habitants de la région de l’Est (depuis Ouagadougou) n’ont jamais cessé, même après la période de l’enquête. Celle-ci ne s’est différenciée que par l’intensification des communications téléphoniques et l’augmentation du nombre de personnes avec qui nous parlions. La communication avec des membres de l’échantillon d’enquête, comme avec des personnes avec qui nous échangions avant l’enquête et maintenant avec de nouvelles personnes avec qui nous sommes en contact après l’enquête, est continue. Comme l’ont constaté également Compaoré et Bojsen (2020), l’enquête qui utilise les outils numériques a ceci de singulier qu’elle prend difficilement fin. Notre expérience permet de préciser que cela vaut aussi pour l’enquête par le téléphone. On peut même se demander avec Bouju (2015) si, avec ces outils électroniques, le chercheur quitte encore son terrain. Comme toute technique de production des données, l’enquête par téléphone a ses limites. Maintenir le contact avec les anciens informateurs et négocier les entretiens avec des personnes nouvelles se révèle parfois difficile pour des raisons techniques, en raison des pannes de réseau notamment, ou de la mobilité forcée des populations. Le départ d’une localité s’accompagne souvent de difficulté d’accès à un réseau opérationnel. Le réseau fonctionnel dans le village de départ n’est pas toujours le même à l’arrivée. Certains sont amenés à se procurer un nouveau numéro, d’autres mettent du temps à le faire, sans compter ceux qui perdent leur appareil dans la fuite. La dispersion des habitants rend difficile le fait de passer par un enquêté que l’on connait pour nouer ou renouer contact avec un autre. Mais cela évoque les rendez-vous manqués bien connus en enquête de terrain (Dolnik, 2011 : 16). Sous l’angle théorique, la plus grande limite de l’enquête par téléphone est la privation, pour le chercheur, de la possibilité d’observation directe de l’environnement circonstanciel de la conversation. Les caractéristiques du lieu où se trouve son interlocuteur et les attitudes physiques de celui-ci échappent à la vue du chercheur. Or, les mimiques, les gestuelles, l’habillement, les postures de l’interviewé et tout ce qui l’entoure sont des données qui participent à l’objectivation de ses positions et relations sociales, à la clarification de ses discours et à la traduction de son état mental au moment où se déroule l’interview.
Mais ces faiblesses nous semblent contrebalancées par les forces de ce type d’enquête. Les avantages de l’enquête par téléphone tiennent au fait que, contrairement à l’entretien face à face, l’enquêté ne voit pas de guide d’entretien ou d’appareil d’enregistrement entre les mains de son interviewer. La conversation est préservée de l’effet défavorable produit par l’intrusion de tels objets sur la confiance de l’enquêté et l’amène à ressembler davantage à une conversation ordinaire. Lors d’entretiens en présentiel, il est arrivé que des interviewés attendent que l’enquêteur range ses instruments de consignation de notes pour oser des dévoilements qui se révèlent décisifs dans l’orientation du travail interprétatif
Enfin, l’enquête téléphonique offre une grande facilité pour compléter l’information et la mettre à jour à tout instant, ce qui représente un atout considérable dans l’étude de la violence armée. Il est aussi possible de reprendre contact avec l’informateur en vue de poser les questions nouvelles qui émergent longtemps après le dernier entretien, par exemple à l’étape de l’analyse du corpus d’informations collecté. Nous avons pu ainsi préciser et nuancer des informations et des points de vue tout au long de l’étude, et non pas seulement au moment de l’enquête principale. Nous avons, en outre, pu prendre en considération l’évolution de la situation sécuritaire sur le terrain : la province de la Tapoa qui était la moins touchée des trois provinces au moment des entretiens de Ouagadougou, a atteint le niveau de fréquence des attaques des autres, et les a même dépassées par moments, durant les mois et années qui ont suivi. En conséquence, les discours des participants au voyage que nous avons pu appeler ou rencontrer à nouveau à Ouagadougou et Fada N’Gourma ont changé : les plaintes, qui portaient sur les destructions des champs et du bétail par la faune ont été remplacées par des témoignages à propos des attaques « terroristes » et leurs incidences, dans des termes similaires à ce que vivent les autres provinces. Le Parc National du W et les concessions de chasse attenantes qui étaient épargnés et bénéficiaient encore de patrouilles de police forestière sont désormais envahis par les « groupes armés terroristes ». L’enquête téléphonique n’est pas nouvelle en sciences sociales, mais c’est dans les approches quantitatives, telles que celles des sondages d’opinion en sociologie, qu’elle est particulièrement documentée (Larmarange et al., 2016 ; Bartiaux et al., 2010). Elle semble plus rare dans les recherches socio-anthropologiques. Pourtant, l’application que nous l’avons faite dans la présente recherche laisse apparaître une efficience de cette technique dans la production des données, cela à plusieurs titres.
