Abstract
Cet article prend La Dernière Catastrophe : l’histoire, le présent, le contemporain de l’historien français Henry Rousso comme point de départ pour un essai sur le rôle de l’historien et la fonction de l’histoire dans le contexte de ce vingt-et-unième siècle naissant. Écrite par nécessité dans une époque encore et toujours secouée par les soubresauts et cataclysmes – c’est-à-dire les catastrophes, justement – du siècle dernier, l’histoire contemporaine se caractérise par une double « imperfection » : l’inachèvement des événements étudiés et l’implication de l’historien dans l’objet de son étude. Si cette imperfection résulte d’évolutions culturelles relativement récentes (de la fin XIXème siècle), le métier de l’historien du temps présent et la vocation de ses analyses et récits s’inspirent toujours de principes formulés dès la naissance de la discipline dans la Grèce antique et réaffirmés tout le long de son évolution selon les inflexions imposées par les événements et les contextes intellectuels. Or les prétendues « imperfections » se révèlent à la longue une richesse pour une histoire visant non seulement à nous faire mieux vivre et plus loin, comme le veut Nietzsche, mais aussi à répondre aux exigences de l’éthique, comme l’insiste Lévinas.
Keywords
De toute sa carrière, Henry Rousso s’est fait une certaine idée de l’histoire. Sans doute est-ce pour cela que ses livres et articles sur la Seconde Guerre mondiale et la mémoire des années noires ont été, comme a dit un autre adepte de la mémoire dans un tout autre contexte, « voués à une destinée éminente et exceptionnelle » (De Gaulle, 1954 : 6). C’est en effet grâce à lui que nous avons pris conscience de l’histoire de cette guerre au deuxième degré, c’est-à-dire au niveau de ses évolutions et avatars mémoriels, diagnostiqués comme le fameux Syndrome de Vichy (Rousso, 1987). Ces tours et retours intempestifs des années de l’Occupation participaient en fait de La Hantise du passé (Rousso, 1998) qui est venue saisir la société française dans les années 1970 et 1980 pour s’avérer à l’époque des procès Touvier et Papon pour crimes contre l’humanité dans les années 1990 un véritable passé qui ne passe pas. (Conan et Rousso, 1994) Livrées souvent à contre-courant, ces analyses de l’omniprésence du passé de Vichy nous en disaient aussi long sur la société de l’ère Mitterrand que sur les années noires. Autant dire qu’elles sont elles-mêmes devenues – c’est le cas de le dire – un véritable lieu de mémoire, référence incontournable pour tout débat et toute recherche qui se veuillent pertinents en la matière.
Entre histoire et mémoire : un passage à haut risque
Entre ce passé proche et pourtant si difficile d’abord, voire méconnaissable, et un présent si familier mais souvent irréfléchi, les navigations savantes de Rousso ont fait de lui un passeur de choix et un sage. Voguant au sein d’une société traversée à la surface comme en profondeur de courants périlleux, l’historien du temps présent se trouve comme tout un chacun ballotté non seulement par les événements mais plus encore par les multiples retentissements qu’ils peuvent provoquer dans notre culture surmédiatisée, de plus en plus encline au « zapping ». Contre vents d’opinions courantes et marées d’idées reçues, Rousso tente néanmoins de guider la barque de l’histoire vers la terre ferme de la raison. En 1994, dans le sillage de deux procès pour crimes contre l’humanité (ceux de Klaus Barbie et de Paul Touvier), mais au tout début de ces guerres de mémoire généralisées qui ne cessent défrayer la chronique à l’aube de ce vingt-et-unième siècle, c’est bien lui qui a su nous mettre en garde contre les déformations et dérapages de « La mémoire dans tous ses états ». Prenant du recul devant « L’avenir d’une obsession », il nous ramenait justement à l’imparfait du présent. Expliquant pourquoi Vichy nous hante, il n’a pas omis de demander pourquoi le Rwanda nous laissait indifférents (cf. Conan et Rousso, 1994). Directeur de l’Institut d’histoire du temps présent de 1994 jusqu’en 2005, Rousso continuera d’être l’un des observateurs les plus sourcilleux et les plus sollicités de l’époque du procès Papon, où il sera « cité à comparaître » en qualité d’expert sur le contexte de l’Occupation. Déplorant que, comme il écrit lui-même, « la société du spectacle s’adonne au spectacle de l’Histoire » ( Rousso, 1998 : 88), il s’y refusera, préférant livrer ses analyses sous forme de livres, d’articles et de conférences.
