Abstract
Introduction
En France, la lutte contre les inégalités sociales de santé passe depuis longtemps par l’École (1). La littérature scientifique considère cette institution comme un lieu propice à la promotion du bien-être et à la lutte contre les inégalités (2). Organisée autour de trois axes : l’éducation, la prévention et la protection, l’École est devenue une « école promotrice de santé ». Pourtant, les inégalités sociales de santé en France demeurent importantes par rapport à d’autres pays européens (3). Particulièrement touchés, les hommes ouvriers ont une espérance de vie à 35 ans de 6,4 ans inférieure à celle des hommes cadres (4). Les conditions de travail contribuent significativement à ces inégalités (5,6). En 2019, 18,9 % des ouvriers salariés et 15,9 % des jeunes de 20-24 ans ont subi au moins un accident du travail au cours des douze derniers mois (7). Bien que l’espérance de vie des ouvriers se soit allongée en dix ans, les accidents du travail dans cette population ont parallèlement augmenté entre 2005 et 2019. Or, la formation en santé et sécurité au travail des jeunes durant la formation professionnelle permet de réduire significativement les accidents chez les jeunes formés (8).
Bien que la lutte contre les inégalités de santé soit un enjeu prioritaire de santé publique pour « les pouvoirs publics », l’enseignement secondaire professionnel initial (ESPI) peine à jouer un rôle efficace dans la diminution des accidents du travail. La sociologue Véronique Daubas-Letourneux souligne que « les accidents du travail sont rarement posés comme des problèmes de santé publique » (9), mais sont plutôt considérés comme des enjeux économiques ou juridiques, ce qui freine les efforts de prévention. Par ailleurs, certaines autrices (10) mettent en lumière le décalage entre les apprentissages de prévention des risques enseignés en formation initiale et la réalité des conditions de travail, empêchant de mettre pleinement en pratique des mesures de sécurité. Les accidents du travail sont ainsi les symptômes visibles de la faiblesse de la promotion de la santé et la sécurité au travail dans la formation des futurs ouvriers. Moins visibles, mais tout autant préoccupant pour la santé, les risques chimiques, dont les effets sont souvent différés, sont tout aussi difficiles à prévenir comme l’illustre le travail de Zoé Rollin (11). À partir d’une étude menée auprès d’apprentis préparant un Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) dans les secteurs de la beauté et de l’automobile, elle montre que plusieurs facteurs, tels que la densité des référentiels de formation, la méconnaissance des enseignants ou les socialisations familiale et professionnelle, constituent des freins à la prévention.
Malgré un effectif majoritaire, cinq lycéens professionnels pour un apprenti bachelier, les lycéens demeurent relativement invisibilisés en matière de santé au travail. Dans les entreprises, leur statut de stagiaires, qui les distingue des apprentis salariés, tend à occulter les conditions dans lesquelles ils se forment. Pourtant, ces lycéens professionnels réalisent entre 20 et 26 semaines en entreprise, en plus de 1189 heures d’enseignements professionnels, dont une grande partie en atelier. Bien que ce temps de formation pratique soit inférieur aux apprentis, ils sont eux aussi exposés aux risques liés à leurs formations. Cette invisibilité, conjuguée à la marginalisation de la filière industrielle dans les études sociologiques, en particulier dans le secteur de la métallurgie, renforce cette méconnaissance. Dévoiler les conditions de formation des lycéens professionnels et des apprentis bacheliers dans les établissements de formation de ce secteur d’activité cherche à mieux comprendre les obstacles à la promotion de la santé au travail au sein des ESPI industriels.
