Abstract
Contexte:
Le service sanitaire des étudiants en santé (SSES) est un programme de 2018 de sensibilisation à la promotion de la santé (PS), à destination d’étudiants en santé français. Il comprend un temps de formation et un temps d’action des étudiants sur diverses populations. Il est déployé sur le territoire français sans évaluation préalable. L’étude que nous avons conduite a pour objectifs de i) documenter la perception et le degré d’appropriation des objectifs du SSES par les parties prenantes (étudiants et professionnels encadrants), ii) analyser les interventions réalisées par les étudiants au regard des bonnes pratiques de promotion de la santé (PS).
Méthodes:
Il s’agissait d’une étude de cas qualitative menée dans deux académies de la Région Nouvelle-Aquitaine : Poitiers et Bordeaux. Des entretiens ont été conduits auprès des parties prenantes, ainsi que des observations d’actions menées par les étudiants.
Résultats:
Nous avons réalisé 87 entretiens et 18 observations. Les données obtenues montrent que : (i) si les parties prenantes se sont fortement impliquées, les conditions de mise en place étaient difficiles et inégales, (ii) les objectifs se révèlent en décalage avec des enjeux de la prévention dans le système de soins, (iii) les étudiants ont entériné une vision erronée de la PS rationnelle et individualisant les comportements liés à la santé, et (iv) les actions menées contreviennent pour la majorité aux critères de qualité en PS, qu’ils soient pédagogiques, méthodologiques ou éthiques.
Conclusion:
Ces résultats ont été confortés dans l’académie de Normandie. À notre connaissance, aucune autre évaluation de ce type n’est réalisée sur le territoire français. Ceci pose des questions car les impacts observés semblent suffisamment inquiétants pour appeler à une réforme du dispositif, tant sur les objectifs que sur les accompagnements à l’action en PS (ex. sur les déterminants sociaux de la santé).
Introduction
En France, le gouvernement s’est engagé dans ce qu’il appelle le virage préventif. Dans ce cadre, une des actions portées par le Président est l’instauration d’un service sanitaire des étudiants en santé (SSES), lancé en 2018. Il s’inscrit dans le cadre de la stratégie nationale de santé et notamment son premier axe qui s’intitule mettre en place une politique de promotion de la santé (PS) (1).
Ce dispositif a été annoncé comme devant permettre de diffuser, partout sur le territoire, des interventions de prévention conduites par des étudiants en santé (les étudiants en santé regroupent des étudiants des filières médicales [p.ex. médecine, pharmacie, maïeutique] et paramédicales [p.ex. infirmiers, kinésithérapie]) sur différentes thématiques (alimentation tout au long de la vie, activité physique, addictions, santé sexuelle intégrant la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST), etc.). Ce dispositif poursuit 4 quatre objectifs : (i) permettre l’acquisition par les étudiants en santé de compétences pour conduire un projet de prévention primaire, (ii) favoriser l’inter-profession-nalité des étudiants en santé, (iii) participer à réduire les inégalités sociales et territoriales de santé (ISTS), et (iv) promouvoir des comportements favorables à la santé. Pour cela, il est intégré au cursus des étudiants en santé et prévoit en interfilière un temps de formation théorique et pratique pour préparer les étudiants à réaliser une action, un temps d’intervention auprès de publics prédéfinis et un temps d’évaluation de l’action. Pour accompagner ce dispositif, sont nommés dans chaque université et école gérant des filières santé (médecine, soins infirmiers, odontologie, kinésithérapie, pharmacie) des formateurs, des référents de proximité chargés d’accompagner les étudiants sur les lieux de stage, des coordinateurs appelés « référents pédagogiques » dans les textes, chargés de l’articulation entre les enseignements et, selon les endroits, l’organisation des interventions menées par les étudiants. La formation calibrée sur 30h doit suivre le référentiel de compétences élaboré spécifiquement par la Direction générale de la santé. Dès le début du mandat présidentiel, le SSES a été mis en place sur toute la France sans évaluation préalable ni test de faisabilité, bien qu’il concerne un grand nombre d’étudiants (environ 47000 étudiants par an) et qu’il ne soit pas prévu de ressources et moyens humains supplémentaires au sein des universités et écoles.