Dans La Dernière Catastrophe, Rousso nous mène encore plus loin pour nous expliquer comment et pourquoi, au-delà des polémiques sans fin sur le passé de la Seconde Guerre mondiale en France comme en Europe, c’est en réalité tout notre rapport au passé, la vocation de l’histoire savante et le métier de l’historien qui sont en jeu. En effet, confrontée aux idéologies et factions de tous bords, l’écriture de l’histoire savante n’en continue pas moins à se présenter comme un véritable parcours de combattant. Et tant aux niveaux intellectuel et universitaire que sur les plans politique, culturel et social, les enjeux ne cessent d’être lourds et pressants. Sur la traite des esclaves, le legs de la colonisation et le génocide des Arméniens, l’Assemblée Nationale continue de promulguer des lois mémorielles sans trop se soucier de leurs retombées concrètes (Nora, 2005 ; De Saint-Victor, 2005 ; Remy et Thiolay, 2006). En 2005, un groupe se désignant comme « Les Indigènes de la République » attribue les discriminations et inégalités présentes dans la société française du XXIème siècle au régime colonial et accuse la France de n’avoir en fait jamais rompu avec le colonialisme (Van Eeckhout, 2005 ; Tempsréel.nouvelobs.fr, 2006 ; Thiolay, 2005 ; Indigènes-république.fr, 2005 ; Le Point.fr, 2009). La même année, un film fictif sur des troupes du Maghreb ayant participé à la libération de la Métropole convainc un Président de la République d’achever une réforme longtemps réclamée d’un régime de pensions coloniales inégalitaires (De Bruyn, 2006 ; Gabizon, 2006). Élu en 2007 et promettant d’en finir avec la repentance, un nouveau locataire du Palais de l’Élysée essaie en vain de renouer avec une mémoire gaullienne de la Résistance, inspire des soupçons et des protestations en voulant rallier la jeunesse autour de l’image des résistants venus des banlieues populaires et de Guy Môquet, et rencontre l’indignation générale en suggérant que chaque écolier porte le souvenir d’un enfant juif déporté à Auschwitz (Le Monde.fr, 2007 ; Dorion et Pech, 2007 ; Potier, 2007 ; Aridj, 2008 ; De Larquier, 2008). Ce même Président (Nicolas Sarkozy) suscite un débat houleux en 2009 quand il annonce le projet de créer un énième musée de l’histoire nationale (Lorrain, 2010 ; Le Point.fr, 2011). Plus récemment, les succès de librairie de la plume de Lorant Deutsch alimentent une polémique soutenue, des modifications des programmes scolaires inspirent des craintes d’une éventuelle perte de repères sinon d’identité proprement française, relançant ainsi les débats sur l’enseignement de l’histoire à l’école (Pech, 2010 ; Sevillia, 2012 ; Le Point.fr, 2012). Dans le même temps, la demande sociale ne fléchit guère : en témoignent non seulement les films comme La Rafle, Elle s’appelait Sarah et Les Hommes libres, mais aussi de nombreux documentaires sur Mendès France, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la débâcle de mai–juin 1940 et la Résistance, sans parler de toute une foule de publications et de productions médiatiques en tous genres sur la Grande Guerre paraissant déjà à la veille du centenaire en 2013 (Wieviorka, 2010 ; Lexpress.fr, 2010 ; Delcroix, 2011, Frat, 2010 ; France2.fr, 2009 ; Festraëts, 2009 ; Le Figaro.fr, 2009 ; Sotinel, 2009 ; Sasportas, 2011 ; Hecht, 2013 ; Lorrain, 2013). Ce ne sont là, bien entendu, que quelques exemples notables parmi bien d’autres.
Si je me permets de discourir ainsi sur la destinée de l’historien et la place de son œuvre dans une actualité mémorielle vivante, mouvementée et médiatisée où il se trouve malgré lui tour à tour impliqué et marginalisé, c’est que ces phénomènes constituent justement quelques-uns des éléments les plus incontournables et épineux de la contemporanéité qu’il incombe à l’histoire du temps présent d’affronter : quels que soient les aléas, il faut y faire face. C’est ainsi qu’au lieu de revenir une énième fois sur Vichy et ses interminables séquelles, La Dernière Catastrophe nous propose une enquête érudite et percutante sur les racines, l’évolution et l’état actuel de l’historiographie dans ses dimensions intellectuelles, sociales et éthiques. Pour Rousso comme pour tout autre historien qui entend traiter du temps présent, c’est-à-dire d’une époque pas encore close, il s’agit en effet de s’interroger sur les origines, la spécificité et la vocation de l’histoire contemporaine (c’est-à-dire de notre époque) et même sur la discipline de l’histoire tout court, telle qu’elle se pratique à l’orée de ce vingt-et-unième siècle naissant, à l’heure où une mondialisation galopante et de nouvelles technologies semblent bousculer toute notion acquise, remettant en cause le modèle national sinon la vocation même de cette histoire professionnelle, universitaire et académique.
