Abstract
French colonization in Vietnam is a totalizing phenomenon, which affected all life, both collective and individual. Many studies are devoted to the memories of this past era with its social contexts and its existential conditions. One of the most visible realities that this phenomenon reveals is that it has destroyed and deconstructed the old frameworks of the culture of colonized people and brought them into uncertain and ambiguous areas of identity. How do these colonized subjects express themselves in such socio-existential contexts? Is seeking to show oneself in the language of others an escape route to remove oneself from the embarrassment of this situation, by reconstructing a new topos of expression rich in exchanges and discursive interactions? This article aims to answer these fundamental questions by adopting a discourse and identity approach. We choose as a field of observation the Bulletin de la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin (Bulletin de la SEM).
L’émergence des études et des analyses du discours est marquée surtout à partir des années 1970 dans le champ interdisciplinaire des sciences sociales et humaines. Il est inutile de revenir ici sur la notion de discours qui, selon Maingueneau, fait partie d’un « usage souvent incontrôlé » (1976: 11), c’est-à-dire qu’« un discours n’est pas […] une réalité évidente, un objet concret offert à l’intuition, mais le résultat d’une construction » (Maingueneau, 1976 : 16). Les supports d’expression et de communication deviennent alors des espaces de cette construction qui rend plus visible le rapport du discours à des conditions de sa production. En ce sens, l’analyse du discours consiste à « découvrir dans les propriétés les plus typiquement formelles des discours les effets des conditions sociales de leur production et de leur circulation » (Bourdieu, 1982 : 165). La question se pose de savoir si l’étude du discours des revues francophones dans le contexte colonial du Vietnam peut mettre en évidence le caractère hybride d’une scénographie discursive dans laquelle se situe le sujet de l’énonciation.
Cette problématique nous amène directement à interroger la notion d’hybridité dans le rapport avec le contexte social de la colonisation. Ce substantif hybridité est défini par Larousse comme « caractère hybride d’un être ou d’une chose ». L’adjectif hybride tient son origine du latin hybrida qui signifie le sang mêlé, et il est employé dans le domaine de la biologie pour parler d’un animal ou d’une plante, issu du croisement entre des lignées sélectionnées, appartenant à la même espèce ou à des espèces voisines. Le Trésor de la langue française ajoute une définition du terme hybridité dans le domaine linguistique : État des mots qui ont subi l’hybridation. Cette définition devrait être plus pertinente dans les phénomènes d’emprunt des éléments à des langues différentes. Au sens figuré, hybridité désigne le caractère de ce qui a une origine, une composition mal définie.
Issu du domaine de la biologie, le terme hybridité, dans son usage avec d’autres termes comme métis, métissage, bâtard, mélange, étend ses territoires au champ de la culture, notamment dans les études postcoloniales (Bhabha, 1994) et dans une perspective du Vietnam (Raffin, 2008) (Selao, 2011). Dans le contexte des études francophones, à l’instar de Homi K. Bhabha, Jean-Marc Moura insiste sur l’hybridation comme un processus de cosmopolitisme qui conduit les participants dans les sociétés francophones à une interaction culturelle avec l’Occident pour construire de nouvelles distributions de sens (Moura, [1999] 2007 : 168). Il en va de même pour les acteurs culturels du Vietnam à l’époque colonial. Ils s’engagent dans un espace de coexistence caractérisé souvent par une distinction entre le colonisé et le colonisateur, c’est-à-dire un rapport de domination. Il serait utile d’analyser la façon dont ces acteurs culturels vietnamiens procèdent à la construction d’énonciation à travers l’espace de la revue en question. Cette démarche exige ainsi d’examiner les conditions de production et de circulation des textes. Méthodologiquement, il s’agit de « la mise ensemble de plusieurs textes, étant donné que l’organisation du texte pris isolément ne peut renvoyer qu’à lui-même (structure close) ou à la langue (structure infinie, réitération des mêmes processus) […]. Lorsque l’analyse est conduite sur un seul texte, on se réfère à une typologie existante » (Provost-Chauveau, 1971 : 19).
Mise en jeu pour les textes et articles de la revue, cette approche nous guidera dans notre étude du Bulletin de la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin (désormais Le Bulletin de la SEM), afin de faire ressortir le processus de construction d’un discours hybride entendu comme instance de production intellectuelle, de légitimité du sujet de l’énonciation et de la stratégie identitaire. Aussi les travaux de la théorie discursive de Patrick Charaudeau, de Dominique Maingueneau, et de Pierre Bourdieu seront-ils tout à fait légitimes pour observer ce processus ; ils seront d’ailleurs adoptés en rapport avec une perspective postcoloniale pour rendre compte des éléments discursifs dans la situation coloniale.