Dans ce contexte, il est apparu nécessaire d’analyser cet objet organisationnel. Cet article présente la méthode et les résultats de cette étude menée dans deux académies (unité de gestion des enseignements universitaires) : celles de Poitiers et Bordeaux, dans de la Région Nouvelle-Aquitaine. Son objectif était double : (i) documenter la perception et le degré d’appropriation des objectifs du SSES (voir détails paragraphe « recueil de données » ci-dessous) du point de vue des acteurs directement concernés : coordinateurs-formateurs (CF) (voir description en ANNEXE 1), référents de proximité (R) (voir description en ANNEXE 2), étudiants (E) (voir description en ANNEXE 3), bénéficiaires des interventions de terrain (B) (voir description en ANNEXE 4), (ii) analyser les interventions réalisées par les étudiants au regard des bonnes pratiques en PS.
Méthodes
Nous avons conduit une étude qualitative de cas (2) après la première année de mise en œuvre du SSES (2018/2019). En effet, l’étude de cas est une méthodologie de recherche utilisée pour étudier des phénomènes complexes nouveaux en situation réelle ou étendre les connaissances sur des phénomènes déjà investigués en apportant une analyse profonde et détaillée (3).
Recueil de données
Pour répondre au premier objectif, les données ont été recueillies entre mars et juin 2019 par entretiens semi-directifs réalisés par un des deux investigateurs auprès de l’ensemble des parties prenantes ayant participé à la mise en œuvre du dispositif sur le terrain : les étudiants ayant réalisé les interventions, les formateurs, les coordinateurs, les référents de proximité et les bénéficiaires des interventions. Les critères de sélection des panels étaient : pour les coordinateurs/formateurs, la variété des structures de formation en santé, pour les référents de proximité et les étudiants, la variété des filières accueillies, pour les bénéficiaires des interventions menées par les étudiants, la variété des interventions. Les CF et les R étaient contactés directement par mail ou par téléphone, les bénéficiaires étaient rencontrés après avoir suivi les interventions. Le cadre éthique était énoncé en début d’entretien pour validation de l’acceptation. Il informait de l’objet de l’étude, du respect de l’anonymat, de l’enregistrement de l’entretien, des modalités de traitement et de conservation des données. Ce recueil s’est effectué sur la base de grilles spécifiquement conçues pour l’étude. Elles ont été élaborées spécifiquement pour chaque catégorie d’intervenants pour prendre en compte les spécificités de leur rôle dans la mise en place des interventions. Ainsi, elles permettront de recueillir pour les étudiants ayant réalisé les interventions, les référents de proximité et les formateurs/coordinateurs : l’acceptabilité du SSES, le degré de préparation, la perception des conditions de mise en œuvre, les apports perçus / impacts du SSES, les propositions d’amélioration. Pour les bénéficiaires des actions menées par les étudiants étaient recueillies : l’acceptabilité de l’intervention, la perception des conditions de mise en œuvre, les bénéfices perçus, les propositions pour améliorer les interventions. Les guides d’entretien sont présentés in extenso en ANNEXE 5.
Pour répondre au second objectif, les données ont été recueillies par observation des actions réalisées par les étudiants (deuxième temps de leur stage en mai et juin 2019), choisies de manière à représenter une variété de thèmes, de publics, et de la faisabilité. Il s’agissait d’observer les critères de qualité en PS (objectif 2) dans la mise en œuvre des actions à travers trois aspects : la conduite de projet (analyse de situation, approche éducative, évaluation, etc.), les principes en PS (principes éthiques, approche globale, compréhensive positive de l’intervention, approche participative de l’intervention, approche interactive et expérientielle, utilisation de données probantes), la méthode d’animation. Pour élaborer cette grille de critères de qualité, différentes sources ont été analysées et compilées comme faisant référence dans le domaine de la PS (4 –11) et validées par le groupe de travail (cf. ANNEXE 6). La grille d’observation ainsi construite est présentée in extenso en ANNEXE 7.
