Abstract

Ajoutant à une bibliographie déjà foisonnante, Lionel Obadia nous présente, dans son livre L’Au-delà. Penser la vie après la mort à travers l’histoire et les cultures, un panorama ambitieux des différentes représentations de l’Au-delà et des croyances qui les accompagnent, à travers le monde et les époques. Professeur Obadia, spécialisé en anthropologie sociale et culturelle, nous offre ici un travail interdisciplinaire, introductif, mais rigoureux qui saura piquer la curiosité des non-initiés et ouvre, par ailleurs, plusieurs pistes de réflexion pour celles et ceux qui seraient plus familiers avec le sujet. Bien exécuté et témoignant d’une grande maîtrise du sujet, ce livre nous semble toutefois quelque peu victime de son ambition : aspirant presque à l’encyclopédique, mais comptant moins de deux cents pages, il souffre en profondeur ce qu’il offre en diversité thématique. On y apprend que l’Au-delà est un thème anthropologique universel. Les représentations en sont omniprésentes et sont similairement codifiées dans toutes les sociétés humaines. C’est que les représentations de l’Au-delà et les rites qui entourent le décès servent un but anthropologique très concret, nous dit Obadia. Il s’agit de faire sens de l’insensé de la mort, de se négocier symboliquement une trêve avec l’angoisse inhérente à la condition humaine, tenant de ce que chacun d’entre nous doit faire son chemin avec la conscience lucide d’une finalité inéluctable – sa propre disparition. En effet, comme Obadia le retiendra de Jankélévitch, la vie ne parle que de la mort et grand nombre des structures sociales et anthropologiques prennent leur sens de cette perspective. Obadia trace les continuités entre les diverses croyances et représentations qui ont permis aux différentes sociétés humaines d’apprivoiser leur destin mortel. Ainsi, bien que des différences notables nous permettent de les répartir essentiellement selon quatre grands modèles (soit, l’Au-delà mésopotamien, les enfers polythéistes, le paradis et l’enfer monothéiste et l’Au-delà des religions d’Asie), on retrouve des constantes dans les représentations de l’après-vie qui attestent de leur rôle dans la gestion collective de la mort. Notamment, de nombreuses représentations de l’Au-delà tendent à répliquer certaines des institutions des sociétés qui les produisent, perpétuant les normes qui régissent celles-ci jusque dans l’autre monde. On retrouve ainsi dans les figures du jugement dernier, du tribunal attribuant peines ou récompenses en fonction de la vie qu’a mené le défunt, la continuité et, pour ainsi dire, la consécration des valeurs morales qui ordonnent la vie sociale. Un abondant corpus d’œuvres d’art dépeignant ces scènes du passage des défunts ou des voyages dans l’après-monde atteste de l’enseignement moral que recèlent les différentes conceptions de l’Au-delà – pensons seulement à La Divine Comédie de Dante, aux tableaux de Bosch et aux multiples catabases mythiques que l’on retrouve chez les Grecs de l’Antiquité, pour ne rien dire de la riche iconographie chrétienne –, au sujet desquelles Obadia nous livre de belles pages. Les rites et croyances liés au passage des défunts dans l’autre monde permettent à la fois d’opérer une séparation entre les morts et les vivants et de préserver une forme de lien en ce que, précisément, il revient aux vivants de s’occuper de leurs morts afin de réaffirmer les liens sociaux devant la menace existentielle. Malgré les évolutions du rapport que l’on entretien avec la mort et des croyances qui l’entoure, tout cela reste bien d’actualité. Obadia le laisse bien voir en montrant que le problème social de la mort reste entier, peu importe le cadre dans lequel il est traité – séculier ou religieux, technique ou mystique – et peu importe l’époque. En effet, la science, bien loin de mettre un terme à notre désir de se représenter la mort et ce qui lui succède, nous offre plutôt un nouveau paradigme représentationnel, comme on le constate avec les études sur les expériences de morts imminentes et la récurrence du thème dans la culture populaire. Avec ces dernières observations, le livre connecte avec les recherches actuelles de l’auteur sur l’imaginaire techno-culturel contemporain, nous invitant à continuer d’approfondir ces réflexions avec lui.