Le Bulletin de la SEM est un périodique trimestriel, fondé en août 1903 et interrompu en août 1905. Réapparu en 1920, il connaît d’importantes modifications et cesse de publier en 1939. Le Bulletin de la SEM fonctionne avec son rédacteur en chef, monsieur Nguyễn Văn Tố et son comité de rédaction composé de ces membres : Đỗ Thúc, Bùi Huy Đức, Ngô Vi Liễn, Đoàn Rạng, Nguyễn Thức. Le Bulletin est l’organe d’expression de la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin, qui regroupe de nouveaux diplômés dont l’objectif est de s’engager dans une action moderniste (Nguyen, 2009). Dans une certaine mesure, cette Société a constitué un espace idéal d’échanges et de discussions sur les questions culturelles et sociales de l’époque. Son Bulletin actualise les objectifs proposés par ses membres : la réception des nouveaux savoirs modernes occidentaux. Il s’agit de la modernisation culturelle du pays. Né dans un contexte particulier, le Bulletin de la SEM s’inscrit dans le développement du journalisme en Indochine comme un idéal de diffusion des nouveaux savoirs. Les intellectuels vietnamiens, surtout ceux qui sont formés à l’école française, s’en profitent bien pour s’exprimer et pratiquer leur esprit. À la différence de bien des périodiques contemporains, le Bulletin de la SEM a pour ambition de promouvoir les pratiques linguistiques. Il est consacré au compte-rendu des causeries et conférences organisées par ses soins. On y trouve également des articles portant sur des questions d’histoire indochinoise, de littérature française et vietnamienne, ainsi que des connaissances scientifiques. Une place importante est réservée aux traductions vietnamiennes des textes classiques et des chefs-d’œuvre français et aux traductions françaises des anciens ouvrages vietnamiens.
Nous choisissons le Bulletin de la SEM comme corpus pour étudier le phénomène de l’hybridité discursive, c’est parce qu’il se trouve parmi de rares périodiques bilingues dirigés par les Vietnamiens, à côté de deux autres célèbres en quốc ngữ, Đông Dương Tạp chí [Revue indochinoise] de Nguyễn Văn Vĩnh et Nam Phong Tạp chí [Revue Vent du Sud] de Phạm Quỳnh. Ce statut bilingue témoigne déjà de l’importance de ce Bulletin dans l’espace culturel indochinois, d’autant plus qu’il reflète bien la situation particulière du marché linguistique à cette période du début du XXe siècle sous la domination française. Alors que le français a joué un rôle primordial dans le processus de liquidation effective du système traditionnel d’examens confucéens pour implanter en Indochine les écoles françaises ou franco-vietnamiennes (Anderson, 2006 : 127–128), il est entré en concurrence avec le quốc ngữ, surtout dans la structure éducative franco-vietnamienne destinée aux enfants indigènes. Notre propos n’est pas de présenter cette question macro-sociolinguistique qui exigerait d’observer d’ailleurs des données démolinguistiques. Nous nous focalisons sur le Bulletin de la SEM comme le lieu de coexistence linguistique du français et du vietnamien. Cette coexistence des langues soulève en effet la politique linguistique de la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin dans la diffusion des savoirs culturels. Tout en se préoccupant du perfectionnement du français pour les membres et les élèves, par son Bulletin, la Société s’attache à publier des textes de conférences sur l’histoire et la culture vietnamiennes. Voici entre autres quelques grandes figures de la vie culturelle, qui ont fait des conférences organisées par la Société : Thân Trọng Huề, alors ministre de l’empire Annam, qui s’intéresse à des anciennes œuvres littéraires annamites ; Phạm Quỳnh, directeur de la Revue du Sud (Nam Phong Tạp chí), ancien président de la Société, qui a fait des causeries et conférence remarquées sur les littératures annamite et française ; Trần Trọng Kim, inspecteur de l’Enseignement primaire, qui a traité de l’histoire d’Annam ; Đỗ Thận, auteur de manuels scolaire, qui a fait plusieurs conférences sur les rites annamites et la réforme communale ; René Crayssac, poète indochinois, qui a fait une remarquable conférence sur Cité Jaune, etc. Outre des textes de conférences, le Bulletin de la SEM a publié des travaux historiques sur le Vietnam, par Nguyễn Văn Tố ; un coup d’œil sur l’histoire d’Annam, par Đỗ Đình Nghiêm ; Sóc Sơn diễn tích [pièce de théâtre sur l’histoire de Phù Đổng Thiên Vương] par Nguyễn Khắc Hy ; Thu dạ lữ hoài ngâm [Plainte de l’exilée par une nuit d’automne], Bần nữ thán [Plainte d’une jeune pauvre], Án đồng tiền [Conssidération sur l’argent], Histoire de Quỳnh, Chén thuốc độc [La Tasse de poison], Cung oán ngâm khúc, poèmes, contes, théâtre annamites traduits en français par Georges Cordier ; Lục Vân Tiên, poème annamite traduit en français par Nghiêm Liễn, etc.
Ces intellectuels forment un groupe important dans le champ culturel du début du XXe siècle, dans un contexte où se profilaient des ambiguïtés du conflit et du contact entre colonisateurs et colonisés (Brocheux et Hémery, 2001). Il s’immergeaient, certes, dans la langue et la culture françaises, mais il s’engageaient incontestablement dans l’activité moderniste de la culture vietnamienne. Aussi, dans une telle situation incertaine, il est malaisé de donner un regard exact sur leur idéologie. Une chose est sûre, c’est qu’ils étaient les témoins d’une intersection franco-vietnamienne en devenant les sujets de l’énoncitation formant une scénographie discursive hybride, en particulier à travers leur pratique de la traduction et leurs textes de conférences.
