Abstract
En 1920 débute l’exploitation intensive de la forêt, première ressource économique de la colonie du Gabon. Celle-ci nécessite une main-d’œuvre abondante qu’il faut nourrir. Pour pallier au problème du ravitaillement, la législation coloniale autorise la création des économats et surtout, impose aux entreprises la fourniture de la ration alimentaire aux travailleurs. Ces vivres sont constitués d’aliments locaux et importés. Progressivement, les vivres importés occupent une place de plus en plus grande dans les habitudes alimentaires des populations locales. Toutefois, la consommation de certains de ces aliments importés a également des répercussions néfastes sur la santé des travailleurs : on pense, entre autres, au béribéri, une maladie gastrique provoquée par la consommation continue du riz, et aux ravages occasionnés par la consommation de l’alcool. Le ravitaillement des chantiers forestiers en vivres importés et son impact sur les travailleurs, avant et après l’accession du territoire à la souveraineté nationale en 1960, constitue l’objet de cette recherche.
Introduction
La forêt couvre, jusqu’à l’heure actuelle, près de 80% des 267 667 km2 de la superficie du Gabon. Depuis toujours, elle fournit aux habitants tout ce dont ils ont besoin pour leur logement et leur subsistance : écorces, planches, fibres végétales, poutres, toitures (feuilles de raphia), terrains de culture, gibier, produits de cueillette, combustibles, etc. À l’arrivée des commerçants européens à partir du XVIIIème siècle, « c’est encore la forêt qui permit la naissance d’une économie de traite : pointes d’ivoire, caoutchouc, bois d’ébène, bois rouge » (Coquery-Vidrovitch, 1972 : 126). 1
Quoi donc de plus naturel que le bois devienne la première ressource économique de la colonie, notamment grâce à une intense activité des chantiers forestiers à partir de 1920. Selon l’historienne Coquery-Vidrovitch, « c’est la demande d’un bois tendre et léger, l’okoumé, qui fut à l’origine d’une ruée vers les concessions d’exploitation forestières » (1972 : 127). L’augmentation du nombre de permis atteste du dynamisme de la première « industrie moderne » de la colonie. 2 Mais pour garantir la rentabilité de ces entreprises, concentrées pour la plupart le long du littoral à cause de la facilité d’évacuation du bois qu’offrent les cours d’eau, une main-d’œuvre abondante est nécessaire. Celle-ci vient de l’arrière-pays, mais aussi d’autres territoires (Congo, Cameroun, Nigéria). Très vite, les chantiers forestiers deviennent le premier employeur de la colonie. Mais il faut nourrir cette main-d’œuvre sur place, dans les camps de travail. Le ravitaillement des travailleurs devient une préoccupation majeure, notamment de la part des autorités coloniales qui imposent aux employeurs la fourniture « obligatoire » de la ration alimentaire et autorisent, plus tard, la création des économats ou « points de ravitaillement » dans les exploitations. Ces vivres sont constitués d’aliments locaux et importés. Les vivres locaux (banane, manioc, poisson, viande de brousse…) sont achetés dans les villages environnants ou proviennent des plantations créées aux abords des chantiers forestiers, comme le recommande la législation. Mais progressivement, les vivres importés se substituent aux aliments locaux. Par exemple, la boîte de conserve et le riz deviennent des produits de « luxe » pour les villageois, fiers, semble-t-il, de consommer la nourriture des Européens. Les goûts en matière d’alimentation sont un critère de hiérarchisation sociale et, par eux, le groupe dominant impose aux autres la « culture légitime » (Bourdieu, 1979). Toutefois, cette nourriture a des répercussions néfastes sur la santé des travailleurs : le béribéri, une maladie gastrique provoquée par le riz et occasionnant de nombreux dégâts (dysenterie amibienne, diarrhée dysentériforme, décès), et l’alcoolisme en sont des illustrations.