Une histoire contestée dans ses fondements comme dans sa pratique
C’est en effet face à une production débordante et incontrôlable de discours sur l’histoire et de représentations imprimées et audio-visuelles du passé conjuguée de maintes manifestations sociales du fameux devoir de mémoire que, reprenant la franchise quelque peu impertinente du journaliste qui l’interpellait sans ménagement à ce propos, Rousso a déjà osé poser tout haut la question brutale que, dans les rangs des intellectuels et des universitaires, on se murmurait tout bas : « A-t-on encore besoin des historiens? » (Rousso, 2010). Pour toute personne attentive aux évolutions de la société, la réponse n’allait pas de soi, car l’histoire savante se voit de plus en plus contestée. Côté fenêtre de son cabinet d’études, l’historien entend le chahut de la rue déplorant son supposé manque de l’empathie et de l’imagination considérées comme nécessaires pour nous rapprocher du vécu des victimes et réparer les crimes du passé. Et pour faire bonne mesure, la même foule dénonce le caractère supposé « élitiste » sinon hégémonique de cette histoire savante, allant parfois jusqu’à accuser les historiens de participer à l’élaboration d’une « histoire officielle ». Côté cour, ce même historien du temps présent entend murmurer ses collègues – et non des moindres, puisqu’il s’agit d’Antoine Prost et de René Rémond, entre autres – qu’il est futile de vouloir écrire une quelconque histoire contemporaine, puisque toute histoire qui se veuille scientifique ne traiterait que du passé révolu et que, contemporain des événements et des humains constituant l’objet de son étude, l’historien du temps présent manquerait par définition le recul nécessaire aux analyses impartiales (Rousso, 2012 : 15, 123, 154–6, 229).
Ainsi disputée dans ses fondements, mal aisée dans sa pratique et inconfortablement située dans la société, l’histoire contemporaine s’avère de part en part imparfaite : par définition inachevée, incomplète, « impure ». Rentrant en contact avec les événements en cours qui informent son écriture, cette histoire du temps présent serait trop facilement perméable aux influences sociales et culturelles. Par surcroît susceptible de se laisser informer par la subjectivité de l’historien, cette même histoire contemporaine serait ainsi encore trop impliquée dans l’objet de son étude, et partant susceptible de partialité, puisque trop visiblement infléchie elle aussi par « la dernière catastrophe », exode, guerre, massacre, déportation, ou génocide laissant d’importantes séquelles à tous les niveaux.
Se trouvant ainsi irrémédiablement en proie aux vicissitudes de la mémoire comme aux soubresauts de l’actualité, l’histoire contemporaine doit plus que toute autre étude méthodique et institutionnelle du passé se confronter ouvertement à sa propre insertion dans le temps et s’expliquer sur sa propre historicité. Qu’en tant qu’ observateur et interprète de sa propre époque – c’est-à-dire du passé proche – l’historien du temps présent soit digne de l’autorité et du respect dus à un ambassadeur de contrées lointaines telles que l’Antiquité et le Moyen âge, il fallait le démontrer. C’est pourquoi, en guise de toute réponse à la question demandant brutalement si la pratique de l’histoire savante pouvait encore se justifier de nos jours, Rousso étale doctement sous nos yeux les lettres de noblesse de cette histoire contemporaine, qui se trouve en fait ancrée dans les fondements de l’entreprise historienne dès ses débuts dans la Grèce antique.
Évolutions et constantes : la vocation de l’histoire contemporaine aujourd’hui et jadis
Suivant François Hartog, Rousso fait donc valoir que Herodote et Thucydide ne se voulaient autres que les historiens de leur temps présent à eux, dans ce sens que, mettant de côté les faits et gestes relevant des dieux et des héros du temps mythologique, ils se basaient sur ce qu’ils avaient eux-mêmes vu et entendu, c’est-à-dire sur les événements de leur temps : pour eux en somme, l’histoire du temps présent constituait l’histoire tout court (Rousso, 2012 : 37–9). Pour ces fondateurs du métier de l’historien comme pour nous, l’histoire devait d’autre part servir de magistra vitae, enseignement visant non pas simplement à fournir des connaissances platoniciennes affranchies de toute application concrète, mais à guider le comportement de ceux qui décidaient des affaires de l’état. Depuis donc l’Antiquité, observe Rousso, les leçons de l’histoire étaient censées aider les gouvernants à guider le vaisseau de l’état à bon port (Rousso, 2012 : 37–41). On le voit bien, les supposées imperfections de l’histoire contemporaine ont en réalité été présentes dès les débuts grecs de la discipline, à commencer par l’élément qui pèse le plus lourd dans les critiques, à savoir l’implication de l’historien dans ses analyses et récits.
Par contre, l’émergence de l’histoire contemporaine, c’est-à-dire de « l’étude d’un temps qui est aussi celui de l’observateur et celle d’une séquence distincte qui vient progressivement compléter la tripartition historiographique occidentale de l’histoire antique, médiévale et moderne » (Rousso, 2012 : 30), en tant que domaine spécifique – et malheureusement souvent à part – ne date en fait que de la dernière partie du XIXème siècle, car c’est à ce moment-là que la discipline se professionnalise en ambitionnant d’accéder à un statut « scientifique », bien distinct de la théologie, de la philosophie et du l’idéologie politique qui s’en étaient trop souvent emparées.
