Abstract

Au cours des dernières années, j’ai été régulièrement invité à explorer l’importance de la spiritualité au regard du bien-être et de la résilience. Cette occasion de réfléchir à ce sujet est due, pour une large part, à l’évolution de la profession, aux invitations que j’ai reçues des Forces armées canadiennes et d’Anciens combattants Canada pour étudier la spiritualité en fonction du cheminement des militaires et des anciens combattants, et à mes travaux de recherche actuels auprès des résidents de Fort McMurray à la suite des feux de forêts de 2016 et des aidants naturels des personnes ayant des problèmes de santé mentale et neurocognitifs complexes. Par ailleurs, la croissance de la diversité religieuse et de la sécularisation au sein de la société canadienne a suscité davantage la réflexion professionnelle sur l’importance de la spiritualité face à la prestation de services. J’ai observé avec beaucoup d’intérêt des personnes qui ont recours à des ressources spirituelles et religieuses pour évoluer, tisser des liens avec les autres, trouver un sens et un but à la vie, surmonter des difficultés et des traumatismes et atteindre leurs pleines capacités au-delà de tout ce qu’elles avaient pu imaginer.
Ce que j’ai trouvé fascinant, c’est la puissance de la spiritualité, de même que la riche diversité de perspectives et la passion que suscite ce sujet. Par ailleurs, bien que les clients parlent souvent directement et ouvertement de la spiritualité, de nombreux ergothérapeutes y font à peine allusion ou encore, ils contournent ou évitent complètement ce sujet. Il est regrettable de constater que ces ergothérapeutes agissent ainsi, malgré les données probantes croissantes sur le rôle important de la spiritualité et de la religion face au bien-être, à la santé et à la résilience, et également face à la prévention de la maladie, la promotion de la santé et au rétablissement. De plus, les recherches indiquant que la participation à des activités spirituelles/religieuses est généralement bonne pour la santé physique et mentale sont convaincantes (p. ex., Koenig, 2015). En effet, les individus qui participent activement à des traditions spirituelles/religieuses ont tendance à être plus optimistes, plus heureux et plus satisfaits face à leur vie et avec leurs proches, et ils vivent plus longtemps. De plus, des données probantes indiquent que l’adaptation spirituelle/religieuse positive améliore les résultats en matière de santé, alors que l’adaptation spirituelle/religieuse négative provoque l’effet contraire. Ces résultats sont trop significatifs pour être ignorés. La question que je pose est donc la suivante: Comment les ergothérapeutes pourraient-ils mieux comprendre la spiritualité en fonction des modèles existants en ergothérapie et l’intégrer de manière compétente à la prestation de soins centrés sur la personne, dans un contexte canadien qui tient compte des droits et libertés de ses citoyens et les protège?
La spiritualité en ergothérapie
La spiritualité a suscité des réactions mitigées en ergothérapie. En effet, lorsque la spiritualité a été désignée comme un élément central dans les modèles canadiens en ergothérapie (voir ACE, 1997; Ministère de la Santé et du Bien-Être social et Association canadienne des ergothérapeutes, 1983; Polatajko, Townsend et Craik, 2007), diverses opinions ont été exprimées, allant des réactions enthousiastes (Rosenfeld, 2001) aux réactions prudentes (McColl, 2000), en passant par des opinions fermement opposées (Hammell, 2001; Unruh, Versnel et Kerr, 2002). Bien qu’on reconnaisse de plus en plus la spiritualité comme un aspect important du bien-être et du rétablissement (Gray, 2015), une plus grande clarté s’impose en ce qui concerne le rôle que les ergothérapeutes peuvent jouer en abordant la spiritualité et la religion avec leurs clients; par ailleurs, il est primordial de déterminer la mesure selon laquelle ils doivent être explicites lorsqu’ils discutent de ces sujets avec leurs clients, de même que les compétences requises pour le faire.
