Abstract
Résumé
Cette recherche examine comment les individus se connectent à la nature et comment différentes perceptions de continuité ou de discontinuité avec des non-humains influencent leurs habitudes de consommation. En s’appuyant sur la remise en question de la distinction traditionnelle entre nature et culture proposée par Descola en 2005, cette étude met à l’épreuve empiriquement le concept d’« hybridité ontologique » introduit par les auteurs. A l’aide de données qualitatives recueillies auprès de 25 consommateurs, l’analyse révèle le processus par lequel des ontologies non-naturalistes pénètrent l’ontologie dominante, qui sert d’arrière-plan critique à ces infiltrations. Sous l’impulsion d’événements déclencheurs, ces infiltrations produisent des ontologies hybrides à l’origine de changements dans les pratiques de consommation. Nous discutons les perspectives offertes par ces infiltrations ontologiques pour le marketing et la société dans son ensemble.
Hormis quelques exceptions (Arnould, 2021 ; Marchais, 2021 ; 2023 ; Marchais et Roux, 2022 ; Robert-Demontrond, 2023 ; Sommier, 2021), les recherches en marketing interrogent rarement la façon dont nous, en tant que consommateurs modernes occidentaux, considérons notre position dans le monde et appréhendons les entités non-humaines ou d’autres « modes d’existence » en dehors du nôtre (Ingold, 2002 ; Latour, 2013). De telles perspectives font référence à ce que les philosophes nomment « l’ontologie », c’est-à-dire la manière de concevoir l’« être », laquelle influence à son tour la façon dont nous définissons la nature, envisageons l’altérité et nous comportons en tant qu’êtres humains, en particulier lorsque nous consommons (Tableau 1). Aborder les pratiques de consommation à travers le prisme de l’ontologie est l’objectif de cette recherche, car il nous offre une nouvelle manière de comprendre les changements qui ont cours chez certains individus. A cette fin, nous identifions d’abord les présupposés ontologiques selon lesquels vivent différents groupes sociaux dans le monde. Suivant la typologie de Descola (2005), l’Occident moderne cultive une dominante « naturaliste » : malgré sa continuité physique avec certaines espèces animales, l’humain y est considéré comme le seul sujet doté d’intériorité, c’est-à-dire d’âme et de conscience, ce qui le place à la fois dans et au-dessus de « la nature ». Toutefois, les recherches récentes en éthologie, biologie, éthique environnementale et bio-sémiotique questionnent la suprématie morale et l’exceptionnalisme de l’espèce humaine (Askegaard, 2021 ; Yong, 2022), ouvrant la voie à une version « atténuée » du naturalisme (Sommier, 2021 : 29), qui semble s’« effriter » (Descola, 2005 : 336). De plus, comme le suggère Descola (2005 : 404), le naturalisme peut être « infiltré » par des ontologies non-naturalistes telles que l’animisme, le totémisme et l’analogisme, qui combinent différemment la perception des continuités (similarités) et des discontinuités (différences) de l’intériorité et de la physicalité des existants. Par exemple, les Occidentaux peuvent attribuer une âme à leur chat, avoir des croyances selon lesquelles les mouvements orbitaux des planètes peuvent influencer leurs actions, ou développer un profond sentiment de connexion avec un lieu spécifique et ses habitants, humains et non-humains (Descola, 2005 : 404). Notre compréhension de la manière dont les ontologies non-naturalistes s’infiltrent dans le naturalisme demeure néanmoins limitée. Aussi, notre deuxième objectif est d’explorer le processus par lequel des individus, nés dans une société naturaliste, sont infiltrés par des ontologies non-naturalistes. En guise de troisième objectif, nous examinons en quoi ce que nous appelons « l’hybridité ontologique » affecte leurs pratiques de consommation. Dans la continuité de quelques études récentes qui réinterrogent le naturalisme (Arnould, 2021 ; Askegaard, 2021 ; Helkkula et Arnould, 2022), nos deux questions de recherche sont les suivantes : comment les consommateurs conçoivent-ils leurs relations à la nature ? Comment leurs perceptions des continuités/discontinuités avec les non-humains affectent-elles leurs habitudes de consommation ? Les réponses à ces questions permettent d’éclairer d’un jour nouveau la manière dont les consommateurs adoptent des pratiques de consommation plus durables.
Approches philosophiques et descoliennes de l’ontologie.
Suivant Latour (1993) et sa critique de la constitution moderne, cette recherche se fonde sur le système des ontologies de Descola (2005) et la question de la prééminence de la pensée moderne occidentale. En cohérence avec d’autres travaux académiques (Saito, 2023), elle développe l’idée d’hybridité ontologique en cherchant à identifier des traces d’ontologies non-naturalistes dans les récits des consommateurs occidentaux. Bien que Descola (2005) ait observé de nombreux groupes sociaux dans le monde et, plus récemment la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes (Descola et Pignocchi, 2022), il a laissé dans l’ombre, sur le plan empirique, l’étude des processus par lesquels des consommateurs occidentaux adhèrent à des ontologies non-naturalistes et la manière dont ces hybridités ontologiques se reflètent dans leurs pratiques de consommation. Cette étude complète ainsi les approches antérieures des rapports nature-culture (Descola et Pignocchi, 2022 ; Marchais, 2021 ; 2023 ; Robert-Demontrond, 2023 ; Sommier, 2021), en mettant en lumière le concept d’infiltration ontologique préfiguré par Descola (2005), et en caractérisant empiriquement les ontologies présentes dans les représentations et les pratiques des consommateurs. Elle se concentre sur la manière dont les consommateurs questionnent leur propre ontologie et dont ce questionnement facilite leur ouverture aux ontologies non-naturalistes qui, en retour, affectent leurs pratiques de consommation. Elle offre ainsi une alternative anthropologique aux approches basées sur les motivations, les traits de personnalité, les déterminants sociodémographiques et contextuels pour expliquer le comportement du consommateur.
Cadre conceptuel
Réexaminer les fondements ontologiques des pratiques de consommation
Etant donné que notre étude se concentre sur les consommateurs occidentaux, nous examinons d’abord les fondements ontologiques des sociétés modernes contemporaines. L’ontologie est une branche de la philosophie qui traite de la nature de l’être (voir Tableau 1) et dont les conceptions ont évolué depuis Aristote dans le sens d’une pluralité des « modes d’existence » – la science, la religion, la technologie, la politique, l’économie et le droit –, chacun ayant son propre « mode de véridiction » (Latour, 2013). L’ontologie rend explicite le fondement à partir duquel dérivent nos conceptions du monde. Comme celles-ci influencent la manière dont nous consommons, il est crucial d’interroger la façon dont les sociétés occidentales conçoivent la nature, c’est-à-dire comme le fruit d’un dualisme qui l’opposerait à la culture.
Dans un article largement discuté (Bourg, 2019), White (1967) suggère que la position de domination de l’homme sur la nature remonte à la théologie chrétienne. Selon la lecture que fait White de l’anthropocentrisme chrétien, l’homme est l’être créé et protégé par un Dieu tout-puissant qui lui donne la nature en offrande, perspective reprise par Descola (2005 : 131) lorsqu’il indique que « les descendants d’Adam sont destinés à occuper la première place ici-bas et à gouverner la hiérarchie des créatures inférieures ». Bourg (2019), cependant, indique que la lecture de White (1967) élude deux autres lectures possibles de la Genèse. L’une est un modèle pastoral de « gouvernance » (Passmore, 1974), dans lequel l’humanité est responsable de l’entretien et de la culture du jardin où Dieu l’a placée. La deuxième est un modèle de « citoyenneté » dans lequel tous les êtres sont égaux devant le Créateur et appelés à une commune fraternité. Saint François d’Assise, auquel White (1967) fait allusion en prêchant pour une « forme écologiquement amicale de chrétienté » (Taylor et al., 2019 : 43), a cultivé cette posture humble, qui inspirera plus tard les conceptions romantiques des relations homme/nature (Nash, 1982 ; Oerlemans, 2004).