Une histoire doublement imparfaite
Or, en insistant de manière intraitable sur la clôture de l’époque étudiée et l’extériorité de l’historien à égard des événements, cette aspiration au statut de science valait souvent à l’histoire contemporaine de se trouver sinon totalement exclue de la noblesse du métier, du moins reléguée à un statut secondaire, d’autant plus que l’histoire du temps présent accorde forcément une grande attention aux événements (guerres mondiales, Révolution Russe, décolonisation, génocides) qui ont en effet défini les contours de l’époque contemporaine. L’École des Annales et ses émules, entre autres, dédaignent l’événementiel, ne voulant le considérer que comme « l’écume de l’histoire », une série d’épiphénomènes de surface d’une histoire qui serait constituée pour l’essentiel par les lentes évolutions de longue durée et en profondeur (Rousso, 2012 : 177, 198, 252). D’autre part, pour les tenants de l’histoire positiviste, ces événements toujours en cours de se dérouler signifiaient par définition un inachèvement, une imperfection ontologique de l’histoire du temps présent rendant toute analyse définitive, « scientifique » impossible.
Mais l’aspect le plus compromettant aux yeux des détracteurs, c’est la proximité de l’histoire contemporaine à l’époque, à la société et aux événements qu’elle se donne pour mission d’analyser. Fustel de Coulanges et les autres historiens de sa génération considéraient comme impossible une histoire du temps présent proprement dite, car, étant toujours dedans et de ce fait participant malgré lui à l’objet de son étude, l’historien se trouve donc impliqué : mêlé à cette histoire, il serait intéressé, biaisé d’une manière ou une autre (Rousso, 2012 : 80). Or, pour les tenants de l’histoire « scientifique », il faut porter un regard froid, « objectif » et désintéressé pour démêler les causes et les origines et les résultats. Aux yeux de ses détracteurs, la supposée imperfection de l’histoire du temps présent s’avère donc double : d’un côté, l’inachèvement des événements en question, dont découle une sérieuse incertitude quant à leurs retombées, et de l’autre, une trop grande proximité de l’historien à l’égard des faits, ce qui implique une subjectivité compromettante pour ses analyses.
Événements et historicité
Or Rousso relève de front ces deux défis pour expliquer d’abord qu’ils sont constitutifs de la spécificité de l’histoire contemporaine, et ensuite qu’ils résultent des événements charnières ayant fondé l’historicité (c’est-à-dire la manière de vivre le temps) de notre époque contemporaine. Bien que la subjectivité y soit pleinement engagée, notre rapport au temps ne naît d’aucune parthénogénèse : il ne sort pas tout constitué de la tête d’un philosophe pas plus qu’il ne coule de la plume de l’historien, si érudits et diserts soient-ils les uns et les autres. Sans que les événements puissent générer leur propre écriture, une historicité contemporaine s’est formée, observe Rousso, à partir des mêmes soubresauts majeurs qui ont donné au monde sa configuration actuelle, à commencer par la Révolution Française, c’est-à-dire par une guerre.
Car au-delà des faits militaires et de leurs conséquences politiques, les chocs et traumatismes des guerres et des révolutions se répercutent sur la façon de vivre des sociétés et des individus, y compris sur leur manière de percevoir, de déchiffrer, d’interpréter, de représenter et d’écrire le temps et les événements. Et dans la mesure où elles viennent souvent annoncer, remplir ou clore les époques, ces guerres et révolutions structurent le temps, définissant dans le même mouvement tout un régime d’historicité. Et c’est ainsi que Rousso énonce sa thèse : « que toute histoire contemporaine commence avec ‘la dernière catastrophe en date’ » (Rousso, 2012 : 19).
Ainsi en va-t-il donc de la Révolution : ouvrant un abîme entre un hic et nunc et un « Ancien Régime » si longtemps vu comme ordre immuable, mais dorénavant senti comme définitivement échu, révolu, c’est bien la Révolution qui introduit la notion même du temps révolu, et partant, de l’historicité. Le passé n’est plus simplement un récit, une collection d’anecdotes et de biographies, « mais le mouvement du temps lui-même et un principe d’organisation » (Rousso, 2012 : 56). Au lieu de considérer les choses et les êtres comme des réalités fixes ou statiques, on commence à les percevoir en devenir : les régimes, les institutions, les lois, et les traditions viennent à exister dans telles out telles conditions et disparaissent au gré des situations changeantes. À la place d’un temps immobile et des substances stables, il y a succession des êtres et des époques, évolution et contingence. Concrètement, cela veut dire que ces institutions, lois, traditions, sensibilités et idées commencent à être comprises comme les produits d’une histoire conçue non plus comme un réservoir de références exemplaires édictées par la Providence mais comme un processus autonome et impersonnel (Rousso, 2012 : 57).
