Abstract

Ce numéro spécial est consacré à la manière dont les organisations internationales dont la mission porte notamment sur le travail et l’emploi ont réévalué leurs analyses et leurs recommandations politiques visant à favoriser le bon fonctionnement des marchés du travail. Au cours des 5 dernières années, la question de « l’avenir du travail » a dominé la plupart des programmes d’action de ces institutions internationales. La nécessité perçue de tenir compte de l’évolution des structures du marché du travail et de réévaluer les recommandations politiques et les propositions de réforme découle principalement des mutations engendrées par la digitalisation de l’économie, des prévisions faisant état d’une automatisation sur large échelle, et de l’essor de ce que l’on a appelé « l’économie de plate-forme ». Différentes analyses ont prédit des destructions massives d’emplois, des changements structurels profonds dans l’organisation du travail, et l’avènement d’un marché du travail basé sur les tâches plutôt que sur les emplois. Si la tendance majeure à la digitalisation a dominé les débats et les analyses du marché du travail, cette tendance ne constitue en rien le seul facteur clé qui explique le changement. La mondialisation et sa redistribution du travail, le changement climatique et les évolutions démographiques sont également de la plus haute importance. Les évolutions du marché du travail sont perçues comme porteuses de risques et de défis, en accélérant la multiplication des statuts hybrides sur le marché du travail. Les inégalités croissantes de revenus dans de nombreux pays, la diversité des besoins et l’individualisation grandissante des risques constituent également des facteurs significatifs.
La mission de l’Organisation internationale du travail (OIT) est de parvenir à une meilleure compréhension des défis auxquels sont confrontés les travailleurs, cela afin de pouvoir répondre plus efficacement à ces défis nouveaux dans l’avenir. Dans le cadre de son « Initiative sur l’avenir du travail », l’OIT a créé une Commission mondiale sur l’avenir du travail, chargée d’établir un rapport en janvier 2019, afin de célébrer le centenaire de l’organisation. Le rapport « Travailler pour bâtir un avenir meilleur », présente des recommandations sur la manière de faire progresser l’objectif de justice sociale poursuivi par l’organisation.
Cependant, l’OIT est loin d’être la seule organisation internationale à se livrer à ce type d’exercice. En décembre 2018, l’OCDE a publié une nouvelle version de sa Stratégie pour l’emploi, sous le titre « Des emplois de qualité pour tous dans un monde du travail en mutation ». Cette stratégie révisée est profondément différente de la Stratégie pour l’emploi réévaluée de 2006, parce qu’elle met particulièrement l’accent sur la qualité de l’emploi et son caractère inclusif. La Commission européenne a également lancé une révision sur le cadre de la dimension sociale et portant sur son approche des marchés de l’emploi et du travail. Cette révision a pris la forme de la proclamation du Socle européen des droits sociaux (SEDS) en novembre 2017 et des initiatives qui ont suivi. Chacune de ces initiatives a été lancée en réponse à l’évolution de la nature du travail et des défis que cette évolution pose à la société, et chacune de ces initiatives entend attribuer une place centrale à l’inclusion sociale, à la justice sociale et à la qualité des emplois.
Ce numéro spécial entend contribuer à la littérature qui évalue ces initiatives. Il examine si les nouvelles recommandations politiques constituent bien un changement d’orientation par rapport aux recommandations précédemment formulées. Les articles sont principalement thématiques, en ce sens qu’ils se concentrent sur des aspects spécifiques, comme la négociation collective, la qualité des emplois et la protection sociale. La conclusion générale des articles est que même s’il existe une certaine forme de réexamen du paradigme dominant de la flexibilité du marché du travail et de la nécessité d’encourager les institutions du marché du travail à promouvoir l’inclusion et la cohésion, le scénario sous-jacent d’une adaptation aux forces du marché semble encore très présent.
Le premier article, dû à Stephen McBride et James Watson, analyse la Stratégie pour l’emploi révisée de l’OCDE, publiée en mai 2018. Les auteurs examinent dans quelle mesure cette stratégie pour l’emploi révisée marque une continuité ou une rupture par rapport aux deux précédentes Stratégies pour l’emploi et ils examinent si les nouveaux thèmes de la qualité de l’emploi et de l’inclusion représentent un apport significatif à cette révision. L’article situe la Stratégie pour l’emploi 2018 par rapport aux deux versions antérieures de cette stratégie, qui dataient respectivement de 1994 et 2006. Si l’article reconnaît que la dernière en date des Stratégies pour l’emploi cherche à fournir un autre point de départ, il démontre qu’elle n’y est pas parvenue, parce qu’elle a considéré la mondialisation et le changement technologique pour des acquis, et qu’elle a une fois encore maintenu son positionnement antérieur: son objectif est en effet de permettre aux individus de faire face aux changements, plutôt que de chercher à contrôler et à gérer les marchés existants. L’article met en évidence le fait que, faute de véritables analyses de différentes problématiques, comme l’absence de contrôle des politiques monétaires et la nécessité de ressources budgétaires complémentaires et d’un changement dans l’équilibre des pouvoirs, les recommandations politiques ont tendance à tendre vers toujours plus de flexibilité, plutôt que vers des alternatives nouvelles. Les tendances contradictoires sont donc toujours bien présentes. En substance, l’article conclut que même si la Stratégie pour l’emploi de 2018 a élargi l’agenda des recommandations politiques, elle n’apporte pas de changement essentiel au niveau de la stratégie fondamentale.