Traduction comme construction discursive
Par sa nature, le bulletin est une instance de communication et de transmission en constituant un espace de rencontres du sujet communiquant et du sujet destinataire. Le Bulletin de la SEM dispose dès sa première livraison d’une section de la traduction, considérée comme une tâche importante dans la transmission et la reproduction des nouveaux savoirs. Ce support de transmission nous conduit à nous interroger sur l’acte de langage comme acte d’interaction entre deux sujets énonciateurs en tant qu’auteur et en tant que traducteur en rapport avec la situation de communication.
Trois types de traduction que le Bulletin de la SEM a pratiqués (Bulletin de la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin, 1922 : 1–2) permettent d’examiner une riche situation d’interaction et de communication. D’abord, il se consacre aux traductions françaises des anciens ouvrages ou documents annamites et chinois. Ensuite, il réserve une grande place aux traductions annamites des classiques français. Dans sa volonté et dans son intention, le Bulletin de la SEM accorde de l’importance à ce type de traduction, parce que l’acquisition d’idées françaises et leur assimilation permettent de développer la pensée et la littérature vietnamiennes. Ainsi les chefs-d’œuvre grecs et latins, déjà traduits en français, ont-ils été intéressés par les traducteurs vietnamiens. Enfin, il s’agit des traductions en quốc ngữ (écriture nationale) des traités élémentaires de sciences. Ces traductions étaient tout à fait des connaissances nouvelles qui n’avaient pas été transmises jusqu’alors, pour la raison de manque de vocabulaire.
Le tableau récapitulatif montre que le Bulletin s’intéresse particulièrement à la traduction des textes français en vietnamien. Notons qu’à partir des années 1930, lorsque le secrétariat général du Bulletin est occupé par Nguyễn Văn Tố, la pratique de la traduction devient absente au profit des textes d’étude et de critique. Aussi est née la rubrique « Questions et Réponses ». Le corpus de traduction est donc varié ; il construit un espace pluriel et hétérogène où se caractérise le statut des traducteurs considéré aussi à la fois comme sujet communiquant et sujet destinataire. Dans le domaine de la traduction des textes français, nous trouvons fréquemment les traducteurs tels que Đỗ Thúc, Hoàng Quán, Ngô Vi Liễn, Vũ Văn Lễ, alors que dans la traduction des textes vietnamiens apparaissent Đỗ Thúc, Nguyễn Thuyết, Phạm Quỳnh, Georges Cordier, Nghiêm Liễn.
La littérature occupe la première place dans ce domaine de traduction, avec surtout des œuvres classiques françaises. Ainsi les œuvres de tragédie de Jean Racine ont-elles connu leur nouvelle fortune au Vietnam. Dans ses deux premiers numéros, le Bulletin de la SEM livre la version vietnamienne de la tragédie Iphigénie, traduite par Đỗ Thúc, qui est resté un intellectuel peu connu du public, malgré son succès indéniable dans le domaine de la presse. Nous nous attardons sur ce traducteur, parce que dans le Bulletin de la SEM il participe fréquemment à cette pratique, pour les traductions françaises comme vietnamiennes. D’ailleurs, il faut souligner que les auteurs classiques français ont largement occupé nos traducteurs vietnamiens au début du XXe siècle. Ainsi Nguyễn Văn Vĩnh a-t-il traduit les Fables de La Fontaine, la comédie de Molière, alors que Phạm Quỳnh a donné la traduction de la tragédie de Corneille. Le Bulletin de la SEM semble le premier lieu à présenter la version vietnamienne complète d’Iphigénie.
Notons que la tragédie est un genre majeur de la littérature, d’autant plus que cette grande œuvre de Jean Racine appartient à une époque où le classicisme revendique des règles rigides de la structure et du langage scénique. Aussi, traduire une œuvre comme celle de Racine, c’est entrer non seulement dans le monde du langage aussi riche qu’est la tragédie, mais aussi dans une culture et une mythologie. Cela implique qu’un traducteur devrait maîtriser bien ces ressources pour pouvoir assurer le message du texte original dans toute sa diversité, tout en remplissant « une double fonction : récepteur d’un discours formulé dans une langue et émetteur d’un nouveau discours formulé dans une autre » (Hurtado Albir, 1990 : 90). Comment formuler alors un nouveau discours de la tragédie Iphigénie dans la langue vietnamienne ?