Dans les cultures occidentales, la vision prométhéenne de l’être humain, à la fois dans la nature et au-dessus d’elle, a influencé la manière dont la raison ressort comme le propre de l’homme en tant qu’espèce. Le concept de nature, domaine indépendant distinct des humains, a de fait ouvert la voie à son exploitation matérielle, un phénomène attesté dès le Moyen Age (Anheim, 2018) et prolongé à la Renaissance lorsque le concept judéo-chrétien de l’âme a évolué vers des idées laïques d’esprit (le cogito de Descartes), puis d’identité individuelle au siècle des Lumières (Mauss, 1985/1938). L’héliocentrisme de Copernic, la mathématisation de l’espace par Galilée, la théorie de la gravitation de Newton et l’approche expérimentale de Bacon ont redéfini la nature comme une sphère à explorer, contrôler et maîtriser (Charbonnier, 2015 ; Larrère, 2016 ; Larrère et Larrère, 2015 ; Latour, 1993 ; Maris, 2014 ; Pálsson, 1996). Nombre de chercheurs considèrent ainsi la révolution scientifique du XVIIe siècle comme l’origine du « Grand Partage » entre la nature et l’homme (Latour, 1993), ou entre la nature et la culture selon les termes de Descola (2005). Sur quatre siècles à peine, l’exploitation croissante de l’environnement naturel par le capitalisme de marché a non seulement fait disparaître la « part sauvage du monde » (Maris, 2014), mais a également enraciné une ontologie instrumentale et anthropocentrique menaçant la vie elle-même (Bonneuil et Fressoz, 2016 ; Chansigaud, 2015 ; Crutzen et Stoermer, 2000 ; Foster, 2000 ; Saito, 2023 ; Steffen et al., 2011). L’intensification croissante des activités anthropogéniques conduit à une détérioration irréversible de la nature (GIEC, 2022), malgré les alertes lancées dès les années 1970 (Commoner, 1971).
Conscience environnementale dans la recherche sur le consommateur
C’est au moment où sont pointées les « limites de la croissance » (Meadows et al., 1972) que sont soutenues les premières thèses en marketing qui se concentrent sur les pratiques de consommation « socialement responsables » (Antil, 1978) et « socialement conscientes » (Allen, 1978). Ces études ont nourri un large corpus de recherches orientées vers la psychologie du consommateur, les comportements écoresponsables (Durif et al., 2011 ; François-Lecompte, 2005), ainsi que différentes mesures de préoccupation pour l’environnement ou le changement climatique (Bamberg, 2003 ; Myers et al., 2012 ; Schneider et al., 2021). Pointant le phénomène de « green gap » (Giannelloni, 1998), de telles approches montrent aussi la limite des liens causaux entre la préoccupation environnementale et les pratiques écologiquement responsables (Elgaaied, 2012 ; Gleim et Lawson, 2014). Du fait que les consommateurs sont présentés comme des sujets délibératifs dont les changements comportementaux peuvent être expliqués par des variables internes telles que les émotions (Myers et al., 2012 ; Schneider et al., 2021) ou des variables socio-psychologiques comme les normes (Bertrandias et Elgaaied-Gambier, 2014), la relation ontologique fondamentale entre les individus et la nature est laissée dans l’ombre et, de fait, insuffisamment questionnée.
Par contraste, les perspectives culturalistes sur la consommation abordent les relations homme-nature en explorant une variété d’expériences extraordinaires, telles que le retour à la vie primitive (Belk et Costa, 1998) ou l’immersion dans des sports extrêmes en plein air (Arnould et Price, 1993 ; Celsi et al., 1993 ; Scott et al., 2017). Critiquant à la fois les approches instrumentales et romantiques de la nature, Canniford et Shankar (2013) développent également une vision latourienne des hybrides (Latour, 1993 ; 2005) pour montrer que la nature est une construction socio-matérielle que certains consommateurs « purifient » constamment à travers leurs représentations narratives. L’approche de ces auteurs contredit certes la conception objectivante et matérialiste de la nature, mais elle ne remet pas en cause le fossé ontologique entre humains et non-humains, lesquels demeurent dépourvus de qualités cognitives, morales et sociales ou de droits juridiques (Landivar et Ramillien, 2019). Les humains conservent un monopole de conscience réflexive, élargissant ainsi leur emprise sur le monde et incorporant des objets (des non-humains) dans leur moi étendu (Belk, 1988 ; Kunchamboo et al., 2017 ; Sartre, 1943). En résumé, la plupart des recherches en sciences sociales maintiennent une suprématie de l’homme sur la nature. Les autres perspectives que nous examinons à la suite cherchent quant à elles à défamiliariser la primauté incontestée des individus en tant qu’agents capables d’agir sur le monde.
Le pouvoir des choses naturelles : vers d’autres relations aux existants
Deux courants de recherche remettent en question l’axiome de la domination humaine propre à l’ontologie naturaliste. Le premier est représenté par les approches anthropologiques de la magie qui montrent la porosité des propriétés physiques et morales entre humains et non-humains (Frazer, 2009 ; Mauss, 1902). L’anthropologie évolutionniste, historiquement, a considéré l’attribution d’une agence aux choses et aux non-humains comme un résidu de « mentalité primitive » (Lévy-Bruhl, 1931), expliqué par le mode de pensée préscientifique des non-Occidentaux (Lévi-Strauss, 2021/1966). Cependant, les pratiques magiques ont été ré-explorées dans les sociétés modernes au travers des approches ethnographiques de la sorcellerie (Camus, 1988 ; Favret-Saada, 1977) et dans les pratiques de consommation d’un point de vue psychosociologique (Argo et al., 2006 ; 2008 ; Fernandez et Lastovicka, 2011 ; Nemeroff et Rozin, 2000 ; Rozin et al., 1986). Ces recherches montrent que les consommateurs modernes ressentent également de la révérence envers des éléments du monde physique et éprouvent un sentiment de « communion avec la nature » (Arnould et Price, 1993 : 33), tout en créant des connexions extraordinaires, irrationnelles ou « superstitieuses » entre certaines actions, événements et/ou objets (Arnould et al., 1999 ; St. James et al., 2011). La pensée magique témoigne donc du pouvoir que les objets « fétiches » peuvent exercer sur les individus (Belk, 1988 ; 1991 ; Fernandez et Lastovicka, 2011 ; Kramer et Block, 2008). Elle se révèle être un universel par lequel les individus ont des croyances en « une forme de causalité surnaturelle ou alternative qui s’étend au-delà de celles qui régissent le monde naturel » (Latour, 2010 ; Rosengren et French, 2013 ; Rozin et al., 1986) et qu’ils cherchent en retour à reprendre le contrôle sur les objets par le biais de rituels (Arnould et Price, 1993 ; Arnould et al., 1999 ; St. James et al., 2011).
L’autre courant de recherche est la théorie de l’acteur-réseau. Fondée sur les travaux des sociologues Bruno Latour et Michel Callon, elle repose sur une ontologie « plate » entre acteurs humains et actants non-humains. Elle s’est révélée utile pour rendre compte de l’émergence de certains marchés (Martin et Schouten, 2014) ou pour examiner l’évolution de la relation entre les consommateurs et les objets intelligents (Hoffman et Novak, 2018 ; Novak et Hoffman, 2023 ;). Cependant, à la différence des postulats de Callon et Latour, ces travaux placent les humains et autres existants dans une position d’oscillation entre domination et contrôle. Les choses peuvent en effet avoir une « force » (dans le sens du hau maori, Mauss, 1902) ou une « agence » (Ellen, 1988 ; Hoffman et Novak, 2018 ; Latour, 2006). Pour autant, elles ne sont pas considérées comme des sujets doués de conscience.