La primauté de l’événement
C’est donc à partir de cette Révolution Française que l’événement acquiert une importance capitale dans la constitution du rapport au temps définissant une époque, autrement dit dans la formation de son historicité. Voilà pourquoi Rousso a choisi comme titre La Dernière Catastrophe : les événements majeurs tels que les révolutions, les guerres et les génocides donnent une « origine provisoire d’un temps présent » (2012 : 21). L’événement est primordial, car le choc et la rupture laissent dans leur sillage une blessure, un désarroi et une confusion, mais aussi un vif désir de comprendre pour tenir le coup et bâtir l’avenir. Comme l’explique Hannah Arendt, c’est le traumatisme profond et durable de l’événement qui fait apparaître le réseau de relations entre des éléments jusqu’alors disparates et méconnus : une guerre ou une révolution peut faire jaillir tout un réseau de liens qui demeuraient auparavant insoupçonnés ou du moins incompris. Cela donne lieu non pas à une simple révision des faits, mais à un changement de logique, à un nouveau paradigme qui demande à être élaboré et structuré sous forme de récit. « Chaque fois que se produit un événement assez insigne pour éclairer son propre passé, l’histoire [en tant qu’entreprise intellectuelle volontaire, consciente] advient », observe Arendt (paroles citées par Rousso, 2012 : 21).
Or les deux défis constituant l’imperfection ontologique de l’histoire contemporaine se trouvent indissociablement liés l’un à l’autre, puisque l’implication inextricable de l’historien dans l’époque qu’il se propose de déchiffrer découle justement du rôle primordial de l’événement. « La dernière catastrophe » s’avère donc fondatrice, comme on le voit à partir de la Révolution Française. La rupture avec le passé laisse le présent dans une discontinuité et une confusion qui font planer l’incertitude sur l’avenir. D’où précisément le besoin impérieux d’y voir clair et le désir ardent de comprendre par le biais d’analyses et récits. Pour nous qui ressentons aujourd’hui encore dans les premières décennies du XXIème siècle les répliques des séismes du siècle dernier, il est impensable de demeurer dans l’indifférence devant ces « catastrophes du XXIème siècle [qui] ont franchi des seuils de danger et d’inhumanité » (2012 : 22). De même, l’historien du temps présent ne saurait tenir l’histoire savante à l’écart de ce « passé mortifère ». Bien au contraire, ces événements et leurs chocs sismiques se répercutant semblablement sans fin en politique, culture et société intéressent l’historien au plus haut degré, d’autant que, comme le constate Rousso, « notre régime d’historicité se définit en grande partie par la difficulté de surmonter le souvenir des grandes catastrophes récentes, donc de renouer avec une certaine continuité historique de plus longue durée » (2012 : 23).
L’histoire contemporaine entre implication irrévocable et distance critique
Devant des évolutions si lourdes de conséquences, face aux violences atteignant des formes et des proportions qui remettent en question notre humanité même, l’historien ne peut rester de marbre : sa subjectivité s’y trouve impliquée, et son métier, engagé. Il serait non seulement insensé mais aussi futile de vouloir les exclure de l’histoire savante. Car l’absence de travaux homologués par les chercheurs professionnels et les universitaires laisserait le champ libre à toutes sortes de déformations tendancieuses, d’instrumentalisations idéologiques et de mensonges en tous genres. L’histoire contemporaine assume donc volontairement cette double « imperfection » de l’inachèvement et de l’implication. Mais si l’historien accepte que sa subjectivité soit mêlée à son travail, c’est non sans se livrer aux analyses critiques qui doivent l’affranchir de l’arbitraire et du strictement utilitaire, c’est-à-dire de toute servitude à la demande sociale ou aux militantismes de tous bords. Cherchant à prendre ses distances vis-à-vis de sa propre époque pour ouvrir de nouvelles perspectives tout en y restant impliqué, l’historien s’emploie à donner une certaine épaisseur au temps présent en l’insérant dans une durée. Pour cultiver notre capacité critique, il importe en effet de ne pas se laisser emporter par les engouements ou les bonnes causes au gré des jours. Prenant un certain recul tout en maintenant sa proximité aux événements et à leurs témoins, l’historien du temps présent met en relief justement ce qui reste inachevé, ambigu et protéiforme. Ainsi l’histoire représente-t-elle un travail en cours, une recherche visant à comprendre, une méthode analytique pour y voir clair, interrogeant le passé et sondant le présent dans ses soubresauts, ses non-dits et ses idées reçues (Rousso, 2012 : 190–202).