D’abord, pour ce qui est de la forme, apparemment, l’œuvre traduite ne garde plus sa forme poétique originale, une des règles de la tragédie classique, que Racine, mieux que tout autre, observe par excellence. Les règles classiques imposent que la tragédie doit être écrite en vers d’alexandrins. La traduction vietnamienne d’Iphigénie ne peut plus satisfaire cette contrainte formelle. Le traducteur, lui-même, le reconnaît en précisant l’objectif de cette traduction : Dans cette traduction annamite de l’« Iphigénie » de Racine, nous avons voulu suivre le texte original aussi exactement que possible. En maints endroits nous avons donc dû sacrifier un peu le style. Il serait préférable peut être de faire une traduction littéraire qui offrirait plus d’attraits. Mais c’est là un travail qui demanderait beaucoup de talent ; d’ailleurs on risquerait souvent de trahir la pensée de l’auteur. Or, il convient de la respecter scrupuleusement. Telle qu’elle est, notre traduction peut rendre d’utiles services à ceux qui désirent étudier le français. Elle constitue un simple essai, susceptible de servir de base pour une adaptation ultérieure en quốc-ngữ, à moins qu’un de nos poètes, touché du sort d’Iphigénie, ne veuille composer sur ce thème une pièce nouvelle dans notre langue. (Đỗ Thúc, 1922 : 3)
Nous constatons que ce n’est pas parce que notre traducteur n’a pas le talent de « faire une traduction littéraire qui offrirait plus d’attraits », mais c’est parce que l’objectif premier du Bulletin de la SEM est de viser la didactique, de transmettre la pensée de l’auteur français. Pour la valeur esthétique, la forme poétique de la tragédie aurait dû être transcrite en Lục bát, une forme poétique traditionnelle et typique vietnamienne qui consiste en une versification alternée entre des hexasyllabes et des octosyllabes. Bien des traducteurs ont appliqué ce type de vers à leur traduction des textes poétiques en vietnamien. Ainsi les Fables de La Fontaine sont-t-elles traduites par Nguyễn Văn Vĩnh de cette manière.
Prenons comme exemple la traduction de ces vers par Đỗ Thúc (1922 : 12–13) :
Il est clair que dans la version vietnamienne, la traduction se base sur une amplification linguistique, qui consiste à pratiquer des périphrases (kia, nọ [là], tiếng [voix], đứng [se tenir debout], mấy nhời [quelques mots]) en vue de créer des mètres, des rimes et des rythmes. Le texte cible assure ainsi des vers réguliers de Lục bát, avec l’alternance des rimes. Comme le vietnamien est une langue monosyllabique, le redoublement ou la réduplication en tant que répétition (rành rành [clairement]) est souvent adopté pour produire des nuances sémantiques ou pour accentuer le degré sémantique : [voir clairement]. Il ne s’agit donc pas seulement d’un procédé expressif, mais surtout d’une démarche sémantique et poétique qui a pour effet de constituer un climat familier aux lecteurs vietnamiens. Dans ce cas, le traducteur est défini comme « sujet communiquant » qui, selon Charaudeau, « doit intervenir dans deux espaces d’organisation du sens : un espace de “thématisation” et un espace de “relation”. » (1994). Pour le premier espace, il assure plusieurs opérations. Ainsi, du français vers le vietnamien, Đỗ Thúc intervient dans le processus sémantico-cognitif en mobilisant les sens des mots correspondant à leur institutionnalité vietnamienne. Ce processus ne consiste pas seulement « à mettre en relation les mots et séquences porteuses (sic) de sens de langue avec d’autres mots et séquences qui se trouvent enregistrés dans la mémoire expériencielle du sujet » (Charaudeau, 1994), mais surtout à élargir le sens linguistique dans l’horizon générique, c’est-à-dire la scénographie discursive dans une autre langue. La traduction participe alors à l’ouverture de l’espace de relation en identifiant une nouvelle situation socio-institutionnelle. Le fait de transmettre le sens des mots de la langue française dans la forme poétique vietnamienne révèle des indices sémiologiques de cette nouvelle situation discursive. Michel Foucault parle ainsi d’une « formation des modalités énonciatives » (Foucault, 1969 : 68) que nous pensons pouvoir appliquer au phénomène de la traduction. D’abord, parce que la traduction évoque tant de questions, à l’instar de notre philosophe : Qui parle? Qui est fondé à tenir cette sorte de langage? Qui en est titulaire? Qui reçoit de lui sa singularité, ses prestiges, et de qui, en retour, reçoit-il sinon sa garantie, du moins sa présomption de vérité? Quel est le statut des individus qui ont le droit réglementaire ou traditionnel, juridiquement défini ou spontanément accepté, de proférer un pareil discours? Ces questions concernent directement les statuts du sujet dans ses pratiques discursives. Pour le cas des traducteurs comme Đỗ Thúc, ces statuts deviennent encore plus complexes en ce que le sujet traducteur participe à la formation des nouvelles modalités énonciatives ; il est un sujet médiateur discursif en déterminant en grande partie les effets du discours. Par sa traduction, la tragédie de Jean Racine a conquis de nouveaux « emplacements institutionnels », qui selon Foucault, sont des lieux physiques socialement reconnus (Foucault, 1969 : 68). Ces emplacements institutionnels représentent également des espaces textuels comme des supports d’expression. Aussi le Bulletin de la SEM devient-il par excellence un emplacement institutionnel du discours scénique opéré par l’intervention du sujet traducteur, qui est à la fois sujet communiquant et interprétant.