Descola (2005), quant à lui, s’appuie sur plusieurs domaines de recherche contemporains comme l’éthologie, la communication animale, les sciences cognitives et la philosophie morale pour reconnaître des formes d’intentionnalité, de conscience et d’intériorité chez certains animaux, témoignant ainsi d’un « naturalisme atténué » (Sommier, 2021). Ainsi, une structure théorique plus large est nécessaire dans la recherche en consommation pour rendre compte de la manière dont des discontinuités substantielles entre humains et autres existants coexistent avec des continuités observées ailleurs. C’est à Descola (2005) que nous empruntons cette exploration, structuration analytique et « théorie comparative complète » (Arnould, 2021 : 6) des diverses ontologies qui peuvent être trouvées dans le monde, vers lesquelles nous nous tournons à présent.
Vers une pluralité et une hybridité des ontologies
Dépassant le dualisme nature/culture et mobilisant une ethnographie de la population Achuar ainsi que des observations réalisées dans différentes sociétés à différentes époques, Descola (2005) considère que nos expériences sont façonnées par deux distinctions universelles, à savoir les « modes d’identification » et les « modes de relation ». Les modes d’identification se réfèrent à notre capacité à distinguer ce que nous rencontrons dans notre environnement (Descola, 2005 : 210). Quatre ontologies archétypales – le naturalisme, l’animisme, l’analogisme, le totémisme – émergent ainsi de la combinaison des formes de continuité/discontinuité entre humains et autres existants en termes d’intériorité et de physicalité. Deux types de relations caractérisent ensuite les liens qui se tissent entre humains et non-humains : des « relations potentiellement réversibles entre des termes qui se ressemblent », telles que l’échange, la prédation et le don ; et des « relations univoques fondées sur la connexité entre des termes non équivalents », telles que la production, la protection et la transmission (Descola, 2005 : 530) (voir Tableau 1).
Concernant les différentes ontologies, le
Le
Alors qu’une ontologie donnée peut être dominante en un lieu et une époque, et par conséquent « mobilisée de façon prioritaire », Descola (2005 : 404) soutient que cela n’empêche pas « la capacité qu’ont les trois autres de s’infiltrer occasionnellement dans la formation d’une représentation, dans l’organisation d’une action ou même dans la définition d’un champ d’habitudes ». Par exemple, lorsque les individus développent une socialité avec d’autres êtres en établissant des relations interpersonnelles avec des animaux de compagnie (Haraway, 2008), en leur accordant une intériorité similaire et/ou en considérant qu’ils ont une âme, ils illustrent l’existence d’infiltrations animiques dans le naturalisme. Parce que Descola (2005 : 294) suggère que les infiltrations peuvent « apporter des nuances et des modifications à l’expression du schème localement dominant », nous considérons que le terme « hybridité ontologique » capture correctement l’existence de ces infiltrations. Notre objectif étant d’étudier comment les modèles de consommation évoluent, notamment de manière plus durable, notre recherche examine si et comment le naturalisme, en tant qu’ontologie dominante des sociétés occidentales contemporaines (Descola, 2005), est remis en question, déstabilisé et infiltré par d’autres ontologies. Nous examinons ensuite comment l’hybridité ontologique affecte les pratiques de consommation, avant de discuter des implications de notre approche pour le marketing.
Méthodologie
Orientation méthodologique
Notre objectif de recherche étant de comprendre comment les consommateurs occidentaux se relient à la nature et aux entités non-humaines, et comment ils donnent un sens à leurs propres compréhensions et croyances, une approche par entretiens narrative et phénoménologique (Stern et al., 1998) a été jugée appropriée pour explorer leurs visions du monde, leurs parcours et leurs pratiques (Arnould et Wallendorf, 1994). Nous avons combiné les entretiens avec des observations, révélant la signification profonde que les consommateurs attachent à certains objets/êtres/entités. Par exemple, un bracelet en jade qui aurait pu apparaître comme un simple accessoire, s’est révélé, pour une répondante, avoir des propriétés énergétiques enracinées dans l’ontologie analogique. De même, le fait, partagé par plusieurs individus, de cohabiter avec des araignées illustre les relations intersubjectives de l’ontologie animiste. Compte tenu de la focalisation limitée de Descola sur les pratiques de consommation individuelles, qui plus est occidentales, nous avons combiné nos entretiens à des observations in situ qui en révèlent les significations ontologiques sous-jacentes. Nous avons adopté une approche à la fois biographique (Caru et Cova, 2006 ; Özçağlar-Toulouse, 2009 ; Wengraf, 2001), traitant les consommateurs comme des créateurs de récits de vie introspectifs (Pace, 2008), et phénoménologique (Thompson et al., 1989), en cherchant à accéder à leurs schémas relationnels intériorisés. Les émotions et les expressions de leur subjectivité ont permis de capturer leurs expériences vécues et leurs perspectives sur le monde (Merleau-Ponty, 1962). Tout au long des entretiens, nous avons aussi examiné en quoi leurs modes de socialisation avaient influencé leurs relations avec les non-humains (Özçağlar-Toulouse, 2009) et comment les infiltrations ontologiques non-naturalistes avaient infléchi leurs pratiques de consommation.
Collecte et analyse des données
Au total, vingt-cinq entretiens approfondis (McCracken, 1988) ont été conduits avec 17 femmes et 8 hommes. Les premiers répondants ont été recrutés au sein du cercle de connaissances des auteurs, à partir de la connaissance préalable qu’ils avaient de leurs relations aux non-humains, et de leurs pratiques de consommation. Les entretiens ont débuté par une question générale (« grand tour question », Spradley, 1979) sur la manière dont les répondants considéraient la nature. Des discussions détaillées ont suivi concernant leurs relations avec les animaux de compagnie, les animaux sauvages, les végétaux, les objets, les esprits, la place et le rôle de l’homme dans la nature (voir le guide d’entretien en Annexe 1). Ont été aussi explorées les manières dont les relations avec les non-humains leur ont été transmises dans leur éducation, l’annexe 2 illustrant les profils et les trajectoires de deux répondantes.
Pour élargir la gamme des relations homme-nature, nous avons ensuite utilisé une technique d’échantillonnage « en boule de neige » (Handcock et Gile, 2011) afin d’identifier des individus connus dans leur cercle social pour leur implication dans le chamanisme, la lithothérapie, les pratiques spirituelles, ainsi que pour leurs relations particulières avec des non-humains ou des lieux spécifiques. Nous avons cherché à identifier des pratiques spécifiques dans lesquelles les consommateurs occidentaux attribuent une intériorité aux non-humains (animisme), établissent des inférences causales que la science moderne ne reconnaît pas (analogisme) ou forment des collectifs situés avec des non-humains avec lesquels ils partagent certaines propriétés physiques et morales (totémisme). En nous appuyant sur l’hypothèse de Descola selon laquelle l’ontologie occidentale pourrait être possiblement hybridée, nous avons également recherché des « cas négatifs » (Paillé et Mucchielli, 2016), c’est-à-dire des profils qui pourraient conserver une forme de pureté naturaliste, sans traces d’infiltrations non-naturalistes. Tous les répondants, cependant, ont présenté des infiltrations animique et/ou analogiste dans l’ontologie naturaliste dominante. En revanche, le totémisme, caractérisé par la présence de collectifs humains/non-humains situés n’a pas pu être observée, ce qui ouvre la perspective d’autres recherches sur l’unité symbiotique entre les êtres et les lieux qui pourrait apparaître dans des zones particulières (Descola et Pignocchi, 2022).
Pour approfondir notre appréhension des infiltrations ontologiques et de leurs effets sur les pratiques de consommation, nous avons conduit plusieurs entretiens avec certains répondants. Les entretiens ayant soulevé de nouvelles questions au fur et à mesure, nous avons en effet jugé nécessaire de compléter les données initiales dans un processus d’enrichissement continu de notre compréhension de l’hybridité ontologique.