Conclusion
L’enquête anthropologique en terrain de violence armée n’est pas nouvelle, qu’elle soit de type in-situ ou ex-situ. Le choix pour l’une ou l’autre de ces méthodes est tributaire des réalités spécifiques de chaque contexte. Tout en illustrant, par les nombreuses expériences de « fieldwork under fire » accomplies par des anthropologues de par le monde, la possibilité et la nécessité d’enquête in-situ dans des zones en plein conflit armé, l’abondante littérature anthropologique sur ce défi méthodologique et épistémologique atteste aussi de l’existence de terrains véritablement inaccessibles tant le risque vital pour le chercheur, ses collaborateurs et ses informateurs, est élevé. Dès lors, l’« enquête de terrain », consacrée comme unique méthode valide en anthropologie (Malinowski, 1989) et en socio-anthropologie (Olivier de Sardan, 2008) devient inopérante.
C’est la situation que connaît actuellement la région de l’est du Burkina Faso, aux prises avec une violence extrême, favorisée, entre autres, par la présence d’un vaste massif forestier servant de refuge aux groupes armés non étatiques et violents de revendication politique ou religieuse – désignés dans ce texte comme groupes « terroristes ». Un séjour d’enquête dans les villages de ce Gourma burkinabè comporte un triple risque pour le chercheur : celui de trouver des localités vidées de leur population ou, tout au moins, des informateurs qu’il était venu rencontrer ; celui de rencontrer des habitants dont la parole est muselée par la méfiance inhérente au phénomène « terroriste » et enfin, celui de subir la violence armée ou de la faire subir à ses hôtes et assistants. Plus spécifiquement, pour une étude sur le « terrorisme » comme la nôtre, les faits que l’on viendrait observer relèvent de l’inobservable, puisqu’il est question de scènes de violence inopinées et mortelles. Les seuls témoignages que l’on peut recueillir au titre des données primaires le sont à l’extérieur de la zone concernée.
Voulant mettre en œuvre, à l’occasion d’une expertise, l’observation rigoureuse des « règles du mode recherche » (Olivier de Sardan, 2011) dans la production, à distance, de la connaissance sur cette région de l’extrême Est burkinabè, nous avons procédé par une enquête que nous qualifions d’« ex-situ », et qui articule deux techniques inhabituelles de production des données en socio-anthropologie : le déplacement des enquêtés et les entretiens téléphoniques. La quantité et la qualité du matériau informatif généré au regard des analyses qu’il permet nous semblent faire la preuve de l’efficacité de cette double innovation méthodologique.
Plus qu’un palliatif au terrain impossible, l’« enquête ex-situ », telle que nous l’avons expérimentée sur les liens entre « terrorisme » et aires protégées dans ce contexte d’insécurité, s’est révélée receler un potentiel heuristique insoupçonné. Notre démarche a consisté à faire se déplacer des enquêtés pour rejoindre le chercheur en vue de la réalisation d’entretiens. Elle requiert des enquêtés à la fois une « compétence informationnelle » et une « capacité de déplacement ». La première s’évalue en considération des capacités de la personne de délivrer des informations satisfaisantes sur l’objet d’étude. La seconde consiste, pour l’individu, en son droit moral, selon les valeurs et normes sociales de sa communauté, à effectuer le type de déplacement que lui demande l’enquête. L’enquêté qui rejoint l’enquêteur loin de chez lui accroît sa « liberté de parole » et enrichit l’entretien de recherche : il s’affranchit de la censure qu’engendrent les promiscuités ambiantes du milieu rural, des contraintes de temps et des craintes de représailles venant des protagonistes du conflit « terroriste ».