La traduction vietnamienne de la tragédie de Racine a eu un retentissement dans le monde médiatique indochinois de l’époque. Dans la rubrique « Variétés » du bulletin hebdomadaire L’Éveil économique de l’Indochine, apparaît un article présentant de bonnes appréciations pour les intellectuels vietnamiens de culture française dans cette activité de traduction des chefs-d’œuvre. L’auteur de cet article y voit la même tâche et la même démarche que la Pléiade en France du XVIe siècle : Comme elle [la Pléiade], ils veulent entreprendre la « Défense et Illustration » de leur langue maternelle. Ils veulent démontrer que leur langue malgré son apparente pauvreté se prête cependant à l’expression non seulement des idées du peuple annamite mais aussi du plus grand nombre des idées qui forment un fond commun à toute l’humanité. Ils cherchent également à enrichir leur langue d’expressions nouvelles pour les idées jusqu’ici étrangères à leur civilisation. Pour cela, ils ne précèdent guère autrement que les hommes de la Pléiade. Ils traduisent en annamite les chefs-d’œuvre de la langue française choisis parmi ceux qui ont le caractère le plus humain, ils prennent tantôt au français et tantôt au chinois les mots destinés à rendre des idées nouvelles – la langue française ne s’est pas enrichie autrement, empruntant au latin, au grec, à l’espagnol, à l’italien, à l’allemand, au sanscrit, à l’arabe, etc….
[…] Un autre [Đỗ Thúc] peut-être s’emparera du sujet, l’annamitisera, comme Racine a francisé des sujets grecs, et peu à peu ces quelques expressions nouvelles feront leur chemin, se populariseront, entreront dans le trésor des idées annamites. Nos auteurs du XVIIe siècle semblent plaire beaucoup aux Annamites ; nous nous en réjouissons. Par ces auteurs, les Annamites s’initieront à la pensée française, la plus claire et la plus sincère, la plus universelle aussi. (L’Éveil économique de l’Indochine, 1922 : 13)
Le Bulletin de la SEM comme institution discursive hybride
Le discours des périodiques varie en fonction des types journalistiques. S’il y en a qui se contentent de raconter et de décrire des faits et des dits, le Bulletin de la SEM joue un rôle de construire un espace intellectuel destiné à la diffusion des nouvelles connaissances et des pensées artistiques : La Société d'Enseignement Mutuel du Tonkin publie un bulletin trimestriel consacré principalement au compte-rendu des causeries et conférences organisées par ses soins. Elle y donne en outre de courts articles sur des sujets d’histoire ou de géographie indochinoises, de littérature française ou annamite, de vulgarisation scientifique. (Ngô Vi Liễn, 1930 : 63)
D’un point de vue discursif, nous partageons les idées de Patrick Charaudeau (2006) pour ce qui est de « l’interrogation » ou de « question » utilisée dans ce Bulletin de la SEM. En effet, les questions posées par le Bulletin s’inscrivent dans une catégorie discursive, qui caractérise un rapport entre locuteur et interlocuteur. Si le Bulletin est un sujet interrogeant, il n’est pas nécessairement en position d’intériorité par rapport à l’interlocuteur. Aussi présuppose-t-on que ce locuteur connaisse la réponse et que son interrogation soit un jeu rhétorique qui met le lecteur dans une position de témoin et complice.
Il serait d’ailleurs utile d’expliquer les traces discursives de ce sujet d’énonciation. Comme l’indique la rubrique, « Questions et réponses » présente un contexte de discours qui se trouve au croisement des univers de réflexion, de science et d’informations. Dans ces trois cas, le discours se caractérise par une certaine objectivité : le sujet d’énonciation semble prendre une distance pour mettre en avant ce qu’il dit. Ce trait discursif se manifeste clairement par le fait que dans toutes les réponses à des questions posées, on n’en trouve aucun auteur précisément signé à la place d’un répondeur, comme si le Bulletin était chargé par un auteur collectif et neutre. Cet effacement de la trace de l’énonciateur dans l’écriture scientifique permet ainsi de se focaliser sur les faits à analyser, sans pour autant dissimuler l’autorité énonciative de la part du Bulletin, sous-entendu comme un groupe scientifique, un énonciateur pluriel. Il est d’ailleurs intéressant de souligner avec Patrick Charaudeau que cet effacement est un enjeu de crédibilité énonciative : […] l’enjeu de crédibilité exige de celui-ci [sujet énonçant] qu’il ne prenne pas parti. D’où une délocutivité obligée de l’attitude énonciative qui devrait faire disparaître le Je sous des constructions phrastiques impersonnelles et nominalisées. Ce n’est pas à proprement parler de l’objectivité, mais c’est le jeu de l’objectivité par l’effacement énonciatif. (Charaudeau, 2006)
Comme une instance d’informations, le Bulletin de la SEM, par cette rubrique « Question et Réponses », identifie son positionnement énonciatif de transfert ou de médiateur, en ayant recours à des références des auteurs consacrés. Cette importation du savoir d’un auteur étranger dans le Bulletin n’est pas seulement d’assurer la « crédibilité énonciative », mais aussi d’en créer un espace polyphonique qui représente une hybridité textuelle par excellence. Prenons comme exemple cette question publiée dans le 1er numéro 1934: Les auteurs européens ont-ils étudié le rire chez les anciens(p. 84).