Enfin, les observations et les analyses (entretiens et observations) ont été faites par les deux investigateurs qui ont partagé et discuté leurs constats jusqu’à consensus, et sur la base des mêmes grilles d’analyse.
Analyse des données
Une analyse de contenu thématique a été réalisée sur les données issues des entretiens et des observations. Concernant les entretiens, deux grilles d’analyse ont été élaborées en fonction de critères spécifiques : une pour les professionnels et les étudiants qui concernait leur perception du dispositif et de sa mise en œuvre, et l’autre pour les bénéficiaires qui concernait leur avis sur l’intervention (cf. le descriptif des guides d’entretiens ANNEXE 8). L’analyse est réalisée de façon thématique par public dans les deux académies, puis transversale intra-académie pour définir les récurrences et spécificités entre les étudiants, coordinateurs/formateurs, référents de proximité et enfin, transversale inter-académique pour définir des récurrences et des spécificités par académie. Concernant les observations, les critères de la grille d’observation ont été repris pour constituer la grille d’analyse. Une note entre 1, « pas du tout respecté » , et 4, « tout à fait respecté » , a été attribuée par consensus entre les deux investigateurs pour chaque critère de qualité (voir ANNEXE 7 : Grilles d’observation). Les données ont également été analysées thématiquement, par académie puis transversalement.
Résultats
Au total, 87 entretiens ont été menés (voir le nombre et la qualité des personnes interrogées en ANNEXE 9). Afin de mettre en évidence les récurrences, les résultats sont présentés transversalement aux deux académies et aux publics, car malgré les différences de mise en œuvre, de stages et de types d’intervention, les résultats sont globalement identiques, hormis quelques rares spécificités qui sont précisées au fil du texte.
Ces résultats sont présentés autour de quatre aspects : (i) la perception de la PS et le degré d’appropriation des objectifs du dispositif, (ii) la perception de la mise en œuvre, (iii) la perception des effets, et (iv) les critères de qualité des actions menées.
Perception de la PS et degré d’appropriation des objectifs du dispositif
Les acteurs interrogés, qu’ils soient E, CF ou R, percevaient la PS comme étant une simple délivrance de messages de prévention, contrairement au référentiel de compétences support du SSES qui reprend les enjeux d’empowerment et de développement des habilités en phase avec les principes de la Charte d’Ottawa (12). Dans la même ligne, être compétent en PS signifie donc « être en capacité de délivrer les bons messages ». En ce sens, les CF s’estimaient globalement formés bien que venant de domaines de formation différents tels que l’économie de la santé, la santé environnementale, l’hygiène, la médecine hospitalière, voire même la chimie ou la toxicologie. Il est donc difficile d’estimer les compétences réelles des CF qui ont ce type de formation au regard des référentiels internationaux de compétences en PS tels que le CompH européen (13) qui demande par exemple de pouvoir s’assurer que les programmes d’éducation et de formation sont bien adaptés aux pratiques et aux besoins de santé. Du côté des R, pour ceux qui ne s’estimaient pas ou peu formés, ils associaient parfois ce défaut de compétences à celui de ne pas être professionnels de santé, traduisant ainsi un amalgame entre la formation médicale et celle en promotion de la santé. Du côté des E, une majorité ne s’estimait pas compétente en PS à l’issue de la formation, mais compétente à l’issue du stage, perçu rappelons-le comme une délivrance de messages. À Poitiers, cette perception était plus mitigée eu égard aux compétences thématiques perçues comme nécessaires. Enfin, concernant les objectifs du SSES, les acteurs retenaient majoritairement les objectifs opérationnels de faire des actions de prévention, ou ne connaissaient aucun objectif. Certains acteurs ont néanmoins jugé les objectifs comme trop ambitieux, essentiellement ceux dont la formation initiale incluait la thématique PS tels que les infirmières formatrices.