Pour ce faire, une enquête, intégrée dans une recherche plus large relatives aux savoirs professionnels, s’est déroulée entre octobre 2020 et juin 2023 au sein de plusieurs lycées professionnels et centres de formation d’apprentis de Nouvelle-Aquitaine. La filière métallurgique a été choisie en raison de son caractère historique, étant au fondement de la création de l’enseignement professionnel français. Une méthodologie mixte a été employée, permettant de recueillir plus de 274 heures d’observation directe principalement dans des ateliers et des classes d’un lycée professionnel et d’une unité de formation par apprentissage (UFA) pilotée par un CFA public. Ces unités se caractérisent par leur implantation dans des lycées professionnels. Les apprentis y côtoient, en plus de leurs formateurs, les lycéens professionnels, ainsi que l’ensemble des professionnels de Éducation nationale (Chef d’établissement, enseignants ou encore infirmier scolaire). Parfois, ce dispositif va plus loin en créant des classes hybrides, mélangeant apprentis et lycéens professionnels dans le cadre d’un même cursus de formation. Les apprentis sont soumis le plus souvent au même règlement intérieur que les lycéens professionnels, leur environnement de formation, en dehors de l’entreprise, est donc très proche de ces derniers. De fait, le milieu scolaire est bien plus présent pour ces apprentis des unités de formation par apprentissage que ne le sont les autres apprentis du secteur privé.
17 entretiens ont été réalisés avec le personnel éducatif et sanitaire (enseignants, formateurs, infirmiers scolaires, etc.), et 278 questionnaires ont été remplis par des lycéens professionnels (n = 222) et des apprentis (n = 57) dans sept établissements de la région. Conformément à la sociographie des formations industrielles, ce sont principalement des garçons (2,5 % de filles) qui ont été interrogés dont les deux-tiers sont issus des classes populaires.
Si des connaissances sur l’exposition aux risques chimiques des apprentis existent, des carences subsistent sur l’ampleur des accidents du travail (AT) au sein de l’ESPI. Or, leur dénombrement est important pour permettre l’évaluation des risques auxquels les lycéens professionnels et apprentis du secteur de la métallurgie sont exposés. Cette démarche de quantification des AT permettra de mieux cerner les défis à relever dans le système de formation professionnelle. Après avoir dressé l’état de la situation des établissements de formation de la métallurgie enquêtés, seront mis en exergue des rapports sociaux qui traversent cette filière industrielle et qui limitent le pouvoirs d’agir des agents (lycéens, apprentis et professionnels de l’éducation).
L’invisibilisation des accidents du travail dans les établissements de formation
La promotion de la santé dans la formation professionnelle implique de créer un environnement éducatif sûr et sain conforme à l’objectif de protection définit par l’école promotrice de santé. Dans ce cadre, une évaluation de la santé des lycéens professionnels et des apprentis est nécessaire, surtout pour ceux de la métallurgie qui utilisent des machines dangereuses. Cependant, cette évaluation est aujourd’hui négligée, comme en témoignent plusieurs indicateurs : le premier s’incarne dans la suppression en 2019 de l’Observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité des établissements d’enseignement qui contribuait en partie à cette évaluation. Le second est l’invisibilisation des spécificités des filières de formation dans les grandes enquêtes comme celles sur les conditions de travail ou encore Surveillance médicale des expositions des salariés aux risques professionnels, toutes deux menées par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES). En effet, ces deux dispositifs ne permettent pas, du fait d’un échantillon de population trop petit et d’un terme « stagiaire » trop vague, d’appréhender les effets sur la santé des lycéens professionnels et des apprentis de la métallurgie. Supprimer l’appareil de mesure ou mal le calibrer suffit-il à faire disparaître les accidents du travail et à affirmer que l’environnement est sûr ? La réponse est négative, comme en témoignent les chiffres révélés par notre enquête.
La population enquêtée par questionnaire provient de quatre spécialités de diplômes de niveau 4 relevant de la métallurgie (cf. Tableau 1). Plus de la moitié de cette population est issue du Baccalauréat Technicien En Chaudronnerie Industrielle. Parmi les 270 répondants, une majorité (n = 149) déclare ne pas avoir eu d’accident durant les douze derniers mois de leur formation. En revanche, 96 (35,6 %) déclarent avoir eu au moins un accident, dont 35 (7,7 %) au moins deux. Ces chiffres illustrent le caractère accidentogène des spécialités de la métallurgie et sa variabilité selon la spécialité suivie. De plus, les apprentis sont davantage touchés par ces accidents (61 %) que les lycéens professionnels (31 %).
De nombreux accidents chez les futurs chaudronniers.