Pour son statut, cette question est posée d’un point de vue vietnamien sur les « Européens » dans leur étude et leur intérêt pour les auteurs anciens en ce qui concerne le traitement du rire. La question invite donc à revenir sur des auteurs grecs antiques en passant par les auteurs occidentaux dans le domaine de la comédie. Comme nous venons d’évoquer dans la section de la traduction, le Bulletin de la SEM s’attache particulièrement à ces transferts culturels en faisant référence à des chefs-d’œuvre. Ainsi Racine est-il devenu un médiateur de ces transferts gréco-français qui s’étendent constamment au Vietnam dans le domaine de la tragédie. Ici, la question s’intéresse particulièrement à la comédie, mais dans une perspective diverse. Après avoir parcouru les idées des grandes figures de l’histoire culturelle, telles que Aristote, Homère, Hésiode, Rabelais, etc., l’auteur de l’article s’attarde sur le cas de Henri Bergson et son essai Rire. Poitier y interprète la façon dont Bergson réalise « une étude sur la comédie » où le rire est considéré comme un « mécanisme » en assimilant l’homme à la mécanique : « Les anciens ont donc noté, d’abord et avant tout, cette nature mystérieuse et violente du rire et ils lui ont attribué une force magique. » (Bulletin de la Société d’Enseignement Mutuel du Tonkin, 1934 : 85)
En important en son sein plusieurs voix et en créant ses propres voix, le Bulletin de la SEM devient une instance de (re)production, pour reprendre le terme de Patrick Charaudeau (2006). Le Bulletin assure une quête des savoirs modernes en revenant aux sources antiques et en sélectionnant ces connaissances convenables au public ciblé. Mais nous constatons le plus son rôle de commentateur et de provocateur de ces savoirs lui permettant de produire un discours explicatif et argumentatif. Voici une autre question plus longue sur Montaigne qui appelle une explication : On a démêlé les phases successives de l’auteur des Essais: d’abord, dans l’édition de 1580, un MONTAIGNE à la fois stoïque et pyrrhonien; stoïque par amour contagieux de l’antiquité et par réaction voulue contre les désordres politiques de son temps ; pyrrhonien, dès que se pose à lui le problème de la certitude, par une pente naturelle, et peut-être par de lointaines influences d’atavisme (dues à sa mère qui était issue d’une famille de Juifs portugais). Vient ensuite une période pratique, de voyages, de charges publiques : c’est celle qui se reflète dans les remaniements de l’édition de 1588, puisque aussi bien « le sage vit avec les hommes ». Quant à la dernière étape, celle qui va de 1588 à 1592, et s’est traduite par les additions manuscrites, qu’y pourrions-nous, bien voir, si ce n’est une curiosité universelle et presque sénile, une sorte de dilettantisme qui n’est pas sans analogie avec celui de RENAN? Mais y a-t-il eu, dans cet esprit si ondoyant et si divers, un point permanent? Quelle a été la pente en somme se révélant au milieu de tant d’étapes successives? (Bulletin de la Société d’Enseignement Mutuel du Tonkin, 1934 : 99).
Cette question, elle-même, est une question rhétorique. Non seulement elle constitue un discours historique d’une trajectoire intellectuelle de Montaigne en différentes étapes, mais elle évoque déjà des éléments qui pourraient apparaître dans la réponse. Une question suggère sa réponse. Mais l’essentiel est de voir dans cette « question-réponse » une discussion sur le rapport du contexte et du texte, un métadiscours de l’énonciation philosophique. La question explique différentes étapes de la vie de Montaigne, qui reflètent l’évolution de sa pensée, en rapport avec différentes éditions de ses Essais. Il s’agit d’examiner l’énonciation et la scène d’énonciation de Montaigne. La réponse à cette question rhétorique révèle ainsi une démarche d’institution discursive philosophique chez le philosophe français : MONTAIGNE— et c’est là le côté faible de ce grand esprit– a été amené peu à peu à faire de la spéculation et de la pratique deux mondes absolument distincts, séparés par une barrière, une cloison étanche, que certains cherchent à faire tomber, que lui a élevée aussi infranchissable que possible. Dès lors, formant un monde à part et qui ne saurait avoir d’action sur l’autre, n’étant pas appelées à se réaliser, les idées se meuvent dans une sorte de sphère enchantée, kaléidoscopique ; et c’est de ces apparences mobiles que nous pouvons nous donner le spectacle et l’amusement. Voilà, d'après les auteurs, le dernier mot de la philosophie des Essais, et c’en est également la morale. (Bulletin de la Société d’Enseignement Mutuel du Tonkin, 1934 : 100)
Mais comment expliquer cet acte d’interprétation, sous forme de réponse, de la part des auteurs du Bulletin? Comme nous constatons que chaque réponse aux questions posées dans cette rubrique est un acte de langage qui cherche surtout à informer et à convaincre, elle s’inscrit aussi dans une énonciation singulière. Chaque réponse est imposée dans une scénographie et une mise en scène, ce que Charaudeau appelle une « situation de communication » et une « situation d’énonciation » (2015). En effet, le discours explicatif du Bulletin ne peut être dissocié des conditions de la scène englobante du discours de Montaigne, qui, toujours au sens de Charaudeau, est le premier lieu de construction du domaine des pratiques sociales en domaine d’échange communicationnel. Ce premier lieu est bien pertinent, il détermine alors les conditions de communication ou les actes de langage du discours explicatif du Bulletin. Aussi le rôle de ce discours réside-t-il dans le fait qu’il replace le discours de Montaigne dans des interactions sociales permettant d’acquérir de nouvelles reconnaissances au Vietnam.