Le second article, dû à Agnieszka Piasna, Brendan Burchell et Kirsten Sehnbruch, examine si la question de la qualité des emplois est bien présente dans la politique de l’emploi de l’UE à la lumière du SEDS récemment adopté. L’article examine les raisons qui expliquent les insuffisances du développement d’indicateurs de la qualité de l’emploi susceptibles d’orienter les politiques européennes en matière sociale et d’emploi. Les auteurs soutiennent que l’impact politique d’un indicateur de la qualité de l’emploi dépend non seulement de la qualité méthodologique et de la disponibilité des données, mais aussi des relations de pouvoir entre les acteurs impliqués. La qualité de l’emploi demeure un territoire contesté parce qu’elle est perçue différemment, notamment par les divers partenaires sociaux. Il existe également au sein des institutions de l’UE une tension entre les logiques sociales et économiques, qui peut déboucher sur des contradictions. Les auteurs reconnaissent que le SEDS, en affirmant l’objectif de conditions de travail équitables, a permis une affirmation de la dimension sociale au niveau des structures de gouvernance et un renforcement de la dimension sociale dans les révisions ultérieures des Lignes directrices pour l’emploi. Mais ils soulignent que le concept de flexicurité et l’accent mis, dans les recommandations spécifiques par pays, sur une amélioration de la flexibilité continuent de prévaloir dans le cadre du Semestre européen. Les auteurs concluent en affirmant que la clarté conceptuelle et la fonctionnalité pratique sont des conditions préalables essentielles pour inclure la qualité de l’emploi dans toute stratégie future de l’Union européenne en matière d’emploi.
Le troisième article, dû à Roberto Pedersini, adopte un regard transversal sur la manière dont sept organisations internationales comprennent le rôle de la négociation collective, et il se demande si les révisions récentes de leurs recommandations politiques reflètent une évolution à cet égard. Pedersini utilise un cadre stylisé pour analyser le fonctionnement des organisations internationales, en se focalisant sur leurs missions et leur expertise de base, ainsi que sur leurs structures politiques et techniques et leurs relations avec l’environnement extérieur. L’article propose une analyse exploratoire des positions des organisations internationales en question pour conclure que la plupart de ces organisations restent très attachées à leurs missions bien établies et continuent d’adhérer aux approches économiques conventionnelles quand il s’agit du rôle de la négociation collective. Cependant, quelques exceptions sont à signaler, comme la Commission européenne, l’OCDE et l’OIT. L’auteur soutient qu’une position plus nuancée sur le rôle des relations industrielles et de la négociation collective semble en train d’émerger. Cette évolution paraît résulter de l’échec de plus de deux décennies de dérégulation du marché du travail qui n’ont pas permis d’obtenir les résultats visés. Parmi les autres facteurs pertinents, l’article évoque également la sensibilisation au problème de l’inégalité et de ses conséquences à la fois pour le niveau de vie et les perspectives de croissance économique, mais aussi la nécessité d’une stabilité macro-économique dans une période d’instabilité financière.
Dans la Special Section, Christina Behrendt et Quynh Anh Nguyen reviennent sur la question de savoir comment garantir que des systèmes de protection sociale existent pour toutes les formes d’emploi. L’article, inspiré par l’initiative de l’OIT « l’avenir du travail », poursuit le débat en cours sur le défi que les évolutions du marché du travail posent aux systèmes actuels de protection sociale, et il suggère différentes voies à suivre. L’article relève également au sein des systèmes de protection sociale certaines innovations qui sont susceptibles de relever le défi des emplois atypiques, comme le travail de plate-forme et les employeurs multiples. Les auteurs soutiennent que pour l’avenir du travail et pour assurer une protection universelle, il est essentiel de combler les lacunes et d’adapter les dispositifs aux circonstances. Des principes comme l’universalité de la protection, son accessibilité, son adéquation, sa transférabilité, l’égalité des chances et la bonne gouvernance peuvent inspirer l’agenda de la réforme.
Ronald Janssen évalue la version 2018 de la Stratégie pour l’emploi de l’OCDE et il soutient que si ce document remet explicitement en cause l’agenda de la flexibilité du marché du travail et s’il promeut des politiques qui devraient favoriser davantage d’égalité, l’attachement traditionnel de l’organisation à la flexibilité n’a pas disparu. Ce double discours sur la flexibilité débouche sur des formulations politiques contradictoires. Seul le temps permettra de savoir quelle est la logique qui l’emportera. L’auteur encourage les syndicats à se montrer vigilants pour s’assurer que ce sera bien le nouveau discours sur la flexibilité qui prévaudra.
La section News and Background clôture ce numéro spécial avec deux contributions sur l’avenir du travail et le syndicalisme. Søren Kaj Andersen et Nana Wesley Hansen décrivent et analysent la récente fusion entre les deux principaux syndicats du Danemark, LO et FTF, au sein d’une seule et même organisation, FH. La fusion, l’une des plus importantes de l’époque récente, est survenue en 2018 et la nouvelle organisation a été officiellement lancée en janvier 2019 après des années de réflexions et de discussions. La fusion avait pour objectifs essentiels le renforcement de la position des syndicats et la résolution de difficultés financières. Dans l’autre article de la section News and Background, Anna Spånt Enbuske présente les résultats d’une enquête menée par l’un des principaux syndicats suédois, Kommunal, et consacrée à l’implication des représentants syndicaux pour la santé et la sécurité dans l’introduction des nouveaux systèmes digitales et des systèmes de surveillance sur le lieu de travail. Les résultats de l’enquête montrent que ces représentants ont été peu impliqués dans le processus décisionnel, la planification et l’évaluation d’impact, même si ces tâches font partie de leur mission, puisque c’est l’environnement de travail qui est concerné. L’auteur formule des recommandations sur la manière dont les syndicats pourraient utiliser la technologie numérique pour établir des structures de négociation et des accords portant sur les nouvelles méthodes de travail et la transformation du travail.