Les entretiens, d’une durée variant de 58 minutes à 2 heures 25 (en moyenne une heure et demie) ont été entièrement retranscrits. Le processus de codage nous a conduit à identifier des unités homogènes de sens (par exemple, les relations avec les animaux) et à les confronter avec les critères définitoires des ontologies de Descola (notamment, déterminer si ces relations relèvent du naturalisme, de l’animisme, de l’analogisme ou du totémisme). En utilisant des techniques d’analyse de contenu, verticale, puis horizontale (Bardin, 2013), les unités de codage ont ensuite été regroupées en thèmes (Gavard-Perret et al., 2012 ; Point et Voynnet Fourboul, 2006), faisant émerger des formes d’hybridité ontologique chez nos répondants (voir Tableau 2). Les interprétations ont été discutées et partagées avec eux pour vérifier la crédibilité, la fiabilité et la validité de nos conclusions (Wallendorf et Belk, 1989). La section suivante explore le processus d’émergence des infiltrations ontologiques et ses effets sur les pratiques de consommation des répondants.
Exemple de la grille de codage basée sur les définitions des ontologies de Descola et illustration avec le profil ontologique hybride de Rose.
Résultats : le processus d’infiltration ontologique à l’œuvre dans les pratiques de consommation
Nos résultats illustrent la manière dont deux ontologies – l’animisme et l’analogisme – infiltrent le naturalisme dans les croyances et les comportements des répondants (Figure 1). Nous illustrons d’abord comment le naturalisme s’exprime, avant de montrer que la position de l’homme dans le monde est remise en question et critiquée, ouvrant la voie à d’autres ontologies. Nous montrons ensuite que ces transitions vers des ontologies non-naturalistes sont associées à des événements déclencheurs saillants dans la vie des répondants. Enfin, nous illustrons la manière dont les pratiques de consommation et les modes de vie se transforment pour refléter cette hybridité ontologique. Le Tableau 3 présente les profils des répondants et les pratiques de consommation illustrant leur hybridité ontologique.

Le processus d’infiltration ontologique à l’œuvre dans les pratiques de consummation.
Profils des répondants et pratiques de consommation associées aux infiltrations ontologiques « non naturalistes ».
La colonne 3 regroupe des profils similaires en termes d’hybridité ontologique, en commençant par les infiltrations animiques les plus faibles vers les infiltrations analogiques les plus faibles, et culminant entre les deux vers les infiltrations analogiques et animiques les plus fortes.
La colonne 4 présente les pratiques idiosyncratiques des répondants.
L’ontologie naturaliste entre ouverture et critique
Descola (2005 : 404) affirme que les Occidentaux sont fondamentalement naturalistes, ce que nos résultats corroborent. En premier lieu, les répondants font fréquemment référence aux proximités physiques et biologiques entre humains et non-humains. Par exemple, Rose (31 ans, graphiste, avec une maîtrise en ingénierie) indique : « Nous provenons tous des mêmes éléments, donc cela pourrait être une sorte de continuité ». De même, Lisa (34 ans, assistante scolaire) explique que « scientifiquement, nous, en tant qu’humains, nous appartenons au règne animal ». Cette répondante pointe toutefois parallèlement la discontinuité de l’intériorité entre les humains et les non-humains, réaffirmant par exemple la supériorité et la domination humaines, si caractéristiques du naturalisme : « Je pense que notre intelligence est supérieure à celle des animaux. Nous avons évolué beaucoup plus rapidement qu’eux, ce qui signifie qu’aujourd’hui nous nous trouvons un peu « dominants » par rapport à eux » (Lisa). Cette adhésion au naturalisme est également illustrée par Lana (25 ans), cumulant plusieurs emplois à temps partiel, qui fait référence à la réflexivité et à la conscience propre à l’être humain : « L’homme a la capacité d’être conscient de son existence, que les animaux ne possèdent pas. Les êtres humains ont une réflexivité sur eux-mêmes au point de dire « je suis un être humain dans ce monde ». Toutefois, les répondants considèrent que les animaux sont « sentients », c’est-à-dire conscients d’eux-mêmes (DeGrazia, 1996) et de leurs interactions avec leur environnement, ce qui témoigne d’une forme de naturalisme « atténué » (Sommier, 2021). Pablo (47 ans, ancien chanteur professionnel en reconversion comme aromathérapeute) se réfère à des recherches scientifiques sur la communication des dauphins qui reconnaît à certaines espèces animales une intelligence sociale (Descola, 2005 ; Yong, 2022). De même, Alice (24 ans, praticienne bien-être) attribue aux animaux une conscience similaire à celle des humains et exprime une sensibilité envers la manière dont on les considère : « Pour moi, ils ont une conscience, comment dire, la même conscience que nous, sinon plus. Finalement c’est ce que je dis : ma chatte est mon égal. Je ne vais pas la traiter comme un animal. Je vais la traiter comme un humain ». Ces exemples de proximité ontologique témoignent de l’existence d’infiltrations animiques par lesquelles les consommateurs se soucient des animaux, qu’ils perçoivent comme ayant une conscience similaire et parfois supérieure à celle des humains (Descola, 2005 ; Strum, 1987).
Sur un autre plan, analogique cette fois, certains répondants expriment la croyance que les énergies circulent entre les composants de la matière. Pour étayer leurs dires, ils s’appuient sur des concepts scientifiques tels que, par exemple, la physique quantique, comme l’illustre Claire (32 ans, enseignante) : « La physique quantique postule que deux particules ayant été en contact à un moment donné auront toujours une influence l’une sur l’autre, indépendamment de l’espace et du temps qui les séparent ». Claire recourt ici à des connaissances scientifiques pointues pour soutenir que les êtres peuvent être connectés par une sorte « d’énergie » : « Je pense que les morts ont été vivants, donc ils étaient aussi « énergie », et parce que le temps n’est pas linéaire, leurs énergies existent toujours. Ils peuvent influencer le monde, pas de manière physique, mais énergétiquement parlant », ce qui, selon les termes de Descola, offre l’illustration d’une représentation typiquement analogique.
Ces infiltrations ontologiques ne surviennent pas par hasard : elles font suite à une critique du naturalisme et de ses conséquences, notamment au statut prédominant des humains sur la nature, duquel découlent des dommages dramatiques. Pablo, par exemple, indique qu’il est temps d’abandonner le rêve prométhéen consistant à traiter les animaux comme des subordonnés : « L’homme pense qu’il peut discipliner la nature. Quelle ironie ! Et quelle fausse croyance ! ». En conséquence, son sentiment de communion avec les êtres vivants nourrit une ouverture aux principes animiques par lesquels il entretient des relations interpersonnelles avec diverses espèces animales, comme l’illustre sa conversation avec une araignée : « Je vais la prendre dans ma main, la conduire jusqu’à la fenêtre et la mettre dehors avec bienveillance, en disant : « Je suis désolé ma belle, mais tu ne peux pas rester ici ». Au plus profond de moi, il y a peut-être la peur de détruire son habitat, donc s’excuser est un principe fondamental ».
De manière différente, l’ontologie analogique favorise la perception d’une interconnexion entre les éléments du monde (Chamel, 2018), conduisant certains répondants à s’inquiéter des perturbations de l’écosystème et des risques potentiels pour le futur de la planète (Brundtland, 1987). Candice (37 ans, assistante en pharmacie) indique par exemple : « Abattre des arbres, ça me dérange, car nous en avons besoin. Après tout, ils fournissent une grande partie de l’oxygène que nous respirons. Donc, plus on déforeste, plus on se tire une balle dans le pied ». Les approches analogiques se manifestent également dans les croyances selon lesquelles, puisque l’humanité et le monde sont interdépendants, nuire au monde affecte directement la santé et leur propre corps (Kunchamboo et al., 2017). Leïla, une assistante dentaire de 38 ans, illustre cette perspective : « On fait partie de l’écosystème et du cycle de la nature. Donc quand on nuit à la nature, on se nuit à nous-mêmes en réalité. On ne peut pas détruire la nature sans être nous-mêmes affectés. C’est comme si on mutilait des parties de notre corps ». L’utilisation de la rhétorique analogique, le « comme si » dans le discours de Leïla, met en évidence la reconfiguration des discontinuités qui construit un réseau de correspondances reliant le microcosme et le macrocosme (Chamel, 2018). Ce désir d’interconnexion avec la nature a ainsi conduit Leïla à se tourner vers des médecines alternatives, lesquelles sont guidées par des principes analogiques. Ces transitions vers l’animisme et/ou l’analogisme, nourries par une critique du naturalisme, découlent toutefois de certaines situations qui constituent les événements déclencheurs de ces infiltrations, que nous décrivons à la suite.
