Abstract

Comment ne pas tomber d’accord avec ce qui motive le propos de cet ouvrage ! En effet, il faut plus d’intériorité dans notre manière d’être chrétien, plus d’authenticité dans notre manière d’être humain ; c’est même essentiel. Et il y a trop d’institutions ou d’institutionnalisation en tout cela, trop de carcans et de normes aussi. La donnée fondamentale du christianisme, qui constitue un renouveau pour toutes les époques, concerne un « christianisme intérieur » produisant une « communion immatérielle » des chrétiens, de par leur profonde intériorité. D’où le « projet d’identifier ce qui rassemble, et non pas ce qui divise, les chrétiens, [en] l’essentiel nécessaire pour un partage fraternel de la parole de vie du Christ » (50). Il faut donc comprendre que « [d]es formes anciennes, voire surannées ou étouffantes, seraient […] en train d’expirer pour donner naissance à une spiritualité de l’incarnation dans une terre nouvelle » (192). Certains oseront dire avec l’auteur : « [d]ans ce monde [intérieurement] revivifié, l’homme sera redevenu transparent comme du cristal, dans une nouvelle naissance qui lui fera revivre les temps du jardin d’Éden où il était image et reflet de Dieu […], transparence absolue qui laisse passer la lumière incréée » (202).
Mais comment suivre ce propos, et le suivre jusqu’au bout, en sa radicalité pour le moins extrême et avec son idéalisme un tant soit peu absolutiste ? Car, pour l’auteur, ces deux pans, l’intériorité et les déterminations historico-institutionnelles, s’excluent l’un l’autre, en principe et en vérité, bien qu’on puisse les voir se côtoyer et donc les constater simultanément dans le tissu d’idées ou d’événements qui ont fait le christianisme. La tâche s’éclaire en conséquence : extraire purement et simplement « le chrétien / homme intérieur » dans l’histoire du christianisme, exhiber « l’homme essentiel » malgré les traditions et les dénominations chrétiennes qui l’étouffent mais jamais totalement, se dégager complètement et définitivement des Églises historiques et de toute théologie pour enfin accéder à nouveau à cette « spiritualité de la transformation intérieure » dont elles ne sont heureusement jamais venues à bout et qui demeure la clé de voûte, voire le critère absolu du christianisme.
L’ouvrage procède ainsi à une enquête en plusieurs étapes s’englobant les unes après les autres jusqu’à saturation et parfaite évidence selon l’auteur. Après avoir présenté les pratiques permettant d’identifier ce qu’il s’agit d’entendre par « chrétien intérieur » échappant aux déterminations historiques, ecclésiales ou théologiques (chap. 1), on montre cette situation dite exceptionnelle au cœur du christianisme occidental, tant avec le catholicisme qu’avec la tradition de la Réforme (chap. 2), puis dans le christianisme oriental (chap. 3) et enfin chez des chrétiens ou des personnes ne se réclamant d’aucune Église (chap. 4). L’enquête est bouclée par une triple proposition de solution, aussi claire que simple selon l’auteur, pour dépasser l’œcuménisme traditionnel et ses logiques identitaires (chap. 5), pour élucider le rapport du chrétien au monde (être dans ce monde sans être de ce monde) (chap. 6) et pour mettre en pratique les Béatitudes puisque « [l]a vie de l’homme essentiel est un long pèlerinage dont l’objectif est parfaitement inconnu mais le tracé parfaitement clair » (chap. 7, p. 205).
Or, la démarche qui sous-tend toute cette enquête relève d’un décor ennoblissant du christianisme intérieur pour révéler une mise en scène assez nostalgique et dans un style plutôt historiographique. Le retour à l’essentiel signifie ni plus ni moins « un retour aux sources du christianisme renaissant à ses origines » (215) et donc tel exactement qu’il a été vécu ; il en va, avec ce « chrétien intérieur », d’une pure expérience, avant toute connaissance, par-delà les inévitables conditionnements historiques et théologiques (46, 98, 142, 166) ; ne reste plus alors qu’à reproduire l’« utopie chrétienne réalisée » (38) déjà parfaitement par les premiers chrétiens. L’idéalisation touche même les traces du « chrétien / homme intérieur » dans un relevé d’indices apparemment tout fin prêts. Ainsi l’inattention aux genres littéraires de certains récits évangéliques évoqués (117, 118, 181, 196) surprend un peu, les recherches historiques nous ayant habitués au contraire ; de plus, l’évocation de grands penseurs ou de grands hommes de tout horizon, si elle sensibilise bien le lecteur à la perspective exposée, reste sommaire et parfois trop simplifiée. L’intention louable d’élaborer un profil spirituel, comme le représenterait bien « l’homme intérieur », pâlit somme toute devant la réclamation d’émancipation en fonction et en raison de laquelle est présenté ce « chrétien intérieur » à travers les âges.
Du point de vue méthodologique et en toute rigueur de termes, l’auteur pratique – sans le dire, sans le savoir ? – une de ces hermeneutics of retrieval, c’est-à-dire de re-découverte et de ré-appropriation, présumant qu’un exercice de la sorte quant aux vérités du passé garantit de re-trouver intactes ces vérités ; leur signification n’est jamais différente d’une époque à une autre. C’est pourquoi « l’homme intérieur » est, il a toujours été et il demeure tel dans une nouveauté originelle aisément identifiable et absolument dissociable de tout conditionnement.
À ce type de projet manque donc le geste à la fois critique et réflexif de l’herméneutique (philosophique), qui permet de dévoiler les présupposés conscients et inconscients des interprétations historiques dominantes conditionnant les interprétations – à commencer par les nôtres. C’est pourquoi l’effet critique recherché par le propos de l’auteur reste si limité. « L’homme intérieur », qui donne toute l’intensité à l’ouvrage, ne fait l’objet d’aucune discussion, puisque c’est le point d’Archimède d’où juger de tout ; hors de lui il n’y a finalement rien de valide (dans les institutions, dans la théologie, dans les diverses traditions…bien qu’on les reconnaisse comme légitimes).
On craint alors de replonger et de s’enfermer dans l’herméneutique technicienne d’un Feuerbach (l’un des maîtres de l’athéisme moderne), qui réduit l’interprétation à un jeu ludique de récupération–traduction du sens ; là « Le sens » est toujours le même partout et identique en tout, malgré les vicissitudes où il est enfoui et où il se retrouve « mal foutu ». C’est pourquoi, encore une fois, l’intériorité réclamée comme spiritualité que l’on veut sincèrement aussi vive qu’incarnée l’est en dépit de tout : malgré tout ce qui est extérieur et auquel on consent accessoirement sans y croire assez pour le transformer lui aussi.
Quoi qu’il en soit, rappeler « l’homme intérieur » à nos existences épaisses et ambivalentes est des plus importants. Le désir de se joindre soi-même et avec les autres en toute intériorité habite certes nos vies humaines. On peut remercier l’auteur pour la mise en relief qu’il en offre, pour son repérage d’indices variés quant à cette « re-quête » d’intériorité.