Perception de la mise en œuvre
Assez inquiètes à l’annonce du dispositif, les parties prenantes semblaient satisfaites d’avoir pu mettre en œuvre le SSES malgré des conditions jugées délétères. Une nette majorité des CF, R et E jugeait la mise en œuvre précipitée, avec un manque criant de soutien et de ressources, appelant à revoir les conditions de mise en œuvre. Les discours laissaient d’ailleurs souvent transparaitre une surcharge de travail et des réserves quant à l’intérêt de poursuivre dans ces conditions.
Au-delà de ce constat général, différents attributs de cette organisation ont été plus spécifiquement étudiés. Ainsi, l’obligation de participer a été majoritairement perçue de manière négative en ce que cela ne favorise ni la motivation ni la concertation. La communication et l’information au sein du dispositif sont considérées comme une faille majeure de la mise en œuvre, que ce soit sur le SSES lui-même, les textes le supportant ou encore les modalités pratiques de mise en œuvre, introduisant de fait les conditions difficiles énoncées ci-dessus. Le manque de moyens dédiés a, là encore, été identifié comme étant la principale cause. Ceci a d’ailleurs induit des inégalités de traitement entre filières en matière : (i) d’intégration du SSES dans des programmes, (ii) de conditions d’indemnisation des stages, (iii) du nombre d’étudiants à intégrer dans le SSES, et (iv) de modalités de validation des acquis. Concernant la formation, on observe une ambivalence traduisant à la fois une forme de satisfaction, tout en reconnaissant qu’elle ne peut répondre aux objectifs annoncés du SSES. Les étudiants ont particulièrement souligné le défaut de cohérence entre cette dernière (prévention primaire, hors du milieu de soins, animations collectives) et avec leur future pratique professionnelle basée sur le colloque singulier (14) dans une relation de soins. Ainsi, pour les étudiants, notamment de Bordeaux, ils l’estiment trop «théorique» (déterminants de la santé, complexité des changements de comportements) et trop conséquente. Enfin, pour ce qui concerne le stage à Poitiers, une moitié des étudiants était satisfaite par le fait que les lieux et les thématiques de stage (addictions, alimentation, etc.) étaient imposés par les CF, car cela a facilité l’organisation. Les étudiants bordelais partageaient moins cette perception car les stages avaient parfois lieu au même moment que d’autres stages cliniques ou examens. Sur l’encadre-ment, les avis des étudiants étaient mitigés, estimant manquer d’information sur les attendus du stage.
Effets perçus par les parties prenantes
À Poitiers, pour une majorité des parties prenantes, les interventions ne pouvaient être efficaces en raison : (i) du manque de suivi des effets, (ii) de la non-correspondance avec les besoins des publics, (iii) du manque de compétence des étudiants, et (iv) du défaut d’encadrement solide. Les différents acteurs de Bordeaux estimaient que la raison principale du manque d’efficacité est la ponctualité des interventions. Une majorité des étudiants et des référents de proximité soulignait qu’apporter des connaissances aux bénéficiaires des actions était un résultat positif en soi. Du point de vue des bénéficiaires eux-mêmes, les actions ont été appréciées en raison notamment des approches ludiques/participatives mobilisées et de l’ambiance vécue comme « sympathique » (terme récurrent repéré dans les entretiens), même s’ils estiment que cela se limite à un apport de connaissances, notamment sur les risques.
De manière générale, les parties prenantes estiment que le SSES sensibilise les étudiants à la fois sur des thèmes de prévention, mais également sur des aspects méthodologiques ou d’animation. Certains ont alerté sur le risque du SSES d’entériner une conception erronée et obsolète de la PS, centralisant les questions de santé et de prévention sur une approche individuelle et rationnelle en décalage avec les recommandations et référentiels existants, quand d’autres n’y voyaient pas d’inconvénient.