La spiritualité et la voiture autonome
Récemment, l’éditorial d’Helene Polatajko a frappé mon imagination. En effet, sa proposition selon laquelle « L’être humain occupationnel est, métaphoriquement, une voiture autonome, outre le fait qu’il réalise une myriade d’autres occupations » (Polatajko, 2017, p. 137) offre, pour ainsi dire, un espace pour explorer comment la spiritualité pourrait s’inscrire dans cette métaphore. Sans vouloir surexploiter la métaphore (et bien que je n’aie pas encore vu de voiture autonome), force est d'admettre qu'elle offre un contexte propice à la réflexion et au dialogue. Polatajko (2017) suggère que sa métaphore « nous aide à comprendre que le rendement occupationnel de l’être humain—tout comme le rendement de la voiture autonome—découle de deux sources, soient le matériel (les systèmes moteur et sensoriel) et les logiciels (les réseaux neuronaux) » (p. 137). Mes réflexions immédiates ont été les suivantes « Y a-t-il, dans la personne, plus que le matériel et les logiciels? », « Quelles sont les dimensions spirituelles qui sont tissées dans le tissu de la vie quotidienne, qui se révèlent dans la façon dont une personne pense, agit ou interagit avec les autres et qui vont au-delà de la personne? », « Est-ce qu’il serait utile d’examiner certains aspects spirituels/religieux, par exemple, la voiture en elle-même (l’identité individuelle) et l’essence de la voiture (l’esprit humain), les batteries et les connexions sans fil (l’Esprit), les cheminements et les algorithmes décisionnels, qui sont complétés par les cartes et les manuels (voies, pratiques, processus et potentiel spirituel/religieux)? »
La voiture et ‘l’essence’ de la voiture
Selon une perspective spirituelle, nous pouvons considérer que chaque « voiture » métaphorique ou personne est un « qui » unique ayant une « essence » et un esprit exclusifs et singuliers. L’esprit humain—« l’essence de soi » (ACE, 1997, p. 182)—est une force vitale et motivationnelle dirigée vers l’atteinte de buts, de rêves et d’aspirations élevés qui découlent du soi essentiel (Sweeney, Hannah et Snyder, 2007). L’essence de soi organise la vie et pousse la personne vers l’avant. Les ergothérapeutes sont encouragés à « regarder sous le capot » et à découvrir chaque personne (et, subséquemment, eux-mêmes) au fil de la prestation de soins centrés sur la personne. Il est primordial que les ergothérapeutes et les clients comprennent ce qui permettra de faire la « mise au point » de chaque moteur pour qu’il ait un rendement optimal et qu’il soit en harmonie avec son but, son occupation et son environnement.
Batteries rechargeables et connexions sans fil
Bien qu’ils soient essentiels, le matériel et les logiciels ne peuvent à eux seuls faire tourner un moteur. En effet, la voiture a aussi besoin d’une charge et d’un moyen de se connecter à ce qui est au-delà d’elle-même. L’Esprit, c’est-à-dire « la force qui anime les être vivants » (McColl, 2011, p. 18), peut être considéré comme l’élément qui fournit la charge (c’est-à-dire, la vie et la respiration, à une personne). Tout en étant différent mais interconnecté à l’esprit humain, l’Esprit se manifeste dans le monde, anime la personne et facilite la connexion. Le fait de se connecter à différentes relations (avec soi, les autres, l’ergothérapeute, le monde et le sacré ou le transcendant) et à des communautés (confessionnelles ou non confessionnelles) peut être comparé à une visite à une borne de recharge. Les connexions sans fil peuvent être considérées comme l’aspect de la spiritualité qui imprègne et relie les gens, non seulement à leur identité individuelle, à leurs occupations et à leur environnement, mais également aux autres et au monde au sens large. Lorsque notre voiture métaphorique (personne) est chargée et connectée, elle peut se déplacer sur de grandes distances et interagir avec les autres, tant sur les autoroutes à circulation dense que sur les routes de campagne isolées.
Cheminements, algorithmes, cartes et manuels
Polatajko (2017) affirme que, contrairement à la voiture autonome, « nous ne sommes pas préprogrammés pour la vaste majorité des occupations que nous devons effectuer » (p. 137). J’ajouterais, que c’est aussi le cas pour la spiritualité ou les pratiques spirituelles (c’est-à-dire, les occupations), auxquelles les gens participent. La spiritualité est plutôt « façonnée par l’environnement et elle donne un sens aux occupations » (Townsend et Polatajko, 2007, p. 374). Bien qu’il n’y ait aucune définition universelle de la spiritualité, on s’entend généralement pour dire que la spiritualité est un cheminement continu que les gens empruntent pour découvrir et réaliser leur soi essentiel et leurs aspirations les plus élevées (Sweeney et al., 2007). Il s’agit d’un aspect dynamique et intrinsèque de l’humanité par lequel la personne cherche un sens, un but et une transcendance ultimes et vit des relations avec elle-même, sa famille, les autres, la communauté, la société, la nature, le significatif et le sacré. La spiritualité s’exprime à travers les croyances, les valeurs, les traditions et les pratiques. (Puchalski, Vitillo, Hull et Reller, 2014, p. 644).
Ouvrir le dialogue sur la spiritualité
Bien que les métaphores soient limitées et susceptibles de ne pas ‘tenir la route’, l’analogie de la voiture autonome peut permettre d’ouvrir le dialogue entre les ergothérapeutes sur la spiritualité et sa place dans la conceptualisation de l’être occupationnel. Cette métaphore peut aussi fournir aux ergothérapeutes une image qui rend la spiritualité plus accessible, que ce soit pour eux ou pour leurs clients. Par-dessus tout, la métaphore met en lumière le fait que sans la spiritualité, l’être occupationnel (l’ergothérapeute et le client) manque de vitalité, de direction et de but. Avec la spiritualité, l’être occupationnel est animé et équipé pour naviguer en toute sécurité et avec succès sur les routes de la vie. Ainsi, en gardant à l’esprit la place centrale accordée à la spiritualité dans les modèles en ergothérapie, il serait possible de réduire le risque que les ergothérapeutes et les clients deviennent des automates dépersonnalisés dans la chaîne de production des soins de santé.