Les événements déclencheurs conduisant aux infiltrations ontologiques non-naturalistes
Les récits des répondants révèlent que leur insatisfaction à l’égard du naturalisme est nourrie par des expériences spécifiques, appelées « événements déclencheurs », qui agissent comme des points de basculement dans leurs changements ontologiques. Lisa, par exemple, se souvient qu’un jour, dans un zoo, elle « a pleuré devant les animaux » parce qu’elle a réalisé qu’ils étaient « enfermés comme des prisonniers, d’allure très triste, et faisant des cercles insensés dans leurs cages ». Sa réponse à la souffrance animale a transcendé les émotions naturalistes, réveillant des sentiments empathiques et non hiérarchiques à l’égard des animaux en cage, perçus au travers de leur privation de liberté (Broom, 2014 ; Strum, 1987). Visionner des vidéos provenant de mouvements antispécistes largement diffusées sur Internet et les médias sociaux (Dubreuil, 2009 ; Espinosa et Treich, 2021 ; Turina, 2010) participe aussi de ces événements déclencheurs. Rose, par exemple, a été profondément émue en voyant les conditions cruelles de l’élevage bovin. Elle utilise un langage fort et quasi-humain pour décrire les vaches comme étant « violées » par l’insémination qui vise à leur faire produire des veaux et du lait. De même, Emma (27 ans, sans emploi) indique : « En visionnant toutes les vidéos, en m’étant informée, je me suis dit que je ne pouvais plus voir la viande de la même manière. J’ai vraiment ressenti comment les animaux étaient élevés et tués pour finir dans des barquettes de viande de supermarché. C’est pourquoi j’ai décidé d’arrêter de manger de la viande ».
Des expériences fortuites telles que des rencontres thérapeutiques ou des conversations avec des amis proches lors de situations de vie difficiles servent également de catalyseurs aux changements ontologiques de type analogique. Clarice, assistante de laboratoire de 48 ans ayant fait un burn-out, s’est retrouvée déconnectée du monde et de certaines valeurs ou injonctions qui ne résonnaient plus avec les siennes. Cherchant de l’aide auprès d’un hypnotiseur, elle s’est lancée dans un voyage transformatif qui l’a amenée à se reconnecter à la nature : « J’ai rencontré cette hypnotiseuse qui s’intéressait à l’énergétique. Elle m’a ouvert les yeux sur mon potentiel, donc j’ai progressivement fait mon chemin. Je ne suis pas complètement déconnectée de la société, mais ce qui me fait vibrer aujourd’hui, c’est l’énergie, c’est ma connexion à la nature ». Ainsi, les événements déclencheurs présentent un potentiel de déstabilisation de l’ontologie naturaliste dominante, créant pour des ontologies non-naturalistes une opportunité d’émergence, qui elle-même provoque des changements dans les pratiques de consommation que nous explorons à la suite.
Les changements dans les pratiques de consommation reflétant des infiltrations animiques
L’une des manifestations observées chez de nombreux répondants – Bruno, Emma, Lana, Leïla, Lisa, Rachelle et Rose – est l’adoption d’un régime excluant les produits d’origine animale. Emma, par exemple, qui a commencé à considérer les animaux d’élevage comme « ayant une conscience et une intelligence semblables à celles des humains », s’est rendu compte des conditions inacceptables dans lesquelles ils sont élevés et abattus. En conséquence, elle a décidé d’adopter le végétarisme, c’est-à-dire d’exclure la consommation de chair animale, tandis que d’autres ont opté pour le véganisme en évitant aussi tous les produits dérivés de l’exploitation animale – cuir, laine, œufs, lait, etc. (Cherry, 2015 ; Fox et Ward, 2008 ; Hungara et Nobre, 2020). Nos répondants ont également acquis toutes les connaissances scientifiques nécessaires pour remplacer la viande par des sources de protéines alternatives, leur permettant ainsi d’éviter de nuire à leurs « semblables ». Néanmoins, et contrairement à l’animisme classique au sens de Descola (2005), ils ne manifestent pas cette intersubjectivité profonde avec les groupes d’animaux auxquels il est fait des offrandes lorsque certains d’entre eux ont été tués pour être mangés. Par conséquent, en s’abstenant de consommer des produits d’origine animale, ils se caractérisent davantage comme des « néo-animistes » (Arnould, 2021) qui dévient des règles habituelles de leur société, dans laquelle la production alimentaire industrielle repose sur une ontologie naturaliste axée sur la gestion et le contrôle des non-humains.
Outre l’alimentation, les modes de vie néo-animistes consistent aussi à éviter tout ce qui pourrait affecter la vie animale sans rien lui rendre en retour (Arnould, 2021). Ainsi, Rose considère par exemple que le productivisme et l’extractivisme naturalistes nuisent à d’autres êtres/animaux avec lesquels elle partage une commune humanité. Ainsi, elle s’efforce de minimiser son empreinte écologique en réduisant sa consommation, réutilisant, recyclant (Abeliotis et al., 2010), récupérant (Roux et Guillard, 2016) et refusant d’alimenter le système productif (Benton, 2015 ; Black et Cherrier, 2010). Elle fabrique ses propres cosmétiques et produits ménagers à partir de substances naturelles ; elle n’a pas de voiture ; elle achète des biens d’occasion ; elle gère soigneusement sa consommation alimentaire pour éviter le gaspillage et composte ses déchets organiques. Bien qu’elle ne soit pas militante, elle se voit comme faisant partie d’un mode de vie « décroissant » (Sugier, 2012), réfléchissant continuellement à ses besoins et à leur impact sur les autres existants. De manière similaire, Claire rejette la destruction et la surexploitation des végétaux via les produits chimiques, se tournant vers la permaculture et favorisant l’association de plantes qui répond à leurs besoins nutritifs respectifs. Parce qu’il est « impossible de tuer ou de nuire » à ce qui semble « avoir une âme », Rachelle, une saisonnière de 27 ans, reconnaît également qu’elle serait « incapable d’abattre un arbre » ou « de se débarrasser de plantes fanées », faisant écho au renversement ontologique évoqué plus haut (Descola, 2005). Les influences animiques sont également perceptibles dans des loisirs « alternatifs » tels que la « pêche no-kill », pratiquée par Paul, un technicien de maintenance de 54 ans qui vit près d’une rivière, et relâche les poissons après avoir utilisé des appâts synthétiques inoffensifs.
Les changements dans les pratiques de consommation reflétant des infiltrations analogiques
Les répondants présentant des infiltrations analogiques manifestent une vision énergétique du monde qui met l’accent sur les interconnexions et les transmissions, à la fois spatiales et temporelles (Chamel, 2018). Cette perspective influence leurs pratiques de consommation, les conduisant à éviter les aliments transformés, à privilégier les produits biologiques et d’origine locale, et à cueillir des plantes directement dans la nature. Par exemple, Clarice cultive ses salades et prépare des infusions d’ortie et des soupes à partir de ce qu’elle ramasse. Elle évite consciemment de « manger des aliments industriels transformés, car ce n’est pas bon et ça rend malade le corps ». S’appuyant par exemple sur les propriétés bénéfiques de la violette, elle indique : « Je vais simplement les cueillir, les nettoyer avec de l’eau vinaigrée, et les sécher. La nature, je vous le dis, est la source unique de la santé ». Candice s’est tournée vers des pratiques analogiques à la suite de sa dépression post-divorce. Elle a cherché des alternatives aux médicaments allopathiques en explorant l’utilisation de pierres de lithothérapie qui l’ont aidée à soulager ses symptômes. En raison de sa sensibilité grandissante aux flux énergétiques, Candice accorde désormais une grande importance à la traçabilité des produits dans divers domaines de consommation. Elle préfère les fruits et légumes d’origine locale aux produits biologiques expédiés de régions lointaines, tels que les bananes ou les ananas. Elle est attentive à l’origine de ses meubles, optant pour la création de ses propres pièces : « Je ne veux pas acheter de meubles qui sont fabriqués je ne sais où. Donc on fabrique nos propres meubles avec des palettes recyclées ». La perception d’une circulation continue d’énergie entre les éléments motive également certains individus à s’engager dans des pratiques de reconnexion énergétique, telles que les médecines alternatives, le magnétisme et le reiki, ainsi que l’utilisation d’encens pour purifier le corps, les objets et la maison (Robert-Demontrond, 2023 ; Thompson, 2004). Au cours de sa jeunesse, Alice, par exemple, a été initiée aux médecines alternatives par un médium, ce qui l’a conduit à adopter des rituels de purification hebdomadaires avec de la sauge et des bougies, mais aussi à produire ses propres huiles essentielles à partir de plantes, et à attribuer des effets énergétiques de guérison et de protection aux cristaux de lithothérapie.