Enfin, bien qu’elles soient affichées comme objectif du SSES, le dispositif n’est pas perçu comme capable de lutter contre les inégalités, voire il peut contribuer à les renforcer. Les raisons évoquées par certains participants sont notamment liées au fait que les actions ont été réalisées en milieu urbain (métropole), sur un mode ponctuel, avec un défaut de compétences pour intervenir auprès de publics socialement/territorialement défavorisés.
Respect des bonnes pratiques en promotion de la santé
Les bonnes pratiques sont celles qui respectent les critères de qualité décrits ci-dessus pour élaborer les grilles d’entretien et d’observation. Les résultats issus de l’analyse des observations et des entretiens au travers de ces critères de qualité sont présentés selon les approches méthodologique, éthique et pédagogique en PS.
Volet méthodologique
L’analyse de situation était quasiment inexistante. Le peu d’analyse effectué l’était sur la base d’un entretien avec un professionnel ou un contrôle écrit de connaissances préalable à l’intervention. Les thématiques choisies ont été imposées par les référents et les choix stratégiques (éducatifs, informatifs, supports) n’étaient pas basés sur une analyse de situation précise qui aurait permis de mettre en évidence les besoins d’intervention. À Poitiers, les étudiants reproduisaient les techniques vues en cours. À Bordeaux, ils suivaient les conseils de leurs référents. Une fois ces choix opérés, les étudiants, dans l’ensemble, identifiaient et partageaient des objectifs précis, souvent en termes d’apport de connaissances. En outre, la moitié des étudiants n’était pas à l’aise lors de leur intervention, conduisant à un usage dévoyé, mal adapté ou à des difficultés dans la gestion du groupe ou dans la non-maitrise des débats. De plus, ils ne connaissaient pas toujours les réponses à apporter aux bénéficiaires induisant (i) au mieux à un recours explicite au référent, au pire à (ii) des non-réponses, (iii) des fausses réponses ou (iv) des réponses contradictoires entre elles aux demandes des bénéficiaires. Enfin, pour ce qui concerne l’évaluation, à Bordeaux, les groupes d’étudiants évaluaient majoritairement leur action via un questionnaire distribué à l’issue des interventions sur l’apport de connaissances (mais sans question-naire avant permettant de comparer) et la satisfaction générale sans utiliser d’autres critères de qualité.
Volet éthique
À l’analyse, les interventions ne respectaient pas de critères éthiques essentiels en raison : (i) d’un non-recours aux critères de qualité en PS, (ii) de choix stratégiques polémiques eu égard à leurs effets délétères connus (ex. usage de la peur ou inapproprié du registre émotionnel) (15), (iii) de la transmission de messages faux ou inadaptés aux publics, (iv) de propos culpabilisants concernant des comportements à risque.
Volet pédagogique
Toutes les interventions étaient basées sur une approche rationnelle ne prenant pas en compte la complexité des comportements (effet de l’environne-ment, littératie, etc.). La plupart des contenus était basée sur une approche par les risques, transmis sous forme de conférences (informations données de manière descendante) ou interactivement (jeux basés sur les connaissances des risques). Dans l’ensemble, une véritable posture d’écoute a été majoritairement adoptée par les étudiants, les interactions restaient duelles (étudiant-bénéficiaire) même si des débats étaient parfois organisés par les étudiants pour essayer de maintenir la dynamique de groupe (à Poitiers). Des outils d’animation participatifs ont été mobilisés, mais portaient essentiellement sur les connaissances et n’étaient pas toujours maitrisés (gamification, le jeu prend le dessus sur le contenu éducatif et l’objectif). À Bordeaux, les étudiants mettaient souvent les bénéficiaires en situation, contrairement à Poitiers (ex. poser un préservatif, réaliser un petit déjeuner, exprimer un ressenti après un compliment [atelier autour des compétences psychosociales], simuler un brossage de dents). Enfin, les contenus étaient majoritairement trop vastes, sans forcément de priorisation, conduisant parfois à des confusions chez les élèves ou à l’usage de termes inadaptés de la part des étudiants. Les étudiants se sont en réalité majoritairement positionnés comme experts informant sur les risques plus qu’animateurs cherchant la parole et la réflexion collective.