Source : données de l’enquête, non-réponses exclues
Lecture : parmi les 143 Bacheliers en Technicien en Chaudronnerie Industrielle, 41 sont des apprentis.
Les personnes ayant coché « Ne se prononce pas » ont été comptabilisées dans l’effectif général.
La gravité des accidents est également un indicateur clé de l’efficacité de la promotion de la santé. Parmi les 61 répondants ayant eu une interruption temporaire de travail (ITT) à la suite de leurs accidents, 57 % déclarent une ITT de moins de 7 jours et 11,5 % des répondants déclarent une ITT de plus de 28 jours. Ainsi, plus d’un jeune en formation accidenté sur cinq a déclaré avoir eu une ITT à la suite d’un accident du travail.
Ces chiffres démontrent que l’accident du travail est une réalité bien connue des futurs ouvriers dans leurs formations et cela malgré l’invisibilisation statistique institutionnelle. Loin des représentations individuelles de la responsabilité de ces accidents, selon lesquelles le jeune formé « peut seul identifier les risques encourus dans les différentes situations de travail qu’il connaît, et qu’il est le seul responsable du respect ou non de prescriptions de sécurité » (10), ces chiffres mettent également en lumière une responsabilité collective. De la même manière que la méconnaissance de la réalité des métiers par certains enseignants en charge de l’apprentissage de la santé au travail réduit la portée du discours de prévention (11), l’inégale répartition du travail préventif dans l’institution peut conduire aux mêmes effets.
Appropriation de la santé au travail par les professionnels de métier
En marge de la promotion de la santé en milieu scolaire, la santé et la sécurité au travail sont pourtant présentes dans les formations professionnelles à travers des enseignements de prévention-santé-environnement et dans les ateliers. Considérés comme des groupes à risques spécifiques en Europe, 1 ces jeunes en formation sont soumis à des textes législatifs visant à les protéger. Cependant, ils bénéficient de régimes dérogatoires en raison de leur inclusion dans des systèmes de formation en alternance associant un enseignement théorique et pratique en classe, combiné avec une expérience pratique en entreprise.
En France, ces jeunes travailleurs, âgés de 15 à 18 ans, sont également soumis à la dérogation aux travaux interdits 2 leur permettant de pratiquer dans des conditions potentiellement dangereuses pour leur santé. Par conséquent, l’employeur ou le chef d’établissement doivent, préalablement à la pratique, procéder à une « formation à la sécurité prévue dans le cadre de la formation professionnelle assurée, adaptée à son âge, son niveau de formation et son expérience professionnelle et en avoir organisé l’évaluation ». 3 Si ces formations sont obligatoires, les textes ne précisent pas qui doit les dispenser.
Les observations menées dans les ateliers ont révélé une division du travail dans la prise en charge de la santé au travail au sein de l’institution scolaire. Les enseignants d’atelier et les formateurs ont pour mission première d’accompagner les jeunes dans l’apprentissage de leur métier. Cette mission leur est confiée en raison de leur expérience professionnelle antérieure, légitimant leur connaissance du travail et des risques associés.
Selon les enseignants, l’expérience du travail et son organisation légitiment leur rôle dans la prévention des risques au sein des ateliers, reléguant les professionnels de la santé à l’écart. Cette division du travail se manifeste également dans les discours des infirmières interrogées. Christelle, 4 infirmière, dit à propos de son rôle dans le CFA « moi, c’est plutôt l’autre côté, enfin on m’interpelle plutôt sur l’autre facette quoi, les problématiques d’ados », c’est-à-dire la santé des jeunes en dehors de leur environnement de travail. Elle agit ainsi au quotidien pour promouvoir la santé des jeunes, sans considérer qu’ils sont des travailleurs. Elle continue : « de toute façon, ils me les envoient hein, s’il y a quelque chose. S’ils se brûlent, s’ils se coupent, voilà, s’ils ont une écharde, c’est... Il y a quelque chose dans l’œil, tout ça. Tout ça, on me l’envoie ». Ainsi, les professionnels de la santé s’occupent des conséquences du travail, c’est-à-dire des blessures, mais n’agissent en aucun cas sur la prévention des risques dans les ateliers.