Discussion
Notre objectif était d’explorer les relations des consommateurs à la nature et de voir si et comment différentes perceptions des continuités et discontinuités avec les non-humains – un concept préfiguratif de l’infiltration ontologique esquissé par Descola (2005) –, s’expriment dans les pratiques de consommation. En accord avec la discussion de Latour (1993) sur la fragilité de la constitution moderne, notre analyse montre d’abord que les consommateurs élevés dans un environnement ontologique naturaliste trouvent dans les connaissances scientifiques avancées des objections à l’exceptionnalisme humain. La connaissance scientifique facilite de fait une conception révisée de l’humain et de la place des non-humains (Descola, 2005 ; Sommier, 2021 ; Yong, 2022). Les tensions qu’ils éprouvent sont à rechercher dans la manière dont les activités anthropiques perturbent les écosystèmes, ce qui les conduit à remettre en question le concept prométhéen de l’homme, non pas au-dessus, mais comme partie intégrante du monde. Deuxièmement, notre analyse montre que des événements déclencheurs catalysent ces tensions, facilitent l’infiltration d’ontologies non-naturalistes et modifient les pratiques de consommation des individus. Ces événements déclencheurs sont faits de visionnages de documentaires sur Internet, de rencontres avec des magnétiseurs ou des chamans et de discussions avec des proches. Leur impact émotionnel varie, mais ces incidents ponctuent toujours la transformation des représentations et, par conséquent, les pratiques de consommation qui en découlent. En cohérence avec la littérature sur les ontologies non-naturalistes (Descola, 2005 ; Viveiros de Castro, 2009), l’infiltration animique se traduit par un sentiment d’égalité morale avec les animaux et les végétaux tandis que l’infiltration analogique conduit au rétablissement de la circulation énergétique entre tous les existants. Ces infiltrations créent ce que nous appelons « l’hybridité ontologique », qui remet en question l’écart ontologique entre les existants et affecte en retour les pratiques de consommation.
L’infiltration animique aboutit ainsi à cesser toutes les activités qui pourraient affecter négativement la vie des êtres avec lesquels les répondants ont établi des relations en raison de leur équivalence de statut ontologique. Ils estiment qu’il s’agit de petits pas vers la réduction de la pression sur les ressources en eau et en énergie, de la déforestation nécessaire à l’utilisation intensive des terres pour l’alimentation du bétail, notamment en Amazonie, et de la production de méthane par les troupeaux (Jurgilevich et al., 2016 ; Van Huis et Oonincx, 2017).
En revanche, lorsque le raisonnement analogique selon lequel « tout est interconnecté » (Chamel, 2018) infiltre le naturalisme, un réseau de correspondances supposées est établi entre des causes et des effets. L’infiltration analogique guide les préférences des consommateurs pour des produits locaux, autoproduits et biologiques (Vávra et al., 2018), ainsi que pour des médicaments naturels et des thérapies alternatives. Comme les répondants estiment que l’équilibre personnel dépend d’une chaîne d’interdépendances entre le moi et le monde (Rosa, 2019), la santé rejoint l’écologie, ce qui correspond à plusieurs Objectifs de Développement Durable des Nations Unies, notamment les objectifs 3 (bonne santé et bien-être), 12 (consommation et production responsables), 14 (vie sous l’eau) et 15 (vie sur terre).
Contributions théoriques, managériales et sociétales
Dépassant la binarité ontologique moderne/non-moderne, nous contribuons à caractériser empiriquement les ontologies hybrides à la source des représentations et pratiques alternatives des consommateurs. En particulier, nous développons à la suite de Descola le concept d’infiltration dans divers domaines de consommation, enrichissant ainsi l’approche de Sommier (2021) sur les consommateurs de produits biologiques. Ceux-ci mobilisent des justifications qui reflètent un égalitarisme moral similaire à celui de nos répondants et une remise en question de la dichotomie nature-culture. Notre recherche, toutefois, complète l’approche de Sommier (2021) sur deux points : ontologiquement d’abord, car l’auteure n’aborde pas l’analogisme dans sa recherche ; et empiriquement ensuite car nos observations ne se limitent pas au domaine de l’alimentation biologique. Plus largement, nous contribuons au corpus croissant de travaux sur les pratiques de consommation qui remettent en cause le statu quo ontologique (Arnould, 2021 ; Helkkula et Arnould, 2022 ; Robert-Demontrond, 2023).
Nous enrichissons également les travaux sur la décroissance. Le travail de Sugier (2012) offre une critique précieuse de trois mythes fondateurs de la société de croissance – l’abondance des ressources, le marché comme mode d’échange et le progrès technoscientifique – qui, cependant n’est pas nouvelle (Foster, 2000 ; Saito, 2023). Dans son approche, Sugier (2012) ne questionne pas la relation de l’homme à la nature, en particulier aux non-humains. Par contraste, et aussi partielles qu’elles puissent être, nos analyses révèlent des changements dans certaines relations ontologiques des individus à la nature, lesquelles sont nécessaires pour tendre vers une économie de la décroissance.
Notre troisième contribution est de montrer que les ontologies hybrides émergent en tant que bricolages par lesquels certaines caractéristiques des archétypes de Descola sont bien présentes, tandis que d’autres sont laissées de côté. Ainsi, au-delà de caractériser les différentes ontologies dans la consommation, nous complétons les recherches de Marchais (2021 ; 2023) en examinant le processus par lequel des ontologies non-naturalistes infiltrent le naturalisme et les pratiques de consommation des consommateurs occidentaux. L’animisme que nous observons diffère de celui observé par Descola dans les sociétés non occidentales, incitant à utiliser le terme de « néo-animisme » (Arnould, 2021) pour saisir l’incorporation des approches scientifiques dans la compréhension des modes de communication, d’intégration des ressources et d’échange de services avec les non-humains (Helkkula et Arnould, 2022). Le néo-animisme est donc un « naturalisme atténué » (Sommier, 2021), dans lequel l’établissement de relations équi-statutaires avec des non-humains n’est pas contradictoire avec les avancées scientifiques qui les reconnaissent de plus en plus comme des sujets intentionnels (Descola, 2005 ; Yong, 2022). De même, les infiltrations analogiques observées ne ressemblent pas à l’alchimie médiévale ou au culte des ancêtres des sociétés analogiques non occidentales (Descola, 2005), mais elles mettent plutôt l’accent sur le concept « d’énergie » (Thompson et Troester, 2002) en établissant des correspondances partielles entre des éléments. Ces correspondances ne sont pas non plus contradictoires avec les recherches scientifiques récentes sur l’« Umwelt » non-humain (Yong, 2022), qui révèlent qu’une multitude de relations énergétiques transcendent la vue et l’ouïe humaines et parcourent le biome non-humain. Rosa (2019) a également attiré l’attention sur les résonances énergétiques préconscientes et somatiques qui orientent les relations et les interactions. Cependant, et contrairement à l’hypothèse de Robert-Demontrond (2023) selon laquelle différentes rationalités peuvent coexister harmonieusement au sein des « mondes vécus » des consommateurs, notre recherche révèle que les pratiques intensives de reconnexion analogique découlent d’une relation disharmonieuse avec la vie et le monde modernes. Les pratiques de purification et de reconnexion avec la nature résultent fondamentalement d’une critique sévère du régime naturaliste (c’est-à-dire capitaliste, productiviste et extractiviste), accusé de menacer à la fois les humains et les non-humains, au détriment d’une reconnaissance de leurs interrelations.