Discussion
L’étude proposée est une étude qualitative de la mise en œuvre du SSES portant sur deux académies de la Région Nouvelle-Aquitaine, une région française. Ce dispositif est présenté en France comme une innovation, d’où l’intérêt d’étudier en profondeur sa réelle plus-value.
Globalement, les résultats de cette étude de cas mettent en évidence que, malgré la mobilisation des différents acteurs mus par leur intérêt pour le SSES et la PS, les objectifs de ce programme de formation, tels qu’ils sont décrits en introduction, demeuraient inatteignables dans les conditions de mise en œuvre actuelles. Ces conditions de mise en œuvre se sont avérées compliquées pour la plupart des acteurs, voire, dans certains cas, délétères pour la motivation initiale de ces derniers, pour l’encadrement des étudiants et, peut-on imaginer, pour les sites de stage où l’intérêt de telles actions reste à expertiser au regard du temps consacré à l’accompagnement. Pour autant, les acteurs semblent satisfaits de la mise en œuvre, vécue comme une épreuve que l’on aurait réussie.
Concernant les effets du SSES, l’évaluation est sans concession. Perçus comme minimes par les acteurs, le SSES n’a pas fait ses preuves, que ce soit pour les bénéficiaires ou pour les étudiants. Concernant la réduction des inégalités sociales et territoriales de santé, pourtant un des objectifs affichés du dispositif, celle-ci n’est jamais abordée ni même citée dans les interventions. En cela, les parties prenantes sont assez clairvoyantes et sans appel sur le bénéfice perçu de ce SSES. Au mieux, il apporte des connaissances aux bénéficiaires et « sensibilise » les étudiants à la prévention. Au pire, il accroit les inégalités. En réalité, l’analyse en profondeur de ce qui a été fait laisse apparaitre des impacts négatifs sur plusieurs aspects. Premièrement, la perception qu’ont retirée les étudiants du SSES de la PS se résume à une transmission de messages de prévention, induisant l’idée que les comportements liés à la santé sont une question de connaissances sur les risques. Ainsi, en termes de résultat pédagogique, le SSES, tel que conçu, conduirait finalement à entériner une mauvaise définition de la PS qui ne pourra plus, dès lors, être excusée par le défaut de formation dans les études médicales puisque les étudiants s’estiment à l’issue compétents dans le domaine. Deuxièmement, le dispositif s’est centré sur la prévention primaire universelle, mobilisant des méthodologies d’intervention décalées avec la future pratique professionnelle, alors même que la France souffre d’une prise en compte de la prévention (ciblée) dans le système de soins et que de nombreux rapports appellent à la mise en œuvre de dispositifs du type Making every contact count (16,17). En d’autres termes, le SSES forme mal des étudiants sur une pratique qu’ils ne rencontreront pas et faillit à les former là où ils sont attendus : accompagner au sevrage tabagique, au repérage des troubles de la consommation d’alcool, au repérage de la fragilité chez les personnes âgées, à l’orientation des patients vers les réseaux de prise en charge, à l’accompagnement des vulnérabilités dans l’adhésion thérapeutique, à la réduction de l’obésité, à la vaccination, etc. Dans d’autres pays, des dispositif analogues au SSES sont centrés sur la prévention dans le système de soin reconnaissant cet enjeu particulier et les particularismes de ce mode d’intervention (18,19). Pire encore, le risque est d’entrainer l’idée dans le milieu soignant que la prévention se fait seulement en dehors des lieux de soins, délégitimant alors le peu de prévention qui se structure en milieu de soins. Troisièmement, les résultats observés dans les deux académies posent un questionnement éthique, celui de la qualité des actions conduites. En effet, en France, alors qu’il est impensable qu’un étudiant en santé en devenir