Cet article s’intéresse donc à la problématique du ravitaillement de la main-d’œuvre dans les chantiers forestiers du Gabon et à l’impact des vivres importés sur les habitudes alimentaires des travailleurs pendant toute la période de « l’âge d’or » des chantiers forestiers, de 1920 jusqu’à l’accession du territoire à la souveraineté nationale en 1960. Les chantiers forestiers, parce qu’ils drainent l’essentiel des travailleurs de la colonie, sont pendant toute cette période, un tremplin permettant aux Européens (commerçants anglais mais surtout français) d’écouler leurs marchandises, et particulièrement leurs aliments qui sont, par ailleurs, un puissant facteur de colonisation. Déjà en 1839, des portions du territoire sont cédées à la France en contrepartie de quelques bouteilles d’alcool (Didzambou, 2009 : 185). Plus tard, grâce à la conserve, au riz et surtout à l’alcool, il est quasiment possible de tout obtenir des Africains et de s’imposer partout (Schweitzer, 1951 : 126). Pour tenter de le démontrer, nous nous appuyons sur une documentation variée, mais principalement sur les sources d’archives de l’administration coloniale, relatant les conditions de vie et de travail dans les chantiers forestiers.
La première partie a trait aux modes de ravitaillement des chantiers forestiers ; la deuxième partie examine quelques incidences liées à la consommation des vivres importés. L’objectif poursuivi est de mieux comprendre en quoi les habitudes alimentaires des Gabonais d’aujourd’hui ont été façonnées par l’expérience coloniale.
Modes de ravitaillement des chantiers forestiers
Pour prévenir toute pénurie alimentaire, d’autant que certains chantiers forestiers ne disposent pas de terrains agricoles, l’administration coloniale impose aux employeurs, dès le décret du 11 mai 1903, de verser à leurs travailleurs une « ration alimentaire ». Celle-ci est une préoccupation majeure des autorités car la mise en valeur du territoire repose avant tout sur des hommes sains, bien nourris et vigoureux. Ces recommandations du Lieutenant-gouverneur Marchand aux employeurs en 1920 sont assez explicites : Comment parviendrons-nous à avoir les faveurs des travailleurs locaux? Je réponds sans hésiter : en les traitant bien … et surtout, j’insiste sur ce point, en leur fournissant sur les chantiers une ration suffisante … La ration de vos travailleurs doit être le premier de vos soucis. (ANG, 1920)
« Ration-type » journalière et hebdomadaire en 1955.
Source : Tableau réalisé à partir des données fournies par les géographes Lasserre (1955 : 143) et Bouet (1972 : 93). Ce tableau ne prend pas en compte la demi-ration de l’épouse et de chaque enfant, comme l’exige la législation.
Mais c’est avec le décret du 4 mai 1922, première véritable réglementation du travail en Afrique équatoriale française (AEF), que le contrôle en la matière devient plus rigoureux, du moins en théorie car dans l’ensemble ces recommandations ne sont pas respectées, au regard des récriminations incessantes des travailleurs. Néanmoins, afin d’éviter les abus, l’administration en fixe la composition par catégorie et quantité d’aliments. Une partie de cette « ration-type », fournie quotidiennement ou hebdomadairement et gratuitement, est composée de vivres importés : riz, conserves, etc., comme l’illustre le tableau qui suit. Cette ration ne change pas significativement de 1920 à 1960.
La ration des travailleurs européens (fonctionnaires, militaires, entrepreneurs) se compose pour l’essentiel de vivres importés, avec des éléments variables (vivres frais locaux comme le poisson ou la viande) et invariables (pain, café, sucre et vin). Le vin occupe une place de choix ; en 1931, les quantités journalières sont les suivantes : vin en barrique (0,50 l) ou vin en bouteille (0,50 l), tafia (0,0625 l) (ANG, 1925–46). Les cadres européens disposent en plus de certaines commodités comme le frigidaire et ont également à disposition un boy-cuisinier.