Mesurant ainsi les risques de l’entreprise, Rousso les assume sans pour autant relâcher les exigences d’une pratique de l’histoire qui se veut, sinon « scientifique » néanmoins rigoureuse, gardant un œil critique sur les documents et témoignages qui fondent toute connaissance des événements, et restant sourcilleuse sur les usages qu’on prétend faire de l’intelligence du passé proche. S’il va de soi que cette posture s’avère de principe inconfortable et d’application malaisée, c’est à ce prix qu’on empêche que la lecture historique des événements de notre époque soit abandonnée aux colporteurs d’engouements esthètes, de bonnes causes et d’idéologies de tout bord. D’autre part, Rousso nous permet de sortir des dimensions franco-françaises de la question de l’histoire pour comprendre ce que l’expérience hexagonale de la guerre et de ses innombrables séquelles nous disent sur notre époque, sur le rapport au passé dans ce monde qui est sorti des deux guerres mondiales du siècle dernier et enfin sur les enjeux de l’histoire en tant que métier, discipline, institution sociale et quête de connaissance humaine.
Les analyses de l’historicité, du rapport au passé et de la relation au chercheur à la fois à l’égard de son sujet et de son discours, et vis-à-vis des événements passés et de la société présente où il se trouve inextricablement impliqué, pris et engagé se révèlent indispensables non seulement à tout travail sur le passé mais aussi à toute tentative de comprendre comment nos sociétés vivent, interprètent, représentent et transmettent leurs notions implicites ou explicites de la temporalité si largement constitutive de leur culture. Au-delà des éternels retours sur Vichy, le « roman national » ou « l’exception française », l’histoire contemporaine pose des questions essentielles d’abord pour l’histoire savante dans son ensemble et enfin pour la culture tout court. Car toute culture doit se situer elle-même en situant ses idées, valeurs et institutions face au passé. En effet, de toutes les questions qu’une société humaine doit obligatoirement affronter, leur manière de découper, vivre et interpréter le temps constitue l’une des plus révélatrices et prégnantes.
Temporalité, existence et histoire chez Nietzsche
En effet, ces questions qui se posent de manière si aigüe à l’histoire contemporaine relèvent en dernier ressort d’une des questions majeures posées par notre existence humaine, c’est-à-dire par la vie éphémère des hommes et des femmes sur une petite planète tournant autour d’un seul petit astre parmi d’innombrables autres dans ce que, suite aux découvertes de Galilée, Pascal a célèbrement qualifié de « ce silence éternel des espaces infinis » (Pascal, s.d.). C’est Nietzsche, philosophe et historien des mœurs dont la pensée a joué un si grand rôle dans la constitution de notre modernité intellectuelle, et à qui Rousso fait explicitement référence à plusieurs reprises (Rousso, 2012 : 81, 82, 208), qui a le premier indiqué pourquoi cette question de l’histoire est en fait la question du temps tout court qui se pose de manière décisive à toute société, toute culture et partant tout individu. Ses Considérations inactuelles – et précoces – ont ainsi souligné combien notre attitude vis-à-vis du passé est déterminante : vivre signifie pour l’être humain exister dans le temps, c’est-à-dire éprouver, traverser et vivre la temporalité constitutive notre humanité. Ainsi distingue-t-on selon Nietzsche l’être humain des autres espèces. Un instant s’évanouissant pour faire place à celui qui suit, l’être humain se trouve dans l’impossibilité de vivre cent pour-cent dans le présent : sa conscience s’inscrit par définition dans l’écart entre le passé et l’avenir. Cette temporalité est coextensive de l’existence humaine qui s’oppose en cela à la vie purement animale. Alors que « L’animal, en effet, vit de manière non historique » (Nietzsche, 1990 : 95), le passé est toujours là pour l’être humain, si bien qu’ « être n’est qu’un continuel ‘avoir été.’ » (Rousso, 2012 : 96). C’est bel et bien à l’imparfait du présent que se déroule notre existence même. Car être adulte, insiste Nietzsche, c’est « comprendre le mot ‘c’était’, formule qui livre l’homme aux combats, à la souffrance et au dégoût, et lui rappelle que son existence n’est au fond rien d’autre qu’un éternel imparfait » (Rousso, 2012 : 96).