fasse le moindre acte sur un patient sans être accompagné d’un professionnel formé, la prévention fait exception. Ainsi, des actions par milliers sont conduites auprès de publics parfois vulnérables (jeunes, précarité, grossesse, personnes âgées) avec un accompagnement aléatoire et non certifié par une véritable compétence dans le domaine et une absence totale de démarche probante. Les observations réalisées sont sans équivoque, que ce soit sur le choix des interventions, la non-maitrise de l’animation, la fiabilité des messages. Et ceci s’observe alors même que depuis 10 ans, les acteurs professionnalisés sont appelés à évaluer l’efficacité de leurs actions et à intégrer une démarche probante, et ce, à moyens constants voire réduits. Quatrièmement, alors même que la question des inégalités est portée à l’agenda, au moins dans le texte, le dispositif est, là encore, sans appel sur le sujet (20 –24) : au mieux, il ne contribue pas à les réduire, au pire, il les aggrave, tant dans la nature des actions conduites qui n’ont pas su prendre en compte les déterminants sociaux de la santé, fondements des actions de PS, que de la faisabilité géographique de leur implantation. Enfin, l’argument du SSES est basé sur le fait que l’éducation par les pairs est positive. Or, certaines stratégies peuvent s’avérer péjoratives par nature (15) ou par défaut d’implémentation (25) et, ici, particulièrement par leur formation et leur accompagnement. Il est surtout reconnu maintenant que cette stratégie a principalement un effet sur les pairs (9,26). Le postulat était donc faible à la base quand bien même l’enseignement de la prévention est un enjeu majeur dans les filières en santé.
L’académie de Normandie a accepté de réaliser l’évaluation avec la même méthode. Elle confirme nos résultats sur les points suivants : (i) une acception biaisée de la PS centrée sur les connaissances, (ii) le sentiment d’une incohérence entre les contenus des parties théoriques et pratiques du SSES, (iii) le peu d’effets du SSES concernant les bénéficiaires, les étudiants, et les ISTS, (v) le non-recours aux données probantes, (vi) des objectifs d’intervention informationnels, (vii) une approche participative des interventions appréciée des bénéficiaires, et (viii) des problèmes de communication sur le SSES et le besoin de ressources supplémentaires pour le déploiement. Néanmoins, des divergences ont pu être constatées, notamment sur la perception de la PS par les CF et R, plus en phase avec les principes de la charte d’Ottawa (27) (les déterminants de la santé, un moyen de renforcer la capacité d’agir des bénéficiaires). Cette différence de perception peut s’expliquer par l’existence d’une formation à la PS dispensée par des professionnels du domaine, notamment auprès des R en amont de la mise en œuvre du SSES. Les conditions de mises en œuvre ont été aussi globalement mieux perçues par les acteurs en Normandie. Cela peut s’expliquer d’une part, par le fait que l’étude portait sur la deuxième année du SSES, ainsi ses conditions avaient évolué, et d’autre part, le fait que l’académie de Normandie draine moitié moins d’étudiants avec un réseau associatif en PS fortement mobilisé dans l’accompagnement en tout point du territoire. Ces constats n’ont cependant pas permis d’infléchir les résultats de l’évaluation. Il serait intéressant d’en mettre en évidence les raisons.
Limites de l’étude
Certes, ces résultats sont rencontrés dans deux académies, ce qui limite la généralisabilité des résultats. Or, partant du principe que ce dispositif n’avait pas à être remis en question, seule une académie, celle de Normandie, a accepté de conduire la même évaluation, les autres ayant centré leur évaluation sur la satisfaction des parties prenantes d’une part, la mise en œuvre et l’intérêt de l’inter-professionnalité mobilisée dans le dispositif d’autre part.