Face aux nombreux risques et accidents observés dans les formations de la métallurgie, le cloisonnement constaté entre professionnels du métier et de la santé semble paradoxal. Là où chacun pourrait apporter ses compétences au service de la santé au travail des futurs ouvriers, les frontières instituées par les différents professionnels, délimitant des contours distincts entre la santé et le travail, réduisent potentiellement l’impact de la promotion de la santé au travail.
Ainsi, la santé au travail et la culture de prévention des risques sont accaparées par les enseignants et formateurs, qui, de par leur fonction de transmission du métier, s’octroient cette responsabilité. Cependant, des prises de risques et des comportements déviants par rapport aux règles de sécurité sont régulièrement observés dans les ateliers : « Un apprenti travaille sur l’orbe avec la disqueuse, il est avec un camarade et porte ses lunettes de protection sur la tête lors de l’ouvrage ».
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« Un élève meule, il porte des lunettes, mais pas de manches ni de bouchons d’oreille et ne travaille pas sous l’aspiration ».
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Or, ces enseignants et formateurs régulent de manière partielle les pratiques déviantes des élèves dans l’atelier : « Un autre élève meule ses pièces sans masque ni gants, ni bouchons d’oreilles, élève qui pourtant a eu un accident du travail. Il est rappelé à l’ordre par Bernard, l’enseignant, au bout de cinq minutes « Hé, met une cagoule ! Moi, j’enlève des points à ceux qui ne respectent pas la sécurité ». Cet élève continuera bras nus, sans gants et bouchons d’oreille, chose à laquelle l’enseignant n’a pas fait mention. »
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Ou encore ne font aucune remarque : « J’observe les élèves de mention complémentaire (soudure) qui sont en train de souder. Aucun aspirateur de fumée n’est en place. Wilfried (l’enseignant) est à côté et ne dit rien ».
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Comme l’illustrent ces différents matériaux qualitatifs, la division du travail assumée par les professionnels ne répond pas pleinement aux trois objectifs de l’école promotrice de santé. Les fonctions techniques préalablement exercées par une grande partie de ces agents ou encore à des époques d’exercice où les normes de sécurité étaient moins présentes, conduisent entre autres à limiter la modification des pratiques déviantes des jeunes formés dans les ateliers. De plus, ces jeunes et ces agents éducatifs sont eux-mêmes pris dans des enjeux de pouvoir externes qui vont accroître les risques.
Un pouvoir d’agir des agents contraint
La promotion à la santé vise principalement à accroître l’autonomie sanitaire des individus. Dans le contexte du travail, cependant, cette autonomie est souvent limitée par les structures hiérarchiques et les liens organisationnels qui régissent les conditions de travail.
Le cas des épreuves du baccalauréat observées en juin 2022 illustre parfaitement les freins à l’autonomisation sanitaire des jeunes travailleurs. Pour ce diplôme, les jeunes formés doivent valider la compétence 8 de leur référentiel, c’est-à-dire émettre des propositions d’amélioration d’un poste de fabrication. À travers l’étude de cas d’une expérience vécue en stage ou dans l’entreprise qui les emploie, ils produisent un dossier de 30 pages maximum qui contient deux parties. La première partie énumère les activités professionnelles effectuées durant toute la formation et la seconde qui va nous intéresser ici, concerne une étude de cas où les candidats développent une problématique en relation avec l’observation d’un poste de fabrication en vue de son amélioration ou de son adaptation.
Brian est un apprenti représentatif des présentations observées durant cette épreuve du baccalauréat. Il est en apprentissage dans une entreprise de 32 salariés qui produit des bennes métalliques. Il se destine à « se diriger dans le domaine du pliage » ce qui le définit comme futur ouvrier de l’industrie métallurgique.
Durant sa présentation, Brian décrit à son formateur une situation d’accroissement de l’activité de production dans l’entreprise qui l’amène à questionner la santé et la sécurité au travail à son poste. En s’appuyant sur la figure 1 il dit : « Les problèmes qu’il y a sont qu’ils montent les bennes sur des tréteaux, sur les deux ou que sur un seul et accroché avec le pont roulant sur le crochet de tire de la benne. Cela est dangereux, car si la benne glisse des tréteaux et que la personne est en dessous, ben, elle restera coincée et aura peu de chance de survie. Mais aussi sur les positions de travail qui ne sont pas confortables, comme souder à genoux, accroupi ou sur un escabeau. On risque d’avoir des problèmes musculaires ».