Or, non seulement Nietzsche se montre conscient de cet imparfait du présent pour ainsi dire ontologique, mais encore il cherche activement à l’approfondir dans ce sens qu’il la sonde, la creuse et même la cultive. Autant par sa vocation de philologue il baigne dans des connaissances des temps passés de l’Antiquité, autant il s’arc-boute contre ce qu’il voit dans sa propre époque en Allemagne comme un trop-plein étouffant de références historiques en tous genres. C’était en quelque sorte une « hantise du passé » affichée qui « ne passait pas » pour Nietzsche. C’est ainsi qu’il s’est autofélicité de s’engager à contre-courant. Prenant du recul, il a affiché sa volonté de comprendre son époque en se situant paradoxalement en dehors de son temps, c’est-à-dire en repoussant l’historicisme débridé ambiant : Inactuelle, cette considération l’est encore parce que je cherche à comprendre comme un mal, un dommage, une carence, quelque chose dont l’époque se glorifie à juste titre, à savoir sa culture historique, parce que je pense même que nous sommes tous rongés de fièvre historienne, et que nous devrions tout au moins nous en rendre compte. (Rousso, 2012 : 94)
Cette attitude paradoxale de Nietzsche vis-à-vis de l’histoire préfigure la position élaborée par Rousso : s’engageant résolument dans les questions de son temps, il ne s’en décale pas moins assez pour y porter un regard critique. Pour Nietzsche comme pour l’historien du temps présent, le fait d’être intimement mêlés au phénomène de société qu’ils étudient ne les empêche nullement de prendre un certain recul. D’où justement son insistance sur le caractère « inactuel » de ses propos, annoncé d’entrée de jeu par le titre de son ouvrage et élaboré tout le long de son texte. Bien mieux, c’est de sa qualité d’historien professionnelle – il occupe la chaire de philologie classique à l’université de Bâle (Nietzsche, 1990 : 5) – qu’il entend tirer parti pour livrer une critique cinglante en toute connaissance de cause : Il est également vrai que je suis le disciple d’époques plus anciennes, notamment de l’Antiquité grecque, et que c’est seulement dans cette mesure que j’ai pu faire sur moi-même, comme fils du temps présent, des découvertes aussi inactuelles. Cela, ma profession de philologue classique me donne le droit de le dire : car je ne sais quel sens la philologie classique pourrait avoir aujourd’hui, sinon celui d’exercer une influence inactuelle, c’est-à-dire d’agir contre le temps, donc sur le temps, et, espérons-le, au bénéfice d’un temps à venir. (Rousso, 2012 : 94, nous soulignons)
La mise en relief du paradoxe donne à ces lignes toute leur saveur et annonce la visée majeure de ces Considérations : autant elles se veulent « inactuelles », donc décalées du présent, voire « intempestives » (ce qui est une autre manière de traduire l’adjectif Unzeitgemaesse dans le titre original Unzeitgemaesse Betrachtungen), autant Nietzsche exige que la présence du passé, et surtout de nos connaissances historiques, soient pleinement intégrées à la vie active de la société d’aujourd’hui et de la culture actuelle. Dans son contexte à lui, Nietzsche affirme comme le fera Rousso quelque cent quarante ans après que la meilleure façon de prendre part à son propre temps est d’y apporter une pensée qui n’en est pas le produit.
Voilà pourquoi Nietzsche ne veut pas d’un savoir qui ne serait qu’ornement et décor meublant des loisirs détachés, ne servant finalement que de distraction et d’indice de « culture » : il faut que les connaissances historiques contribuent à notre façon de comprendre et de vivre le hic et nunc. On a besoin de l’histoire « pour vivre et pour agir », dit-il (Rousso, 2012 : 93). « Nous ne voulons servir l’histoire que dans la mesure où elle sert la vie. Dès qu’on abuse de l’histoire et qu’on lui accorde trop de prix, la vie s’étiole et dégénère », écrit-il (Rousso, 2012 : 93). Au fond, l’impérative nietzschéenne rejoint l’observation fondamentale de Benedetto Croce rappelée à plusieurs reprises par Rousso dans La Dernière Catastrophe : notre intérêt pour le passé, notre approche de l’histoire et la valeur que nous y attachons renvoient toujours au présent (Rousso, 2012 : 25, 34–5). À lire ces Considérations inactuelles, on se demande en effet si Croce ne faisait que reprendre dans une optique plus théorique les mots percutants de Nietzsche : « la connaissance du passé n’a de tout temps été désirée que pour servir l’avenir et le présent, non pour affaiblir le présent ou pour couper les racines d’un avenir vigoureux » (Nietzsche, 1990 : 115). Comme le montrent Nietzsche, Croce et Rousso tous trois, les mobiles qui nous poussent à étudier, interpréter, représenter et commémorer les sociétés et les événements de jadis nous en disent long sur nos perspectives, nos mentalités et nos valeurs d’aujourd’hui. Ne devrait-on pas avouer qu’on écrit toujours le passé à l’imparfait du présent?