Perspectives
Concrètement, il ressort de cette étude deux failles dans le dispositif SSES tel que mis en place en France. La première est la précipitation avec laquelle il a été mis en œuvre sans recul, ni évaluation préalable sur un site pilote. Les promoteurs de ce dispositif parlent d’innovation sans finalement avoir étudié la plus-value de cette dernière ni les effets collatéraux qu’elle est susceptible de créer au regard des bonnes pratiques. De fait, les acteurs de la PS n’ont pas été consultés, ni sur l’objet lui-même, ni sa mise en œuvre, le tout ayant été mené dans une approche assez descendante. Aujourd’hui, il parait compliqué aux acteurs, y compris à certains évaluateurs, de revenir en arrière en dénonçant des objectifs mal calibrés ou trop ambitieux, tant l’investissement est énorme au niveau des territoires. La deuxième faille tient aux objectifs du SSES. Leur ambivalence permet d’adapter en permanence le discours : inter-professionnalité, volonté pédagogique, mise en place d’action. En fonction des résultats, c’est l’un ou l’autre qui est mis en avant. Pour autant, les faits sont là. Le dispositif est en décalage avec les besoins de terrain, avec des acteurs de PS à renforcer et soutenir, et les besoins des étudiants eu égard à leur pratique. D’ailleurs, dans les autres pays, les dispositifs analogues sont majoritairement centrés sur un enseignement adapté à la pratique dans le système de soins (prévention ciblée, exercice singulier, thématiques spécifiques) (18,19), ce qui était appelé par les étudiants français.
Enfin, à la vue des résultats et des concordances avec l’autre académie (Normandie) ayant réalisée la même évaluation, pour poursuivre la réflexion, il serait souhaitable, vu la reproductibilité de la méthode et les résultats négatifs posant question quant à la pertinence du dispositif, que la mission confiée au Haut Conseil de la Santé Publique mène ce type d’étude dans les autres académies, à côté de l’évaluation des processus déjà mise en œuvre.
Conclusion
L’évaluation souligne des effets suffisamment préoccupants pour appeler à revoir ce dispositif. Sans doute serait-il plus profitable de maintenir un SSES, mais (i) centré sur l’accompagnement préventif du patient (thématique et stratégie adaptée), (ii) enseigné en fin de cursus afin d’ancrer les stratégies de PS dans le cadre des pratiques préventives en milieu de soins, (iii) sanctionné par un stage accompagné par des professionnels formés spécifiquement sur la PS, et (iv) validé spécifiquement en termes de compétences mises en œuvre (et non seulement la satisfaction). En cela, la France se doterait des moyens de mise en œuvre du modèle Making every contact count (16) et d’un outil solide au service du virage préventif.
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Supplemental material, sj-docx-7-ped-10.1177_17579759211062136 for Impacts et mise en œuvre du service sanitaire des étudiants en santé (SSES) français : étude de cas dans deux académies françaises by Ollivier Prigent, A Bureau, O Aromatario and L Cambon in Global Health Promotion
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sj-docx-8-ped-10.1177_17579759211062136 – Supplemental material for Impacts et mise en œuvre du service sanitaire des étudiants en santé (SSES) français : étude de cas dans deux académies françaises
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Footnotes
Remerciements
Les auteurs remercient l’équipe de l’ARS Normandie pour sa contribution à la discussion avec notamment C. Pornet et C. Defrance.
Contribution des auteurs
OP et AB ont mené les investigations sous la supervision de OA et LC. Tous les auteurs ont contribué à la rédaction de cet article.
Conflit d’intérêts
Aucun conflit d’intérêt déclaré.
Financement
Cette étude a bénéficié d’un financement accordé par l’ARS Nouvelle-Aquitaine
Matériel supplémentaire
Du matériel supplémentaire pour cet article est disponible en ligne.
References
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