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Brian montre très bien à travers son discours sur cette situation qu’il a compris que cette pratique va à l’encontre de sa santé physique. Il va plus loin et propose des solutions à son formateur: « Les solutions trouvées pour l’amélioration du poste sont la fabrication de six tables élévatrices pour pouvoir mettre la benne dessus et la lever à l’aide d’un système hydraulique avec un boitier et deux boutons pour lever et descendre la benne. Grace à ça on pourra donc régler la benne à notre hauteur pour pouvoir travailler en toute sécurité et de manière confortable pour souder la benne entière. »

Une situation de travail dangereuse.
Ces propos indiquent que Brian s’est approprié la démarche de promotion de la santé au travail puisqu’il a été à même de trouver des solutions techniques qui préservent sa santé et celle de ses collègues. Il ira jusqu’à calculer les coûts pour son entreprise « onze mille euros » en écrivant que c’est « un coût énorme pour l’entreprise mais si on veut travailler en toute sécurité et correctement il faut employer les moyens pour améliorer la quantité, la qualité du produit et protéger notre personnel ». Pour autant, Brian va faire l’expérience de son lien de subordination qui existe dans son travail et montrer son incapacité à agir en faveur de sa santé au travail, il écrit ainsi plus loin : « L’amélioration du poste de travail que je vous ai présentée avant n’a pas été mise en place dans mon entreprise pour le moment, mais est une idée que j’ai proposée à mon patron pour améliorer laqualité des produits et surtout, la protection du personnel en cas d’accident. J’ai voulu faire cette amélioration car pour moi, on ne devrait pas travailler ou même poser la benne comme ça sur un tréteau, ou attachée au pont roulant, car c’est beaucoup trop dangereux. J’ai voulu aussi faire cette amélioration pour éviter l’accident».
Sous peine de ne pas valider leur stage ou de perdre leur contrat d’apprentissage, les jeunes en formation sont contraints d’accepter des conditions de travail qui, comme la situation décrite par Brian l’indique, les exposent à des risques sanitaires potentiellement très graves. Brian, comme d’autres stagiaires ou apprentis situés en bas de l’organisation du travail, font ainsi très tôt l’expérience de leur incapacité à préserver leur santé et à transformer les conditions de leur travail. Cette situation soulève la question sans réponse ici : quels seront les effets de l’intériorisation de cette subordination sur la prévention des risques dans les pratiques des futurs ouvriers ? Aura-t-elle pour effet, comme l’a montré Nicolas Jounin dans le BTP (12), de faire intérioriser aux ouvriers une forme de culpabilité lors des futurs accidents ?
De même que ces jeunes sont dominés dans l’organisation actuelle du travail, les impératifs de réussite imposés par l’État aux agents éducatifs (chefs d’établissement, enseignants et formateurs), qui sont évalués selon les critères de réussite au baccalauréat et au taux d’insertion professionnelle, placent le champ économique dans une position dominante. Cette prééminence n’est pas sans conséquence sur la santé des jeunes en formation. En effet, ces pressions peuvent conduire les établissements de formation à minimiser ou ignorer les infractions aux normes de sécurité pour maintenir les partenariats avec les entreprises, sacrifiant ainsi la sécurité et le bien-être des élèves au profit d’une performance académique et professionnelle supposée.
En effet, là où la situation décrite par Brian aurait pu conduire de droit, à soustraire Brian de son entreprise pour manquement grave à la sécurité, le formateur n’a engagé aucune démarche. Lorsqu’on interroge les enseignants ou les formateurs sur ce genre de situation, ils font émerger une forme d’impuissance face à ces impératifs. Ainsi, quand j’évoque à Thomas, professeur de lycée professionnel en filière Technicien D’Usinage, qu’il a un droit de regard sur la sécurité dans les entreprises, il dit : « Je ne m’autoriserais pas à émettre la moindre critique sur la situation de l’entreprise. Après, si vraiment, ben, si j’en ai, dans la mesure du possible, on ne va pas dire ok ». Ici, toute la nuance vient du terme « dans la mesure du possible » qui illustre cette double injonction évoquée plus haut.