Ce principe d’une démarche d’analyse pourrait être mise en œuvre pour bien des autres discours conférentiels prononcés et publiés dans le Bulletin de la SEM en se faisant un espace d’échange hybride textuel et culturel. En effet, dans le souci d’accéder à de nouvelles connaissances modernes et de les diffuser à la communauté, la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin a organisé régulièrement des conférences scientifiques comme une des formes d’activité officielles. Cette activité s’inscrit alors dans le processus de transferts culturels dont l’objectif est de moderniser la vie culturelle vietnamienne, ainsi que d’améliorer la compréhension des individus. Mais l’importance de cette activité réside également dans le fait qu’elle permet de préserver des savoirs accumulés dans le temps. C’est dans cette perspective que le Bulletin de la SEM joue un rôle crucial. En publiant des textes de conférences, ce périodique participe au changement et à l’actualisation des conditions discursives. Par le canal oral, la présentation de conférences « fait l’objet d’une anticipation, d’une planification très poussées, parfois matérialisées par un support écrit, lu en direct par l'orateur » (Jacques, 2017 : 92). Il y a un certain changement du contexte d’énonciation et d’interaction lors d’un passage de la forme orale à la forme écrite publiée dans le Bulletin. Si à l’oral, ce discours s’adresse à un public restreint et ciblé ; il s’agit d’une communication directe, visuelle et transparente ; à l’écrit, il élargit son horizon du public constitué des lecteurs potentiels. Aussi, un texte de conférence, une fois publié, détermine-t-il une nouvelle condition d’interactions dans lesquelles se profilent le sujet d’énonciation et le sujet lecteur.
Dans tous les cas, un texte de conférence est d’ordre du discours scientifique qui exige une démarche méthodologique et épistémologique. Avant son exposé oral, l’auteur se consacre déjà à la production écrite, moment où il doit identifier des traits linguistiques, stylistiques, rhétoriques et génériques du discours qu’il prononcera. C’est alors que s’inscrivent les dimensions de logos, éthos et pathos qu’assure souvent une présentation de conférence, pour la logique discursive, ainsi que pour la crédibilité discursive et les effets discursifs.
Si les textes de conférences publiés dans le Bulletin de la SEM varient en fonction des disciplines, ils portent notamment sur les éléments historiques, ethnologiques, littéraires et philosophiques. Cela veut dire que le Bulletin ouvre une frontière discursive hybride et diversifiée, sans pour autant dissimuler la crédibilité scientifique disciplinaire. Ainsi, dans le domaine littéraire, Nguyễn Tiến Lãng et Pierre Đỗ Đình occupent une place à part. Rappelons que ces deux auteurs francophones font partie du groupe de jeunes intellectuels formés à l’occidentale. Le premier, beau-fils de l’érudit Phạm Quỳnh, s’attache à la langue française comme moyen d’expression littéraire ; il était aussi le rédacteur en chef de la Revue du Sud (Nam Phong Tạp chí) à la place de Phạm Quỳnh. Le second, poète conversé en catholicisme, a une relation particulière avec le monde littéraire français, surtout avec André Gide dont il traduit La Porte étroite.
La conférence intitulée « Une vie nouvelle » que Nguyễn Tiến Lãng avait fait le 28 juin 1934, au siège de la Société d’Enseignement Mutuel et qui est publié, sous forme de résumé, dans le numéro 2, 1934 du Bulletin, s’inscrit en effet dans cette hybridité discursive. D’une part, il évoque le temps historique et les événements du passé qui a une connexion avec le présent d’énonciation : « une vie nouvelle » impliquant une vie ancienne. L’auteur rend plus cohérente cette connexion par ses arguments pour parler de la nécessité de procéder à une vie nouvelle : En réalité, notre histoire nous autorise à avoir foi dans notre capacité d'adaptation et de rajeunissement. Nos TRƯNG TRẮC, nos TRIỆU ẨU, nos LÝ NAM ĐẾ, nos MAI HẮC ĐẾ, nos TRẦN HƯNG ĐẠO, nos LÊ LỢI, nos GIA LONG, voilà nos hommes d’action, voilà notre activité. Notre désir de libération du joug chinois, notre expansion vers le Sud, voilà nos progrès. Nos périodes de reconstruction nationale, ce sont celles qui suivirent les guerres d’indépendance, ce furent nos organisateurs Trần et Lê, ce fut plus près de nous, le grand fondateur de la Dynastie. Nous pouvons donc aspirer à une vie nouvelle, et y parvenir. (Nguyễn Tiến Lãng, 1934 : 241)
Il en va de même pour le cas de Pierre Đỗ Đình, qui a fait plusieurs conférences lors de son retour de France en 1934, dont deux semblent les plus remarquables, « De l’humanisme comme initiative » (1934) et « D’une sainteté nécessaire » (1935). En organisant des conférences spécialisées, la Société d’Enseignement mutuel du Tonkin, tout comme son Bulletin qui publie les textes de ces conférences, devient un lieu de pratique des discours, c’est-à-dire un lieu de lutte linguistique. La présentation de conférence comme le texte de conférence est une sorte de discours par excellence, où la lutte linguistique, l’habitus linguistique et le marché linguistique sont bien rendus sensibles. En effet, le fait que le Bulletin choisit le français comme mode d’expression principal – il y a rarement des articles en vietnamien – montre