Les économats sont l’autre moyen de ravitaillement.
Le chantier vivant en vase clos, le travailleur ravitaillé n’était guère incité à réaliser des cultures. On lui apportait sur place de quoi se nourrir sans aucune peine. En outre, un salaire en espèce lui était versé. La ration qui, à l’origine, était un complément à l’alimentation du travailleur, en devint rapidement l’essentiel et ne lui suffit plus. Un phénomène apparut sur le chantier gabonais : la boutique baptisée « économat d’entreprise », modelée sur l’exemple des factoreries que la vieille traite avait implantées. (Bouet, 1972 : 94)
Innovation importante, les économats voient le jour par décret du 17 octobre 1947, à la faveur du nouveau code du travail des pays d’Outre-mer (ANG, 1937–53). Se fondant sur le modèle des factoreries (maisons de commerce) de la période de traite au XVIIIème siècle, ce sont des « boutiques » appartenant aux employeurs et gérées pour la plupart par le personnel africain, où les travailleurs africains et leurs familles peuvent venir se procurer des vivres (sel, riz, huile, conserves, poisson séché ou salé, etc.) pour suppléer la ration, mais aussi d’autres produits nécessaires comme le pétrole, le savon, les piles électriques, les tissus. Le tabac et l’alcool dont nous détaillons les effets nocifs plus loin, sont également très appréciés. Il faut ajouter à tout cela la quincaillerie, notamment les ustensiles de ménage (lampes-tempête, casseroles, assiettes, gobelets, cuillers, fourchettes, couteaux, etc.). En 1952, l’administrateur Digo indique : « La plupart des économats que j’ai visités sont bien achalandées en produits de toutes sortes. Mais la plupart des produits sont européens … ces boutiques sont surtout bien tenues, propres » (ANG, 1932–4). Les chantiers forestiers étant généralement situés très loin des villages et des villes, les économats sont les seuls points de ravitaillement des travailleurs africains.
Principaux produits importés composant la ration alimentaire et provenance vers 1930.
Source : Tableau réalisé à partir des données fournies par le Dr Schweitzer (1951 : 126), Lasserre (1955 : 143) et Coquery-Vidrovitch (1972 : 457).
La marchandise européenne se répartit en trois catégories principales : les étoffes, la quincaillerie et les produits alimentaires (Coquery-Vidrovitch 1972 : 144). Si la « ration-type », insuffisante, met en appétit, les économats, « qui ne manquent de rien car ils débordent de produits de toutes sortes » (ANG, 1938), se chargent d’apporter le complément indispensable aux travailleurs et leurs familles, mais à quel prix ? Les travailleurs ont le choix entre l’achat direct et l’achat différé ou « bons pour ». La deuxième option l’emporte très largement, comme le confirme le responsable d’une exploitation forestière à Kango en 1935 : La plupart de mes travailleurs bénéficient des avantages que leur fournissent les gérants des économats. Ils disposent tous des « fiches de bon » qui leur permettent de se ravitailler et de s’acquitter des frais plus tard ; d’ailleurs ces frais sont payés directement par l’entreprise. (ANG, 1935–8)
En réalité, ces frais sont déduits de leurs salaires dont la quasi-totalité est engloutie par ce système impitoyable, une sorte de spirale qui oblige les travailleurs à s’endetter continuellement. Bouet indique : « L’économat, géré par la société exploitante … était et reste un leurre où le travailleur laisse le plus clair de ses gains. L’endettement est général avec le système de « bons pour » (1972 : 94). À son tour, le géographe Pourtier fait observer : le petit peuple des chantiers vivait au jour le jour. La plus grande partie des maigres salaires était dépensée à l’économat ; peu d’argent sortait du chantier, peu même y circulait par suite de la pratique … des « bons pour ». La consommation de vin et de bière, que des réglementations successives échouèrent à contrôler, se chargeait de faire fondre … d’éventuelles économies. (1989 : 180)
Selon l’historien Kaptué, « c’est pour inciter l’autochtone à la dépense que l’administration coloniale décida de rapprocher de lui les centres d’achat et les magasins, par la création, entre autres, des économats » (1986 : 119). Une pratique « asphyxiante », toujours en vigueur, 3 tout comme se font encore ressentir les effets de cette consommation de vivres importés.