Notre quatrième contribution est de compléter les approches psychologiques du consommateur, envisagé du point de vue commun rationaliste qui imprègne la recherche en consommation (Sussman et al., 2023), mais aussi les perspectives psychanalytiques alternatives (e.g., Carrington et Ozanne, 2022) ou les modèles cognitifs (Robert-Demontrond, 2023). Différemment, nos conclusions, comme celles de Sommier (2021), dénaturalisent les fondements ontologiques de la psychologie occidentale moderne en élargissant l’horizon des possibilités de consommation ouvertes par les infiltrations non-naturalistes. De même, une reconnaissance des ontologies hybrides contribue au renouvellement de la théorie des pratiques, celles-ci reflétant des cadres ontologiques (Schau et al., 2009) qui sont susceptibles de changer grâce aux infiltrations observées.
Enfin, en nous appuyant sur le cadre théorique de Descola (2005), notre approche de l’hybridité ontologique offre des implications pour les produits/services et les canaux de distribution qui pourraient mieux refléter les aspirations ontologiquement hybrides des consommateurs. Respecter les attentes de ceux qui présentent des infiltrations animiques appelle par exemple à élargir l’offre de produits sans viande et sans ingrédients ou composants d’origine animale. La croissance de l’alimentation végan en France (11% en 2019 et 17% entre 2019 et 2021) et les augmentations anticipées (+8% par an comparé à 3% pour le secteur de la viande (Xerfi, 2021) pourraient s’accorder à des infiltrations animiques croissantes.
Les spécialistes du marketing pourraient également cesser de proposer des produits/services qui affectent négativement (directement ou indirectement) les droits et le bien-être des animaux. Par exemple, il s’agirait de réduire l’élevage domestique et sauvage d’animaux et les tests réalisés sur eux, abandonner leur exploitation dans les cirques et diminuer l’empiètement de l’agriculture et des activités extractives sur les habitats naturels (Chansigaud, 2015). Les entreprises pourraient également augmenter les offres qui reposent sur des relations plus respectueuses avec les non-humains, telles que les produits végétaux.
Par ailleurs, les consommateurs avec des infiltrations analogiques sont sensibles aux effets de la consommation sur les écosystèmes et aux interdépendances entre les entités humaines et non-humaines. Ces orientations favorisent les produits qui minimisent l’utilisation des énergies et de l’eau et qui s’engagent dans la « mobilité douce » et le tri des déchets (Chamel, 2018). De nombreuses offres de services peuvent également intégrer des éléments ancrés dans l’analogisme, tels que des formations à l’agriculture biodynamique ou à la permaculture et des expériences immersives dans la nature comme la sylvotherapie. L’hybridité ontologique de type analogique conduit également à privilégier le « do-it-yourself » (DIY) pour mieux contrôler l’origine des produits, et à fréquenter les magasins locaux, les circuits courts et les « petits producteurs » dont l’attention et le respect envers le biome non-humain s’expriment souvent par plus de réciprocité, qu’on peut considérer comme une forme de hau maussien ou d’« esprit du don » (Askegaard et al., 2016). Prendre ces attentes au sérieux nécessite que les entreprises renforcent la « proximité de processus » (Hérault-Fournier et al., 2014), notamment en améliorant la transparence en matière de production et en indiquant si et comment les canaux de commercialisation affectent les écosystèmes et la biodiversité. Enfin, « l’esprit du don » dans les systèmes de partage, qui met en avant la circulation de l’énergie affective plutôt que de l’énergie instrumentale (Sahlins, 1972), peut également soutenir les infiltrations analogiques dans les initiatives de réutilisation, recyclage, réparation et réduction.
Les changements sociétaux vers l’hybridité ontologique que nous avons observés ont également des implications sociétales, notamment par le fait que l’adoption d’un mode de vie végan (infiltration animique) implique des changements de pratiques (personnelles et sociales) plus conséquents que l’utilisation, par exemple, de médecines alternatives (infiltration analogique). Alors que le véganisme nécessite des transformations importantes dans les règles, l’axiologie et la disparition de certaines formes de consommations, le recours aux médecines alternatives n’implique qu’une redirection des pratiques vers de nouvelles catégories de produits/services.
De plus, nous pressentons que le niveau de réflexivité critique parmi nos répondants diffère de celui de la population générale où l’adhésion au cadre institutionnel naturaliste dominant tend à prévaloir. Cela constitue une limitation à la généralisation de nos résultats, en plus de celle qui découle de l’étude d’un seul contexte socioculturel. Par conséquent, cette recherche soulève des questions importantes concernant l’étendue et les limites de l’hybridité ontologique dans une société qui reste fondamentalement ancrée dans le naturalisme, questions qui pourraient être abordées par des recherches futures. Tout comme d’autres innovations sociales, l’hybridité ontologique incite à explorer des modes d’expansion possible via la formation d’une « nouvelle classe écologique » (Latour et Schultz, 2022). Des mouvements tels que les Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion ou ceux qui se dressent contre le projet de méga-bassine à Sainte-Soline constituent des rassemblements orientés vers des luttes climatiques, qui n’illustrent pas le sens habituel que l’on donne à la notion de conscience de classe (Latour et Schultz, 2022). Des coalitions entre humains et non-humains exploités, tels que les travailleurs d’abattoirs et les animaux affectés par les méthodes d’élevage intensif, pourraient favoriser l’émergence de « géo-classes localisées », c’est-à-dire des réseaux construits autour de ces interdépendances entre existants « que le capitalisme a mis au travail et converti en valeurs marchandes » (Descola et Pignocchi, 2022 : 85). En outre, cette recherche incite à envisager les conflits potentiels qui pourraient survenir entre des groupes sociaux qui diffèrent en termes d’hybridité ontologique, comme par exemple les partisans de l’agriculture intensive et les ZADistes qui soutiennent une coexistence harmonieuse entre existants (Descola et Pignocchi, 2022). Le changement climatique pourrait également faire naître des conflits spécifiques si des pressions politiques sont exercées sur certaines populations, notamment les classes moyennes ou les classes pauvres, ce qu’a amplement illustré le mouvement des Gilets jaunes. Comme l’ont également suggéré Descola et Pignocchi (2022 : 86), on peut aussi imaginer qu’un Etat ultra-autoritaire « impose par la coercition la prise en compte des intérêts des vivants non-humains tout en radicalisant toutes les formes de domination entre humains », ce qui conduirait à de nouvelles inégalités sociales au nom de la nature.
Limites et voies de recherche futures
Notre étude présente trois limites. Tout d’abord, les données sont issues d’un échantillon de convenance dans lequel nous avons cherché toutefois à introduire de la variance et du contraste dans les relations homme-nature. Cela nous a permis de caractériser théoriquement les pratiques de consommation relevant de l’animisme et de l’analogisme, mais pas d’évaluer leur généralité. Une alternative aurait pu être l’utilisation d’approches ethnographiques, telles que l’immersion dans divers festivals, certains avec une orientation écologique. Deuxièmement, et par conséquent, nous n’avons abordé que des comportements individuels et avons ainsi négligé la dimension collective de l’ontologie qui est centrale dans l’approche de Descola (2005). Troisièmement, et comme autre conséquence possible, nous n’avons pas été en mesure d’observer d’infiltrations totémiques, ce qui impliquerait d’approcher, plutôt que des individus, des écovillages (Casey et al., 2020) ou des communautés comme celles de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes auxquelles Descola et Pignocchi (2022) reconnaissent un ancrage totémique. Des recherches ultérieures pourraient également examiner comment les consommateurs mobilisent des ontologies hybrides dans différentes situations de consommation, et comment les infiltrations ontologiques, les biographies et la socialisation sont articulées. Enfin, pour compléter la recherche sur la mondialisation de l’ontologie naturaliste portée par la culture de consommation, des études pourraient également examiner comment les infiltrations naturalistes affectent des groupes sociaux dont les ontologies non-naturalistes sont historiquement la dominante (Hermesse, 2014).