Ainsi, malgré les risques auxquels les futurs métallos peuvent être exposés, les formateurs et les chefs d’établissement se retrouvent face à un dilemme. Ils sont contraints de jongler entre la nécessité de garantir la sécurité des jeunes et la pression de les préparer efficacement à leur future insertion professionnelle. De plus, la peur de perdre des partenariats avec les entreprises incite les établissements scolaires à minimiser ou à ignorer les infractions aux normes de sécurité. De la même manière où Nathalie Dedessus-Le-Moustier et Cécile Hablot (13) ont montré que les règles juridiques mises en place dans l’accompagnement de ces jeunes travailleurs sont arbitrées entre deux finalités (la protection de la santé et l’insertion professionnelle, la formation des élèves est elle-même enchâssée dans cette culture du compromis).
Le dilemme auquel sont confrontés les agents éducatifs est profond et reflète un conflit systémique entre des objectifs éducatifs et économiques divergents. La culture du compromis, voire de la résignation, est donc pratiquée régulièrement par les établissements de formation et leurs agents pour faire face à ces exigences contradictoires, même si elle peut parfois se faire au détriment de la sécurité et du bien-être des jeunes en formation.
Conclusion
L’examen des obstacles à la promotion de la santé au travail conduit à s’interroger indirectement sur la place du travail et ses effets dans la formation professionnelle initiale. Les résultats indiquent que la réalité de la formation des futurs ouvriers est préoccupante, car les jeunes en formation se trouvent dans des situations précaires qui les rendent vulnérables, nuisant ainsi à leur sécurité et à leur bien-être.
L’articulation permanente entre objectifs éducatifs et économiques observée dans cette filière industrielle entraîne une culture du compromis dont les conséquences sont souvent en défaveur des jeunes en formation. L’exemple de Brian a montré que leurs conditions de travail dans la formation agissent comme des obstacles à la promotion de la santé au travail, et cela d’autant plus que la notion de travail semble invisibilisée dans l’institution éducative.
Malgré la prise de conscience de l’Éducation nationale que l’école peut être un acteur de la promotion de la santé des populations, la non-prise en compte de l’environnement spécifique de formation des lycéens professionnels et des apprentis limite l’impact de ce discours. Les accidents du travail et leurs conséquences dans cette filière de la métallurgie doivent amener les pouvoirs publics à agir de manière urgente pour protéger cette population.
Pour conclure, la diffusion de l’idée que cette population des jeunes en formation professionnelle ne se caractérise pas uniquement par son âge, mais bien par des activités qui les amènent à être proches de la condition salariale doit conduire à faire évoluer les pratiques de promotion de la santé au travail dans les établissements professionnels. Une sensibilisation à ces enjeux spécifiques de tous les acteurs du champ éducatif et économique doit permettre de créer un milieu favorable à l’épanouissement d’une jeunesse trop souvent mis en marge par le système éducatif.
Footnotes
Conflit d’intérêts
Aucun conflit d’intérêts déclaré.
Financement
Aucun financement déclaré.
1.
Directive 94/33/CE du Conseil du 22 juin 1994 concernant la protection des jeunes au travail.
2.
Instruction ministérielle n°273 du 7 septembre 2016 relative à la mise en œuvre des dérogations aux travaux interdits pour les jeunes âgés de quinze ans au moins et de moins de dix-huit ans.
3.
Article R4153-40 du Code du travail.
4.
L’ensemble des prénoms utilisés dans ce texte a été anonymisé.
5.
Notes ethnographiques du 7 Juin 2021, CFA.
6.
Notes ethnographiques du 9 mai 2022, LP.
7.
Notes ethnographiques du 05 mai 2022, LP.
8.
Notes ethnographiques du 03 mai 2021, LP.
9.
L’ensemble des propos de Brian est retranscrit dans cet article tel qu’il l’a écrit dans son livret, hormis l’orthographe qui a été corrigée pour des raisons de facilité de lecture.