Incidences de la consommation des vivres importés sur les populations
Progressivement, les vivres importés se substituent aux aliments locaux : Le ravitaillement régulier en denrées indigènes étant si difficile, les indigènes travaillant en forêt doivent souvent se résigner à vivre de riz et de conserves européennes. On consomme surtout des sardines à bon marché … Pour varier l’alimentation, on achète aussi des conserves de saumon, de homard, d’asperges, de fruits de Californie. L’indigène travaillant en forêt se nourrit donc par nécessité de conserves couteuses qu’en Europe on considère comme un luxe. (Schweitzer, 1951 : 126)
Quoiqu’en pense le Dr Schweitzer, les sources d’archives révèlent plutôt un engouement certain pour les vivres importés, notamment le riz et la conserve, qui finissent par constituer le menu de prédilection des travailleurs et leurs familles. Aussi les employeurs veillent-ils à ce que ces produits ne manquent pas, d’autant qu’ils se conservent longtemps. 4
Les rapports administratifs nous fournissent quelques anecdotes. Par exemple, le responsable d’une exploitation forestière à Foulenzem en 1927 rapporte : Le riz et les conserves deviennent de plus en plus dans les foyers des camps de mes travailleurs le menu principal … ils en mangent tous les jours, midi et soir ; d’ailleurs, je veille à ce que ces produits ne manquent pas à l’économat ou dans la ration. (ANG, 1925–46)
Un administrateur, en mission d’inspection dans un chantier forestier près de Kango en 1932, dit : le riz, toujours le riz et les conserves que les femmes des travailleurs prennent le soin de mélanger avec quelques herbes ; le riz, tout le monde en raffole … il ne doit surtout pas en manquer dans les assiettes des enfants qui le consomment avec ou sans rien. (ANG, 1932–4)
Les légumes qui accompagnent la conserve sont généralement l’oseille, les feuilles de taro ou de manioc. Quant au riz, il semble que les Gabonais apprennent à le préparer au contact des travailleurs ouest-africains (Sénégalais), qui le consomment depuis longtemps.
Les rapports médicaux nous fournissent également des informations, non seulement sur la santé des travailleurs, mais aussi sur leur rapport à l’alimentation en vivres importés. L’un d’entre eux, Mouyissi, abatteur dans une exploitation forestière à Lambaréné en 1937, indique : À l’exception de ma femme qui n’apprécie pas trop les conserves et le riz, préférant les aliments locaux (bananes, manioc, poisson frais …), mes enfants et moi ne pouvons nous passer des conserves et surtout du riz. Même quand nous partons pour quelques jours au village … je prends toujours soin d’apporter quelques provisions pour les enfants, mais aussi pour les parents restés au village. (Cité par Dr Fabre, ANG, 1935–8)
S’agissant de l’importance considérable des conserves dans les ménages, ces boîtes « étaient presque aussi recherchées vides que pleines, car elles servaient alors de récipients » (Coquery-Vidrovitch, 1972 : 144). Elles sont également utilisées pour conserver le sel, le sucre, l’huile, le tabac et plus tard, pour thésauriser des pièces de monnaie (Siamama, 2014).