que, à l’époque coloniale, pour le monde des élites, le français semble une langue dominante, une langue légitime par rapport à la langue vietnamienne. Ce privilège explique un rapport de force linguistique dans le marché linguistique qu’est le Bulletin, où les conférenciers, les auteurs des textes de conférences, comme Nguyễn Tiến Lãng et Pierre Đỗ Đình, jouent le rôle des producteurs de paroles. Voici ce que Pierre Đỗ Đình précise lors de sa présentation de conférence, qui laisse transparaître des rapports de force linguistique : Il y a enfin une question qui se pose pour ainsi dire en dehors de la conférence, mais que la conférence pose tout de même du fait qu’elle est faite en français devant des Annamites. Je rends ici conjointement le Président responsable de cette initiative, responsabilité qu’il partage avec une certaine curiosité du public. Je ne sais si ce spectateur existe parmi vous, mais enfin vous connaissez cette histoire du spectateur qui, pendant vingt ans, va au cirque dans l’espoir de voir le lion manger le dompteur. Contre le lion du trac, je compte sur vous pour me sauver, car les armes dont je me suis muni sont bien insuffisantes. (Pierre Đỗ Đình, 1934 : 407–408)
Par la publication des discours conférentiels, le Bulletin, en tant que situation officielle, joue le rôle de croisement des habitus discursifs et des luttes des rapports de force linguistiques. Il privilégie la transformation des conditions sociales. Si chaque discours prononcé par nos jeunes intellectuels caractérise leur habitus et est lié à leur histoire individuelle, il participe au fondement et à la production des connaissances et de la nouvelle conscience du monde social, dans lequel émergent les luttes nationales.
Conclusion
La pratique de la traduction constitue une section majeure du Bulletin de la SEM. Il ne s’agit pas simplement d’une opération de déplacement des textes du français en vietnamien et vice versa, dans le cadre échange linguistique. Cette relation de transfert textuel entre les langues concrétise également un acte direct et immédiat de contact avec les connaissances occidentales. Ce que nous voudrions souligner par cette activité réside dans le fait que les traducteurs en tant que sujets de transfert culturel se trouvent dans les interactions qui caractérisent l’hybridité du discours de la traduction. Les chefs-d’œuvre classiques ou les grands textes antiques sont choisis pour la traduction en vietnamien, parce qu’ils sont des modèles esthétiques, linguistiques et intellectuels. L’importation de la tragédie de Jean Racine au Vietnam par sa traduction n’est pas seulement un acte de revêtir ce genre de théâtre d’une nouvelle fortune, mais aussi un acte de construction identitaire hydride, en ce que l’on voulait affirmer la capacité de la langue vietnamienne à transmettre des chefs-d’œuvre occidentaux. Aussi le Bulletin participe-t-il à ce processus de construction discursive en représentant l’image du traducteur comme un nouveau sujet interprétant et comme celui qui pratique un acte de langage par la mise en œuvre d’une nouvelle condition de communication de la tragédie classique. C’est ainsi que la traduction s’inscrit plus ou moins dans une stratégie dans la lutte des rapports de force linguistiques.
Le Bulletin ouvre également ses colonnes à différents domaines discursifs spécialisés en sciences humaines et sociales. La rubrique « Questions et Réponses » que nous venons d’examiner est riche en sujets et thèmes de débats, notamment en philosophie et littérature. Ce procédé question-réponse nous fait penser à la méthode maïeutique socratique qui consiste en la découverte des connaissances. Nous avons analysé le positionnement du locuteur et de l’interlocuteur dans l’interrogation et dans la réponse. L’effacement du locuteur en faveur des dits et des faits est un choix du Bulletin, tandis que le recours aux idées des grands auteurs pour la réponse permet de créer dans un discours spécialisé un caractère hybride. L’habitus du locuteur peut également être observé dans les discours conférentiels auxquels le Bulletin fournit une place majeure. C’est en fait par ce type de discours que nous pouvons reconnaître le plus clairement la mise en jeu du capital linguistique des auteurs participants, la situation d’énonciation et les rapports de force linguistiques. Le Bulletin devient ainsi un marché linguistique où se joue la logique de luttes de domination. À l’époque coloniale, bien des intellectuels de la jeune génération ont tendance à choisir le français comme mode d’expression pour accéder à la civilisation occidentale qu’ils ont voulu transférer et vulgariser au Vietnam.
Footnotes
Acknowledgments
This research is funded by Vietnam National University Ho Chi Minh City (VNU-HCM) under grant number B2024–18b-02.
Author biography
Thi Anh Ngoc VO is a lecturer in linguistics at the University of Social Sciences and Humanities, Vietnam National University Ho Chi Minh City. She received her PhD in language sciences from the University of Toulouse II, France. She is interested in French-Vietnamese linguistics and culture, discursive connectors, and hybridity in discourse. She is co-author of Linda Lê-Văn chương và ý niệm hủy thể tính (Linda Lê-Literature and idea of negativity) (Social Sciences Publishing House, 2019).