Footnotes
Annexe 1. Guide d’entretien
Note : Le but de cet entretien est d’explorer l’impact des perceptions des êtres vivants des consommateurs sur leurs habitudes de consommation. L’objectif est de recueillir des informations approfondies sans émettre de jugements de valeur.
Annexe 2.
Profils de répondantes avec des infiltrations animiques (Rose) et analogiques (Clarice) dominantes.
Elevée dans une famille où ses parents réparent, achètent d’occasion, récupèrent des objets jetés, compostent, récupèrent de l’eau, nourrissent les oiseaux et respectent les insectes plutôt que de les tuer, Rose a commencé dès son enfance à remettre en question le statut ontologique des non-humains, l’amenant à examiner la position des humains par rapport à la nature. Motivée par les avancées scientifiques et le potentiel de progrès supplémentaire, elle a commencé à remettre en question la connaissance selon laquelle seuls les humains possèdent une intériorité. Les interrogations de Rose se sont progressivement transformées en convictions fermes et en croyances sur l’attribution de capacités humaines aux animaux et aux végétaux. De plus, Rose a commencé à critiquer la domination globale des humains sur la nature, reconnaissant les conséquences néfastes de la traiter comme un objet subordonné. Elle affirme fermement que les humains ne sont pas supérieurs aux autres êtres vivants et plaide en faveur d’une relation plus symétrique avec eux. Cette conception a gagné du terrain lorsque Rose a découvert des vidéos exposant l’exploitation des animaux dans les fermes et les abattoirs, ainsi que les conséquences écologiques de la production animale. Le basculement de Rose à une conception animique a entraîné une transformation progressive de ses pratiques de consommation. Elle a adopté un mode de vie végétarien et, il y a quatre ans, un mode de consommation alimentaire et non alimentaire végan. Animée par un sentiment d’humanité partagée avec les non-humains, Rose a pris la décision consciente de renoncer aux produits qui contribuent à la destruction et à l’exploitation des animaux. Dans sa vie quotidienne, elle témoigne d’un profond respect envers les animaux. Elle s’abstient de leur faire du mal ou de les exclure de son domicile, même ceux considérés comme des nuisibles ou des insectes, les reconnaissant comme des égaux. Cette approche peut également s’étendre au traitement des végétaux. Rose choisit de ne pas désherber les pots de fleurs, permettant aux plantes non intentionnelles de prospérer aux côtés de celles intentionnelles. Rose prend également en compte l’impact écologique indirect de ses choix de consommation et adopte un mode de vie axé sur la réduction. Elle remet continuellement en question ses besoins et cherche des moyens de les satisfaire sans nuire aux entités existantes. Pour minimiser les déchets et la consommation de ressources, Rose privilégie l’achat de biens d’occasion et récupère des objets abandonnés sur les trottoirs et dans les poubelles, y compris des vêtements, des appareils électroniques et des objets décoratifs. Elle calcule méticuleusement sa consommation alimentaire pour éviter tout gaspillage inutile. Lorsqu’elle récupère des objets dans les poubelles, Rose sauve parfois des plantes, reconnaissant leur quasi-vie humaine et la valeur de les préserver. De plus, elle économise les ressources énergétiques en prenant des douches courtes, en éteignant l’eau entre les rinçages de vaisselle et en utilisant de l’eau froide avant que l’eau chaude ne soit disponible. Rose éteint les appareils en veille pour réduire la consommation d’électricité. Elle a renoncé à posséder une voiture et s’engage dans l’auto-production de cosmétiques et de produits ménagers en n’utilisant que des ingrédients naturels. Elle a abandonné l’utilisation de shampooing. Dans un effort pour contribuer à la durabilité, Rose entretient un système de compostage pour les déchets alimentaires. En ce qui concerne son activité professionnelle, elle achète sélectivement des produits électroniques en envisageant une utilisation à long terme, évitant d’acquérir du matériel supplémentaire qu’elle n’utilisera pas pleinement. |
| Elevée dans une famille qui manifestait peu d’intérêt pour la nature et sa préservation, Clarice se sent proche de ses grands-parents, des agriculteurs, en particulier de sa grand-mère, une « guérisseuse » autoproclamée qui utilisait le magnétisme dans son travail de sage-femme. Depuis son enfance, Clarice a toujours ressenti certaines « aptitudes » - communiquer avec les animaux et guider les défunts. Elle a également réalisé des « baptêmes » pour les chatons que ses parents euthanasiaient, ne voulant pas garder la portée. Bien que Clarice ait toujours ressenti ces « aptitudes », ce n’est que récemment qu’elle a eu le courage de les embrasser et de les exploiter. En 2018, Clarice a connu un burn-out, principalement causé par un désalignement croissant avec son travail et des valeurs sociétales qui ne résonnaient plus avec elle. Elle explique qu’elle ressentait un profond sentiment de déconnexion des valeurs promues par la société, en particulier en ce qui concerne l’accent mis sur le travail et le mode de vie qui y est associé. Bien qu’elle continue à travailler dans la même profession, Clarice aborde son travail uniquement comme un moyen de subsistance. Elle a trouvé du réconfort et un certain refuge dans les pratiques énergétiques et les croyances qu’elle a développées par la suite, qui la reconnectent avec les autres et la nature (analogisme). Durant sa période de burn-out, Clarice a cherché des traitements alternatifs aux médicaments conventionnels (tels que les antidépresseurs), qu’elle critique pour leur nature artificielle et leurs compositions chimiques dont elle a une connaissance approfondie. Pendant cette période, elle a croisé la route d’un praticien en hypnose qui utilisait également des pratiques de médecine alternative. A travers cette rencontre, Clarice a été introduite à ces pratiques et à leur lien sous-jacent avec le monde qu’elles favorisent. Elle a découvert un sens significativement plus cohérent aligné sur son propre être et a pu apaiser sa détresse. Depuis sa rencontre avec « l’hypnotiseur », Clarice s’est tournée vers l’analogisme, développant une conception de l’interdépendance entre les êtres existants, ce qui l’a conduite à modifier ses pratiques de consommation. Pour répondre à ses préoccupations concernant les dépendances et la transmission, Clarice cultive des légumes sur son balcon, notamment de la salade et des tomates. Elle s’approvisionne exclusivement en nourriture auprès de producteurs biologiques certifiés de sa région pour assurer la traçabilité des produits qu’elle consomme. Clarice a également apporté des changements significatifs à son régime alimentaire, principalement en consommant des aliments naturels tels que fruits et légumes, dans le but de maintenir un corps sain, équilibré, purifié et pleinement fonctionnel. Elle prépare des repas à partir d’ingrédients d’origine végétale crus, tels que des salades, des soupes et des infusions à base de plantes, les considérant comme purs et bénéfiques sur le plan énergétique pour son corps, par rapport aux aliments industriels plus transformés. De plus, Clarice récolte directement certains de ses aliments dans la nature, en récupérant des aliments tels que des orties, des violettes et des bourgeons lors de ses promenades hebdomadaires, voire quotidiennes. Elle trouve du réconfort dans la nature, en particulier lorsqu’elle « se connecte » avec les arbres, qui lui offrent des effets curatifs énergétiques, surtout lors de ses footings le long du canal de sa ville. Pour améliorer son bien-être et soulager son inconfort, Clarice porte constamment divers cristaux de lithothérapie, que ce soit dans ses vêtements ou sous forme de bagues, et utilise le magnétisme. Elle a suivi divers programmes de formation et ateliers chamaniques pour comprendre les dynamiques énergétiques et s’efforce maintenant d’offrir des solutions de guérison alternatives et plus saines à ses proches. Chaque jour, elle se purifie elle-même et son domicile en brûlant de l’encens et en utilisant les sons de son bol tibétain et de son tambour chamanique. |