Revenant sur les vertus de ces conserves, un autre employé d’une entreprise forestière à Port-Gentil en 1952, Mouguiama, indique : Les boîtes de conserve sont pratiques : d’ouverture facile avec le doigt ou un couteau, on peut les consommer chaudes ou froides, avec ou sans mélange de légumes ; elles sont déjà aromatisées, prêtes à être dégustées … pendant la pause. (Cité par l’Inspecteur Meunier, ANG, 1952)
Signalons un autre aliment fort apprécié dans les chantiers forestiers et les villages : le pain qui se substitue parfois au riz : Quand le ravitaillement vient à manquer, quelques chantiers établissent la soudure avec le riz en cuisant des pains,
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et le four confectionné avec deux vieux fûts et des briques de terre fait partie des bâtiments annexes de certains d’entre eux. Pain, conserves et bières sont depuis longtemps entrés dans les habitudes alimentaires des Gabonais. (Bouet, 1972 : 102)
Le riz est encore aujourd’hui l’aliment de base des ménages ; les boulangeries font fortune car le pain est indispensable au petit déjeuner et même le soir dans certaines familles qui veulent « manger léger » ; 6 quant aux conserves, elles demeurent un substitut essentiel au repas principal ; enfin, de plus en plus de Gabonais « s’embourgeoisent », ne pouvant plus se passer d’un « bon bordeaux ou beaujolais » à table, sortis parfois de leurs propres caves à vin. Selon nos enquêtes orales, il s’agit davantage des cadres moyens et supérieurs, plus nantis, mais aussi de tous les autres Gabonais pour lesquels ces produits sont un symbole de réussite et d’ascension sociale. 7
Les vivres importés, notamment le riz et les conserves, sont également appréciés des parents restés au village. Aussi, les travailleurs se font un point d’honneur sinon un devoir de les ravitailler. Et lorsqu’ils retournent au village, ils sont les bienvenus ou pas, seulement à la vue de ces vivres, mais aussi d’autres produits comme les tissus, le tabac et l’alcool. Facteurs de promotion sociale, les produits européens modifient en profondeur le mode de vie des populations locales ; ils deviennent même très vite un instrument de colonisation : il fut facile pour les Européens, comme mentionné dans l’introduction, d’obtenir l’allégeance des autochtones en contrepartie de marchandise.
Et les chantiers forestiers sont un excellent tremplin, d’autant qu’ils drainent l’essentiel de la main-d’œuvre pendant la période coloniale. Au 31 décembre 1953, par exemple, ils emploient 12 662 Africains (originaires de l’AEF et de l’AOF), contre 6 158 seulement pour les entreprises minières. Au total, ils mobilisent à eux seuls cette année 44% de la main-d’œuvre gabonaise du secteur privé et 39% de l’ensemble des salariés africains de la colonie du Gabon (Lasserre, 1955 : 149). À la veille de 1960, la part des salariés des entreprises forestières est, environ, de l’ordre du tiers (ANG, 1927–1933–1963). Ces vivres importés sont un moyen d’attrait et de stabilisation des travailleurs et de leurs familles dans les chantiers forestiers. En effet, comme l’indique le géographe Lasserre, outre la tentation du salaire, « l’attrait d’une nourriture régulière » explique l’abandon des villages pour les chantiers forestiers (1955 : 144).
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Il dit en sus : Les textes prévoient une demi-ration pour la femme et pour chaque enfant, mais souvent une ration complète est allouée, pour inciter les familles constituées à venir au chantier. Elles ont quelques chances d’être plus stables qu’une simple main-d’œuvre de célibataires. (1955 : 143)
Ainsi, l’approvisionnement en riz, en conserves et en eau-de-vie ou alcool permet aux colonisateurs d’avoir un contrôle sur la majorité des travailleurs du Gabon et leurs familles. Si l’on ajoute les parents restés au village, c’est une frange importante de la population gabonaise qui est sous l’emprise des vivres importés.
