Abstract

La Santé dans toutes les politiques (SdTP) est une forme d’approche intersectorielle visant à renforcer les liens entre la santé et les autres politiques. Ce concept trouve son origine dans les initiatives de santé publique menées au niveau international notamment la déclaration d’Alma-Ata (1978), la Charte d’Ottawa (1986) et les politiques publiques saines (1988). La SdTP, promue par l’Organisation mondiale de la Santé, vise à faire en sorte que les questions de santé, d’équité et de bien-être soient prises en compte lors de l’élaboration des politiques de tous les secteurs. Elle favorise la compréhension par les secteurs autres que la santé des conséquences de leurs décisions sur les déterminants de la santé et donc sur les facteurs qui influencent l’état de santé et le bien-être de la population. L’idée de base est de responsabiliser les décideurs politiques de tous les secteurs et de tous les paliers de décision à l’égard de la santé de la population et de l’équité en matière de santé (1).
La SdTP s’inscrit dans une volonté plus grande de placer la santé au centre des objectifs et actions de développement de la société. Elle repose sur une vision commune et des objectifs partagés entre le secteur de la santé et les autres secteurs ainsi que sur une stratégie gagnant-gagnant pour aider à faire participer divers secteurs. Tous les secteurs doivent y trouver leur bénéfice. Cette approche offre un nouveau rôle au secteur de la santé : d’une part, celui de soutenir les autres secteurs pour l’atteinte de leurs objectifs et d’autre part, de les aider à comprendre que ces objectifs ne sont pas sans impacts sur la santé. Le secteur de la santé, y compris les intervenants en promotion de la santé, doivent adopter une approche véritablement collaborative et son apport doit être vu par les autres secteurs comme une réelle valeur ajoutée.
La pandémie de COVID-19 qui frappe le monde entier depuis le début de l’année 2020 a révélé la fragilité de notre système de santé. Les gouvernements ont mis l’accent sur la réduction de la transmission virale pour faire baisser les hospitalisations afin de protéger le système de santé. Dans cette perspective, des mesures de réponses à la COVID-19 ont été prises touchant toute la société et nécessitant une collaboration entre le secteur de la santé et les autres secteurs (2) (par exemple l’économie, l’emploi, l’éducation, les transports, la sécurité, la culture, les loisirs, etc.). Les deux années écoulées depuis le début de la crise sanitaire nous ont montré que la gestion de cette pandémie ne peut pas être l’affaire d’un gouvernement seul, encore moins uniquement du département de la santé. Elle requiert un ensemble d’acteurs se réunissant dans un but commun, contenir la pandémie et gérer ses impacts négatifs. Ainsi, nous assistons à une collaboration intersectorielle sans précédent à différents niveaux pour faire face à la COVID-19. Les silos dans la manière de fonctionner de plusieurs administrations ont été brisés pendant cette crise.
Durant cette pandémie, la santé a été élevée au niveau politique et au niveau de la société comme cela n’a jamais été le cas auparavant. Elle a obtenu une légitimité pour intervenir dans les politiques et actions de tous les secteurs et ce, à tous les paliers de décision. La réponse de la santé publique a été une réponse multisectorielle. La crise de la COVID-19 a mis en évidence le lien entre l’économie, la santé et le bien-être. Les décideurs politiques ont rappelé, plusieurs fois, que la prise de décision dans ce contexte de crise sanitaire était guidée par la science et les données probantes. Tout est scruté sous le prisme de la COVID-19.
Toutefois, cette pandémie a mis en lumière une exacerbation des inégalités sociales et de santé préexistantes. À ce titre, Richard Horton, le rédacteur en chef de la revue Britannique, The Lancet, affirmait que deux catégories de maladies interagissent dans la population, la COVID-19 et un certain nombre de maladies non transmissibles comme, par exemple, le diabète, les maladies cardiovasculaires, les affections respiratoires chroniques et les cancers, sur fond d’un contexte social et économique marqué par de profondes inégalités. Selon lui, ce contexte aggrave les effets de chaque maladie et il considère ainsi que la COVID-19 n’est pas une pandémie, mais une syndémie (3).
L’erreur serait de penser que la pandémie de COVID-19 n’est qu’une crise sanitaire liée à l’infection par le virus. Certes, cette infection a eu un effet direct sur la santé de la population, mais ses répercussions, tout comme les mesures prises pour arrêter la propagation du virus, ont affecté différemment les individus en fonction, entre autres, de leur statut socio-économique. Une fracture sociale s’est créée entre les personnes ayant la possibilité de respecter les mesures de confinement et les autres, en raison notamment du profil socioéconomique, des conditions de logements, du type d’emploi, de l’âge, le genre etc.
Des sommes importantes ont été investies par les gouvernements pour faire face à la crise sanitaire. La pression sera importante pour la relance post-COVID-19, notamment au niveau de l’économie pour équilibrer les budgets. Et dans ce contexte, les approches intersectorielles comme la SdTP seront très pertinentes pour adresser les impacts à long terme de cette pandémie sur la santé, la santé mentale et les inégalités et pour s’assurer d’une relance pas seulement axée sur l’économie, mais qui place la santé et le bien-être au cœur des efforts. Il en est de même pour l’évaluation d’impact sur la santé (EIS), qui a été identifiée à plusieurs occasions, comme un des outils capables de promouvoir et de permettre la mise en œuvre du concept de la SdTP. L’EIS permet une prise en compte systématique des préoccupations de santé dans les décisions. Cet outil a été utilisé durant la pandémie de COVID-19 dans plusieurs pays comme le Pays de Galles (4), l’Écosse (5) et l’Autriche (6) pour évaluer les impacts des mesures de réponse à la COVID-19, prises dans un contexte d’urgence sanitaire, sur la santé de la population. L’EIS constitue donc un outil qui pourrait être utile aux décideurs pour prédire les effets potentiels futurs des politiques de relance post-COVID-19 sur la santé et le bien-être de la population et d’identifier les actions pour minimiser les effets négatifs et maximiser les effets positifs de ces politiques avant leur mise en œuvre (7).
La COVID-19 a souligné l’importance d’avoir un système de santé solide et la nécessité d’une collaboration intersectorielle pour protéger la santé de la population et promouvoir l’équité. Pour la relance post-COVID-19, il faudrait passer d’une logique de protection de la santé à une logique de prévention et de promotion de la santé dans toutes les politiques. En outre, la question qui se pose est le maintien des différentes collaborations intersectorielles engagées durant la crise. Dans cette perspective, la recherche devrait s’intéresser à étudier les approches intersectorielles mobilisées durant la pandémie et à analyser la pérennisation de celles-ci pour la gestion post-COVID-19.
Il ne faut pas oulier aussi qu’avant cette crise sanitaire, nous avions la crise climatique et celle sur les maladies non transmissibles dont les facteurs de risque sont liés entre autres à notre mode de vie et à notre environnement. Ces crises resteront après la COVID-19 et les approches intersectorielles, telles que la SdTP (8), constituent des moyens efficaces pour faire face à ces enjeux complexes et pour mieux se préparer à gérer de futures crises. Il faudra tirer les leçons apprises durant cette crise en matière de collaborations intersectorielles et maintenir l’élan de ces collaborations au niveau des gouvernements pour rebâtir la société en mieux. Ce sera un défi important pour le secteur de la santé, incluant les chercheurs et intervenants en promotion de la santé, mais il doit saisir l’opportunité offerte par la pandémie de COVID-19 pour essayer de le relever.
