Abstract

Sayyid Qutb (1906-1966) est un penseur majeur du siècle dernier. Son impact fut tel, surtout dans le monde arabo-musulman, qu’un courant de pensée porte son nom. Le qutbisme est une idéologie islamiste sunnite promouvant notamment un djihad de conquête. C’est bien peu dire et le livre de Mounia Aït Kabboura permet, lui, de mieux saisir les tenants – sans nécessairement les aboutissants – de cet islamisme, soit des idées qui ont changé et changent toujours la face du monde. En effet, l’ouvrage publié aux PUM vise à éclairer les raisons de la radicalisation de ce poète, journaliste et critique littéraire, sans emprunter les usuels chemins psychologisants ou tracés par les sciences politique, sociologique et islamologique. L’approche favorisée par l’autrice est unique, si on exclut le travail uniquement disponible en anglais de Šabasevičiūtė (2021). Ainsi, Aït Kabboura aborde très peu les aspects historiques et biographiques, abondamment traités ailleurs, et ce, pour se concentrer principalement sur les écrits de l’homme. De la sorte, elle convie plus spécifiquement les intié.es à une nouvelle fouille archéologique afin d’atteindre les couches profondes, fondamentales, de l’esprit de Qutb, lesquelles sont souvent négligées, voire complétement omises dans maints travaux. Par l’évident respect de la préoccupation esthétique du révolutionnaire égyptien et, par conséquent, de la joliesse de sa plume, la philosophe démontre sa sensibilité et son fin discernement du sujet dont elle traite. À cet effet, le remarquable travail de traduction rendant enfin accessible à un public francophone cet important pan de la littérature ne peut être passé sous silence. D’ailleurs, les extraits choisis de La figuration artistique dans le Coran et de À l’ombre du Coran sont exemplaires, comme le sont les nombreux passages truffant les trois chapitres. En mettant au jour l’indéniable puissance littéraire tapie dans nombre des publications de Qutb, la professeure associée à l’Université de Sherbrooke aide à comprendre comment celui-ci a pu à ce point toucher ses contemporains. Cela dit, de [l]’identité : foyer de la pensée radicale (chapitre 1) à [l]a raison et la vérité : récits légendaires, mysticisme, ésotérisme triomphants (chapitre 3), les lecteur.ices vont découvrir différents textes-sources, dont les précieuses autobiographies et essais, généralement moins étudiés que les écrits plus tardifs de Qutb sur la religion. Or, une présentation chronologique et plus étayée de l’ensemble de son œuvre aurait été appréciée, entre autres pour en saisir la résonnance avec le contexte de production et pour potentiellement alléger l’appareil de notes. Dans un même ordre d’idées, une introduction en bonne et due forme, même sommaire, de l’homme exécuté en 1966 par Nasser pour conspiration contre le régime aurait été utile, non seulement pour accroître la portée pédagogique du livre, mais pour donner à voir une pensée incarnée. Car, au-delà de la beauté des phrases du prolifique penseur, il semble que ses idées ont inspiré différents groupes islamistes – et le font encore aujourd’hui –, parce qu’il fut un membre éminent des Frères musulmans, un éducateur, un prisonnier et donc, aux yeux de certains, un martyre. En ce sens, on a parfois l’impression qu’il est davantage questions des matériaux que dudit architecte.
Il n’en demeure pas moins que le 1er chapitre, renvoyant à l’identité, s’avère un véritable voyage dans l’histoire littéraire égyptienne du vingtième siècle, laquelle s’inscrit bien évidemment dans une longue tradition : batailles de clans remontant à la période préislamique, tout comme les joutes dominées par la mentalité tribale. Rapidement, le disciple de l’école de Diwan et héritier de al-‘Aqqad s’éclipse derrière sa mission : l’émancipation sociale (17) et l’élévation du goût du public (27). Pour ce faire, il prend la défense des poètes de la véridicité, « les seuls acteurs sociaux capables de mener un projet culturel révolutionnaire » (17) et pourfend donc lesdits faux poètes traditionnalistes. Par ce biais, Aït Kabboura met le doigt tout aussi rapidement sur l’irréductible et transversal manichéisme de Qutb – distinction entre deux identités terrestres opposées, mais aussi transcendantales qui leur sont afférentes, soit le ferment de sa pensée de 1932 à 1966. D’ailleurs, comme elle l’écrit si bien : « [s]a critique devint une doctrine, un véritable jihad dans lequel l’univers tout entier concourait » (64), le poète étant comme un messager de Dieu et « la poésie [devant] servir à engendrer un homme nouveau (68). Le 2e chapitre, intitulé « L’altérité : orientalisme inversé et critique de la modernité », est bel et bien central, mais pèche par son excès de citations prises à l’ouvrage-phare de Saïd. Ici, la paraphrase aurait été souvent de mise, comme des renvois aux travaux de Azm (1980), Achcar (2018) et Bouchard (2018), entre autres, pour éviter de faire croire que le concept d’orientalisme inversé était original. Si celleux ayant auparavant employé et sondé cette notion brillent par leur absence, ce n’est pas le cas de Heidegger pour parler de la tekné (81) ou d’Adorno et de Horkheimer (103), voire même implicitement de Bourdieu avec la notion d’habitus pour décrire la charia, le cœur de la modernité islamique (105) qui s’oppose bien évidemment pour Qutb à celle de l’Occident. On reconnait donc là la philosophe, laquelle, par la suite, met bien en lumière la naïveté d’innombrables constats du grand penseur suivant son séjour de deux ans aux États-Unis (93-102) et déboulonne, lentement mais assurément, une des constructions dudit architecte. Aït Kabboura devient critique – très critique, enfin –, et écrit : « le régime alternatif que Qutb a imaginé n’est au fond qu’une vision utopique volontariste fondée sur une concordance anhistorique » (109), puisque l’islam dont il parle est idéalisé, jamais vraiment comme dans le Coran. Le talent du révolutionnaire, en partie rhétorique, lui permet donc de réécrire l’histoire en dehors de celle-ci, soit de proposer une troisième voie – ni capitaliste ni socialiste –, qui ne permet toutefois pas de sortir d’un binarisme réducteur. Pour faire simple, disons qu’on a presque affaire à une fiction littéraire, ce qui n’a évidemment pas empêché certains de prendre les moyens pour la faire devenir réalité. Le dernier chapitre, « La raison et la vérité », le plus difficile pour un.e néophyte, s’avère néanmoins le plus stimulant épistémologiquement parlant. L’autrice nous présente les poutres de soutènement de l’édifice islamiste et nous convainc que l’Égyptien né non loin d’Assiout est bel et bien un bricoleur, que ses matériaux soient les ordres cognitifs (128 et suivantes) ou le Coran et les hadiths (193). Cependant, il est possible de s’y perdre en raison d’une terminologie quelque peu fluctuante (un index en fin d’ouvrage aurait été d’une grande utilité) et de démonstrations malheureusement insuffisamment développées (voir par exemple les pages 153 et 166). L’autrice déploie cependant son grand talent d’herméneute sur Les fondements de la vision islamique et les analyses présentées de la page 193 à 200 sont superbes. Peut-être en va-t-il ainsi parce que l’autrice revient au plus près du texte, s’applique à sa déconstruction et rend les mécanismes de la lecture coranique de Qutb apparents. Si une conclusion à la fin de chacun des chapitres aurait permis de mieux cerner les raisons derrière le choix des titres et de synthétiser les propos qui s’y trouve, il n’en reste pas moins que, dans l’ensemble, la maîtrise de celle qui consacra sa thèse de doctorat à l’architecte de l’islamisme radical ne fait aucun doute.