Toutefois, leur consommation continue ne manque pas d’avoir des répercussions sur la santé des travailleurs. Le béribéri et l’alcoolisme en sont deux parfaites illustrations. S’agissant du premier point, le géographe Pourtier, à propos du Gabon colonial, indique : Aux aliments traditionnels, banane, manioc, tubercule, viande de chasse etc., la ration substitua des aliments importés : le riz, plus tard le pain, et les boîtes de conserve, sardines et autres pilchards, formèrent le quotidien d’une nourriture pauvre et mal équilibrée. Les maladies de carence ne tardèrent pas à se manifester : le béribéri fit son apparition sur les chantiers. (1989 : 179)
Les vivres importés s’imposent du fait de la difficulté de ravitaillement en produits locaux, d’une part, mais aussi par le choix délibéré des travailleurs de délaisser leurs menus traditionnels pour des mets perçus comme plus raffinés, symboles d’ascension sociale, comme indiqué plus haut. Leur coût relativement bas, s’agissant notamment du riz, est également un facteur non négligeable. De plus, le riz est un aliment facile à préparer et permettant de nourrir une famille nombreuse.
Citant un administrateur colonial, l’auteur ajoute : « On peut certifier que le béribéri qui fait actuellement tant de victimes parmi les travailleurs est occasionné … par l’usage du riz … introduit depuis quelque temps au Gabon » (Pourtier, 1989 : 179). En effet, le béribéri a de nombreuses incidences dans les chantiers forestiers qui en sont l’épicentre, notamment la dysenterie amibienne et quelques décès. La situation est si préoccupante que certains médecins se voient obligés d’attirer l’attention des plus hautes autorités, comme dans cette lettre de 1935 adressée à l’Administrateur supérieur du Gabon : Une épidémie de cas sporadiques de béribéri s’étant manifestée sur divers groupements d’indigènes du département de l’Estuaire … j’ai l’honneur de vous demander de vouloir bien attirer l’attention de Messieurs les exploitants forestiers sur le danger que présenterait une telle épidémie si elle se développait, risquant alors en plus de la mortalité qu’elle entrainerait, de semer la panique parmi les travailleurs, faire tarir leur recrutement et obliger la fermeture presque totale de ces exploitations pendant plusieurs semaines. (ANG, 1935)
Et pour atténuer les dégâts, le médecin suggère d’imposer la consommation du riz rouge (décortiqué), « moins nocif », donc de meilleure qualité, au lieu du riz blanc,
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« seul employé jusqu’ici » (parce que moins cher et plus abondant), en plus des mesures prophylactiques à observer (ANG, 1935). Pour l’administration coloniale qui diligente les inspections sanitaires, l’œuvre de mise en valeur du territoire repose sur une main-d’œuvre saine. Mais, les employeurs sont peu enclins à se préoccuper de la santé de leurs travailleurs, au mépris de la législation en vigueur.
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C’est le cas du chantier forestier Bessault en 1951 où de nombreux cas de béribéri nécessitant une hospitalisation sont signalés parmi la main-d’œuvre nigériane, suite à une mission d’inspection : Ces hommes n’étaient pas encore acclimatés … et l’état de santé assez médiocre de certains était dû à un changement de nourriture … une alimentation brutale à base de riz … particulièrement nuisible à ces hommes, habitués dans leur pays d’origine à prendre comme base de nourriture des racines comestibles et différents végétaux. (ANG, 1951)
Le rapport révèle également « l’insouciance de l’employeur » et la « non assistance de ce dernier aux travailleurs, faute d’infirmiers et de soins » (ANG, 1951).
Il n’est pas étonnant que le riz fasse autant de dégâts dès lors que la colonie en est de plus en plus dépendante : les problèmes fondamentaux tels qu’ils existaient autrefois, subsistent encore aujourd’hui. Leur solution n’a guère avancé … Le premier est celui du ravitaillement … Plus que par le passé, nous dépendons des importations de vivres, surtout de riz. (Schweitzer, 1951 : 11)
Plusieurs cas de décès dus au béribéri dans les chantiers forestiers sont également signalés dans les rapports médicaux : 30 environ pour la seule année 1927 (ANG, 1927). 11
En revanche, les rapports font peu état des maladies contractées par les travailleurs européens des chantiers forestiers. Sans doute, parce que l’administration et les employeurs veillent à ce leur ration soit essentiellement composée de vivres importés de la métropole.