La « liberté de parole » qu’offre une enquête ex-situ à tous les participants à l’enquête peut s’avérer plus grande que celle d’une enquête se déroulant dans leur milieu social habituel. Elle offre aux interlocuteurs la possibilité de multiplier les moments d’entretien en présentiel et d’augmenter ainsi les possibilités d’itération tout au long du processus d’enquête. Le matériau informatif réuni de première main est fait de témoignages directs (dont les témoignages de victimes du « terrorisme » ou de ceux qui se voient interdire l’accès aux ressources foncières contenues dans les aires protégées) ou indirects (situations vécues par des proches ou des connaissances). Les récits sont corroborés, nuancés ou contredits par d’autres personnes vivant au quotidien les événements associés au « terrorisme » et aux aires protégées ou participant à la gestion de ces situations et de leurs incidences. Ce corpus de données est riche en détails qui précisent des dates, des chiffres, des lieux, des narrations, des identités de personnes ou de groupes, etc.
Ces résultats substantiels n’auraient pas été atteints sans les entretiens téléphoniques, qui ont permis le maintien nécessaire du contact avec les enquêtés, mais aussi d’entrer en relation avec de nouveaux informateurs efficaces vu les évolutions du phénomène « terroriste » sur le terrain et, ce faisant, de mettre à jour et trianguler les informations en vue d’interprétations plausibles.
En science sociale, les chercheurs sont appelés constamment à questionner leurs objectifs et leur démarche (Javeau, 2010: 202) car « la méthodologie est un assemblage de techniques et d’outils en fonction de la problématique, des objectifs et de la situation, toute méthodologie est circonstancielle » (Augé et Colleyn, 2014 :6). Cela vaut bien pour la socio-anthropologie.
Si l’enquête ex-situ n’est pas la panacée, elle peut constituer une alternative à l’enquête de terrain in-situ lorsque celle-ci se révèle impossible à mettre en œuvre. D’autant que le terrain tend à se « multilocaliser » (Ayimpam et Bouju, 2015 :12) et les endroits non accessibles pour une enquête de recherche in-situ à se multiplier. Sauf à passer en mode distanciel, à la faveur de cette autre caractéristique contemporaine du terrain : l’adoption rapide et massive des technologies modernes de communication. C’est le cas du Gourma burkinabè où la téléphonie mobile est désormais appropriée en milieu rural, où elle est devenue un élément de la vie quotidienne et un outil essentiel de la résilience face à la nouvelle et nébuleuse forme de violence qu’est le « terrorisme ». Ce double changement historique n’épargne aucun continent : des terrains de plus en plus difficilement accessibles physiquement mais possibles, virtuellement et hors site. Loin de nous l’idée de plaider pour une « anthropologie en fauteuil ». A l’instar de Hagberg et Körling (2015) et Hagberg (2019), nous voulons plutôt éviter de réduire l’anthropologie à sa méthodologie classique, et prendre en considération le fait que le terrain a cessé d’être uniquement l’espace-temps fermé du village. L’information accumulée antérieurement au moyen d’une ethnographie classique menée dans la durée, sur un terrain habituel, gagne de plus en plus à être triangulée et mise à jour avec les données qui parviennent en temps réel au chercheur quand il n’est plus physiquement dans le village d’enquête. Plus qu’un complément et un palliatif à l’observation participante, ce corpus de données produit « hors terrain » possède des spécificités heuristiques dont nous avons fait état. Nous plaidons ainsi, sur la base de l’enquête présentée dans cet article, pour un renouvellement de la méthode socio-anthropologique.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Les auteurs n’ont bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à leurs droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
Remerciements
Nous remercions beaucoup Maryvonne Charmillot (Université de Genève – Suisse) de ses commentaires et corrections qui ont contribué à l’amélioration significative du manuscrit.
