Abstract

Catherine Vallée, Éditrice en chef / Editor-in-Chief
Encore aujourd’hui, les ergothérapeutes œuvrent le plus souvent dans un univers biomédical, univers régi à partir de logiques médicales et managériales. Porter une vision occupationnelle dans un tel contexte peut susciter chez les ergothérapeutes un fort sentiment de dissonance (Wilding et Whiteford, 2007). À l’inverse, se fondre dans la culture organisationnelle dominante peut conduire à vivre avec l’impression de manquer de cohérence ou de perdre sa spécificité (Townsend, 1998; Townsend et al. 2003). Molineux (2004 ; 2010) a décrié cette tension, y voyant là le risque à terme d’une dilution de l’identité professionnelle, voire ultimement une menace à la profession.
Des études américaines suggèrent que le peu de place accordée à l’occupation au sein des programmes de formation universitaire pourrait aussi expliquer ce pourquoi le paradigme occupationnel n’est pas pleinement enraciné dans les milieux cliniques : un examen des cursus états-uniens démontre que le contenu propre à l’occupation est largement tenus pour acquis et reste relativement implicite, morcelé, voire invisible au sein des cursus de formation universitaire (Krishnagiri et al. 2017; Hooper et al., 2016 ; Price et al., 2017). Jusqu’à quel point la situation diffère-t-elle au Canada ?
Or depuis les années 2000, il est possible d’observer dans les revues scientifiques, un essor des approches fondées sur l’occupation et des recherches plus fondamentales sur l’occupation, provenant notamment de la science de l’occupation. S’il existe des perspectives contrastées sur les visées de la science de l’occupation, un certain consensus existe selon lequel il faut accroître les appuis empiriques pour mieux comprendre l’occupation, expliquer comment celle-ci peut influencer la santé et soutenir la pratique des ergothérapeutes, en proposant des approches efficaces et efficientes fondées sur l’occupation (Laliberte-Rudman et Aldrich ; 2017 ; Wilcock, 2001). Dans un tel contexte, il n’y a pas lieu d’opposer science de l’occupation et ergothérapie, ou de subsumer la première à la seconde. De plus, la science de l’occupation ne peut pas être considérée comme un créneau de recherche propre aux ergothérapeutes — l’occupation comme objet de recherche ne peut que s’enrichir d’une pluralité de regards et de perspectives disciplinaires (Molineux et Whiteford, 2011; Rudman-Laliberte et al., 2008).
De manière parallèle, on observe chez d’autres professionnels, notamment les neuropsychologues, les psychoéducateurs ou les physiothérapeutes, un intérêt croissant pour des évaluations et des interventions orientées vers la tâche ou l’activité, afin d’en optimiser la validité écologique, le transfert et la généralisation des acquis. Si la pertinence d’une médiation par l’activité ou l’occupation est depuis fort longtemps portée par les ergothérapeutes, il y a lieu de réfléchir collectivement à la manière de mettre en valeur la plus-value de l’expertise des ergothérapeutes. Un volet de la réponse réside par la démonstration de l’érudition des ergothérapeutes en la matière et le développement d’un fort corpus de recherche sur l’efficience des interventions ergothérapiques, notamment celle des approches fondées sur l’occupation.