À cette épidémie, s’ajoute un autre fléau particulièrement ravageur : l’alcoolisme. L’introduction de l’alcool dans la colonie a des effets dommageables sur les populations (Didzambou, 2009). Produit phare dans les échanges commerciaux depuis la période de traite, la consommation abusive d’alcool devient une pratique banale, comme le note l’administrateur colonial Lacroix au début du XIXème siècle : La population entière, sans distinction, s’adonne à l’ivresse ; dès le matin on commence à avaler de larges rasades de rhum et d’eau-de-vie jusqu’à ce qu’on tombe ivre mort … Un homme est considéré en raison inverse de la quantité d’eau qu’il mélange à ses liqueurs fortes ; les noirs sobres sont des parias, ceux qui professent l’abstinence des poules mouillées. (Cité par la bibliothécaire Merlet, 1990 : 110)
Cette eau-de-vie ou alugu, comme on l’appelle localement, est en réalité un « mauvais alcool … d’un effet tellement désastreux » (Gaulme, 1980 : 157), sans commune mesure avec le whisky exquis que consomment les Européens. Il s’agit d’un mélange d’eau-de-vie, de tafia (liqueur de canne à sucre) et de genièvre (Coquery-Vidrovitch, 1972 : 144) ; et « il n’était pas rare que ces alcools destinés aux colonies atteignent ou dépassent les 60° C » (ANG, 1935–8). C’est semble-t-il à cause de ses effets instantanés et « dévastateurs » que les populations locales le préfèrent aux boissons locales (vin de canne à sucre et de palmier), moins nocives. Dès lors, les scènes d’ivrognerie ne se comptent plus dans les chantiers forestiers.
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Un employeur fait observer en 1934 : La plupart des travailleurs avalent de grandes quantités d’eau-de-vie pendant la pause voir pendant le travail … Cela se ressentait à l’haleine et à leur somnolence prolongée. (ANG, 1932–4)
Un autre, en 1947, indique : Fait étonnant, tous les travailleurs de l’exploitation, même parmi les plus jeunes, boivent du rhum durant le travail ; et comme si cela ne suffisait pas, les beuveries se poursuivent dans les foyers où les femmes s’en mêlent, mais plus souvent dans les économats et les factoreries où ils se séparent tard, dans un état indescriptible. (ANG, 1937–53)
Comment expliquer la présence de l’alcool dans les lieux de travail ? Comment concilier la consommation de ce produit avec le rendement attendu ? Certains travailleurs prétextent « la recherche des forces car les travaux sont pénibles » ; d’autres soutiennent « ne pas ressentir la fatigue pendant le travail après avoir bu quelques doses de whisky » (ANG, 1937–53). Pourtant il n’en est rien puisque ces travailleurs, selon un employeur, « généralement, après une soirée bien arrosée, reprennent avec difficulté le travail le jour suivant ; fait plus grave, au lendemain des week-ends ou de la paye, certains s’absentent parfois ; d’ailleurs, nombre d’entre eux ont ainsi perdu leur emploi de la sorte » (ANG, 1937–53). Schweitzer y voit une autre raison : « les travailleurs amenés au loin sont obligés de tenir bon une année durant, parce qu’ils n’ont aucune possibilité de regagner leur village … Beaucoup … souffrent du mal du pays … Le plus grand nombre s’adonne à l’alcool » (1951 : 147). 13
Autre facteur non négligeable, les autorités coloniales, en dépit des législations successives, 14 n’ont jamais pu interdire, de façon effective, la vente et la consommation d’alcool dans la colonie. Ces tergiversations tiennent au fait que les taxes liées à l’importation de l’alcool renflouent considérablement le budget de la colonie. Il appartient donc aux populations elles-mêmes, y compris les travailleurs des chantiers forestiers, de « boire avec modération ».