Déjà, les lignes directrices qui régissent la pratique de l’ergothérapie au Canada suggèrent d’embrasser pleinement l’habilitation des occupations, plutôt que de viser seulement l’amélioration du rendement (Townsend et Polatajko, 2007). En situant l’engagement occupationnel comme un élément central de la profession, ces lignes directrices suggèrent de soutenir la participation dans des occupations signifiantes, même si elle exige d’importantes mesures d’appui (Kennedy et Davis, 2017). Or, les pratiques des ergothérapeutes demeurent largement orientées vers la réduction des incapacités ou la prévention des risques associés à la survenue d’une maladie ou du vieillissement (i.e. Dennhart & Laliberte-Rudman, 2012; Egan, Kessler et al, 2016; Egan, Laliberte-Rudman et al. 2017). Une telle perspective ne permet pas nécessairement d’accéder à une participation sociale accrue ni de réduire les injustices occupationnelles auxquelles se confrontent les personnes, les communautés et les populations que servent les ergothérapeutes. Or, Bailliard et al. (2020) soutiennent que l’ergothérapie est une profession fondamentalement orientée vers la justice et cette préoccupation peut se traduire par des actions à tous les niveaux de la pratique. Une telle vision de la profession, centrée sur la participation et l’engagement occupationnels, exige des interventions à portée environnementale, sociale et sociétale, qui malheureusement restent marginales ou peu investiguées. Néanmoins, des écrits érudits et scientifiques émergent pour soutenir les ergothérapeutes dans une pratique plus sociale et politique (Aldrich et Laliberté-Rudman, 2020; Dhillon et al. 2010; 2015; Farias et Laliberte-Rudman, 2019 ; Heatwole Shank et al. 2020; Lencucha et Shikako-Thomas, 2019 ; Malfatina et al. 2019; Pollard et al. 2009). De même, d’autres écrits offrent des repères afin d’élaborer des programmes d’intervention en matière de développement communautaire, afin d’outiller ces collectivités à répondre à des besoins occupationnels et afin d’accroître les possibilités occupationnelles auxquelles elles ont accès (Hyett et al, 2019 ; Lauckner, Krupa et al., 2011 ; Lauckner, Leclair et al. 2019 ; Leclair et al. 2020).
De même, plusieurs auteurs invitent les ergothérapeutes à faire preuve de réflexivité critique face aux postulats de base, souvent tenus pour acquis, afin de voir la profession évoluer vers des pratiques plus cohérentes avec ses idéaux et ses valeurs fondamentales. Notamment, des voix décrient qu’une telle réflexivité critique et collective s’impose envers tenants normatifs, voire habilitistes (« ableist ») qui marquent le discours et les pratiques des ergothérapeutes (Chacala et al. 2014; Wolbring et Chai, 2016). D’autres auteurs invitent les ergothérapeutes à réexaminer le fait que certaines occupations restent invisibles (Beagan et al. 2018 ; Magasi, 2012), ou à se pencher sur le traitement normatif accordé à certaines occupations qualifiées de malsaines, de déviantes ou d’illégales (Kiepek et al., 2019 ; Kiepek et al., 2014 ; Potvin et al, 2019 ; Twinley, 2013). De même, un consensus fort s’établit à l’effet que les ergothérapeutes doivent considérer dans leurs actions les entraves colonialistes qui freinent l’émancipation des personnes issues des Premières Nations, Métis ou Inuits du Canada (White & Beagan, 2020) ainsi que de reconnaître dans la recherche et la formation les savoirs, les expériences et les traditions autochtones (Restall et al. 2019). Plus largement, c’est un examen des rapports de pouvoir qui existent entre les ergothérapeutes et les personnes, communautés et populations qu’ils ou qu’elles desservent qui s’amorce au sein de la profession (i.e. Zubriski et al, 2020).
Déjà, plusieurs experts sont à pied d’œuvre pour renouveler les lignes directrices canadiennes, afin d’y inclure une perspective moins individualiste et plus respectueuse de la diversité. Il y a fort à parier que dans cet exercice, la communauté des ergothérapeutes sera invitée à réexaminer ce qu’elle tient pour acquis. Afin de soutenir les pratiques professionnelles dans un contexte en évolution, la Revue Canadienne d’Ergothérapie (RCE) réaffirme son engagement à soutenir l’habilitation des occupations en publiant des travaux de recherche et des recensions rigoureuses qui : 1) offrent des appuis empiriques aux approches fondées sur l’occupation ; 2) démontrent l’effet des interventions ergothérapiques sur l’actualisation et la réalisation d’occupations ; 3) documentent des interventions permettant d’accroître les possibilités occupationnelles et d’agir sur les contraintes environnementales, sociales et politiques à l’engagement et la participation occupationnels ; 4) améliorent notre compréhension de la vie occupationnelle des personnes, des groupes, des collectivités ou des populations, dans une reconnaissance de la diversité et de l’altérité ; et 5) permettent de mieux comprendre le concept de l’occupation dans toute sa profondeur, sa complexité et ses relations avec d’autres concepts d’importance en ergothérapie. De même, la RCE se doit de diffuser des textes théoriques bien argumentés, qui permettront à la profession de mieux asseoir les pratiques, de réexaminer de manière érudite et structurée ses a priori et de soutenir son évolution. Ainsi, la RCE continuera de mettre, elle aussi, l’occupation au cœur de ses actions.