La consommation abusive d’alcool décime un peu plus les travailleurs autant que les populations. Selon l’administrateur Le Testu en 1933, « sur 10 000 hommes engagés autrefois dans les camps de travail, la moitié était à peu près perdue pour la colonie » (cité par Coquery-Vidrovitch, 1972 : 457) ; de même, l’exploitation SHO-bois compte encore vers 1950, une trentaine de décès annuels sur un chantier de 140 Africains (Cité par Coquery-Vidrovitch, 1972 : 457). Selon Le Testu, l’alcool figure parmi les causes majeures de cette mortalité élevée. À l’échelle de la population, voire au-delà de la colonie, l’alcool est l’une des causes du « dépeuplement de l’AEF » (Bruel, 1926 : 343). De même, le journaliste Rosenfeld présente l’alcool comme un facteur de « dégénérescence des populations » de l’AEF et estime en 1951 leur longévité moyenne à seulement 30 ans (1951 : 513).
Quel héritage ?
Bien avant le développement des cycles minier et pétrolier actuels, de 1920 à 1960, la colonie du Gabon vit au rythme des chantiers forestiers. Première « industrie moderne », première source de devises, mais surtout premier employeur de la colonie, les chantiers forestiers ont un impact sur la population toute entière. Ainsi, l’introduction des vivres importés dans les chantiers, « palliatif nécessaire à la carence des produits locaux » (Lasserre, 1955 : 144), bouleverse en profondeur le mode de vie et les habitudes alimentaires non seulement des travailleurs mais également de toute la population. En effet, par le biais de la ration alimentaire et des économats, mais aussi des factoreries, le riz, les conserves et l’alcool deviennent des produits de prédilection des travailleurs et leurs familles. Désormais, le riz est un aliment incontournable, alors que les conserves se mangent à toutes les sauces, y compris dans les villages lointains ; quant à l’alcool, il est de loin le produit le plus apprécié. Si ces vivres enrichissent les habitudes alimentaires des populations locales, ils ont également des conséquences sanitaires néfastes, notamment le béribéri, la dysenterie et l’alcoolisme.
Certes, les chantiers forestiers ne sont plus l’épicentre de la vie au Gabon. Toutefois, on relève une constante, celle de la dépendance du pays et des populations envers les vivres importés : le riz, le pain, les conserves, l’alcool semblent avoir depuis la période coloniale acquis le statut de produits indispensables, car devenus incontournables dans le régime alimentaire des populations. Une situation qui ne semble pas prête d’être inversée, en dépit des politiques internes prônant « l’autosuffisance alimentaire ». En effet, fait paradoxal, les politiques nationales ne consistent pas à développer les cultures locales afin d’inverser éventuellement la tendance, mais à veiller à ce que ces produits ne manquent pas sur le territoire, à l’exemple du riz. Car comme le relève le journaliste Zardain (2012), « si la banane plantain et le manioc étaient les aliments de base pour la majorité de la population, le riz les a détrônés. C’est désormais une source d’énergie alimentaire majeure au Gabon ». Ne pouvant donc faire abstraction de cette réalité, le gouvernement est obligé d’importer des quantités considérables de riz : environ 70 000 tonnes pour 250 milliards de Francs CFA annuellement depuis au moins 2010, principalement de Thaïlande et du Vietnam (Zardain, 2012 : 42). 15 Il envisage même, d’ici 2017, de développer la culture locale du riz afin de réduire la dépendance du pays en vivres alimentaires importés, 16 évaluée en 2012 à plus de 85%. 17 Quant aux boissons alcoolisées, la société des brasseries du Gabon (Sobraga), créée en 1966, est l’une des industries les plus performantes du pays. Ainsi, les pratiques alimentaires des Gabonais d’aujourd’hui, façonnées par l’expérience coloniale, semblent orienter à leur tour la production des industries agro-alimentaires nationales.