Ni bibelot, ni science « pure », mais une imperfection assumée
C’est en tout cas la position de Nietzsche, qui ne cache pas son mépris pour tout ce qui est justement révolu, coupé de la vie, détaché de la société actuelle, fini, arrêté. Une histoire totalement transformée en connaissances abstraites – en d’autres termes, le passé abordé comme achevé et décidément non contemporain – est dépourvue de vie. C’est aux yeux de Nietzsche un objet mort, car il n’y a plus rien à vivre ou à comprendre. Cela devient de la bibeloterie intellectuelle ou culturelle, qu’on peut tenir, observer, posséder, étaler, manier et monnayer sans s’engager, sans s’impliquer là-dedans. Voilà pourquoi Nietzsche s’en prend viscéralement tant aux dandys de l’érudition qui étalent en esthètes un savoir tout livresque et passif qu’aux savants qui s’acharnent à faire de l’histoire une « science pure » : car, nous autres modernes, nous ne possédons rien en propre, c’est seulement dans la mesure où nous nous gargarisons et nous imprégnons d’époques, de mœurs, d’œuvres, de philosophies, de religions, de connaissances étrangères que nous devenons des objets dignes d’intérêt, à savoir des encyclopédies ambulantes. (1990 : 117)
En voilà pour ces connaisseurs futiles que sont les dandys de l’intellect, qui ne sont pas sans rappeler ceux que Tzvétan Todorov comme Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner fustigent comme les adeptes d’un « moralisme stentorien » qui, plusieurs décennies après coup, se présentent comme les pourfendeurs ou les justiciers des crimes du vingtième siècle, ceux-là mêmes qui, si acharnés dans leur combat contre les bourreaux des années quarante restent inertes devant les nettoyages ethniques ou génocides de notre âge (cf. Bracher, 2010). Les adeptes du scientisme ne trouvent guère de sort plus favorable sous la plume assassine de Nietzsche, qui leur signale que le projet d’une histoire vivante « n’est pas celui d’une nuée de purs penseurs qui ne font qu’assister en spectateurs à la vie, ni celui d’individus qui ne connaissent d’autre soif et d’autre satisfaction que le savoir, d’autre but que l’augmentation des connaissances » (Nietzsche, 1990 : 114) En voilà donc, pour Fustel de Coulanges et les tenants de l’historiographie positiviste.
La position de Nietzsche est claire. Le philosophe allemand si volontaire prend parti pour une histoire à l’imparfait du présent, car il refuse toute tentative d’expurger cette double imperfection constituée par l’inachèvement des événements et l’implication de l’historien. Toute histoire qui aide à mieux vivre et plus loin comporte nécessairement non seulement le caractère contingent, ouvert et donc vivant des événements, mais aussi l’engagement du sujet humain. Ce sont en effet selon Rousso les éléments qui définissent notre rapport à l’histoire depuis les cataclysmes du XXème siècle. Toutefois, dans la mesure où ces Considérations inactuelles sur « l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie » (c’est le sous-titre de l’ouvrage de Nietzsche) s’inscrivent dans un projet vitaliste faisant fi des préoccupations proprement éthiques, elles restent inadéquates pour nous qui ne pouvons nous permettre d’en faire abstraction. Pour problématiques qu’elles soient, les morales de l’histoire dans tous les sens du terme se trouvent incontestablement au cœur de notre historicité en ce début du XXIème siècle, autant pour nous autres contemporains que pour tout historien.
L’incontournable engagement éthique
C’est aussi pour cette raison-là que Rousso ne cesse de mettre en relief la « dernière catastrophe » : les guerres, révolutions et génocides du siècle dernier ont irrémédiablement « bouleversé les valeurs, modifié le quotidien, laissant des traces durables, parfois des blessures psychiques ou physiques à la fois chez les individus comme au sein des collectivités » (Rousso, 2012 : 250). Pas plus que le grand public, l’historien ne peut y tourner le dos. Et c’est ainsi, nous signale Emmanuel Lévinas, que les cataclysmes du vingtième siècle disqualifient les approches scientistes et esthètes pour nous imposer à nous tous une conscience de l’éthique : « Là où j’aurais pu rester spectateur, je suis responsable, c’est-à-dire encore, parlant. Rien n’est plus théâtre, le drame n’est plus jeu. Tout est grave » (Lévinas, 2000 : 87). Même si, dans l’espoir d’atteindre à une illusoire perfection méthodique et intellectuelle, certains prônent l’attente et la réserve, il est en fin de compte urgent de donner « un sens dans le chaos laissé par » le traumatisme (Rousso, 2012 : 250). Il est même moralement nécessaire de s’engager malgré les risques et les incertitudes pour essayer de « comprendre, mettre des mots sur des événements perçus et vécus comme inouïs » (2012 : 250).
Qu’à partir des traumatismes de l’histoire récente, l’injonction éthique s’impose irrévocablement à nous tous, c’est encore Emmanuel Lévinas qui l’affirme dans ces paroles vibrantes expliquant qu’il y va de notre humanité même, humanité qui « n’est pas construction de philosophe, mais l’irréelle réalité d’hommes persécutés dans l’histoire quotidienne du monde, dont la métaphysique n’a jamais retenu la dignité et le sens et sur laquelle les philosophes se voilent la face » (Lévinas, 2000 : 110). Il s’agit bien de l’imparfait du présent : qui dit responsabilité dit ouverture à l’autre et partant vulnérabilité, car le moi pensant qui s’ouvre à l’autre abandonne non seulement toute prétention de maîtrise de soi mais aussi toute intention cartésienne avouée ou inavouée de dompter le monde et de dominer autrui par l’application méthodique d’une pensée claire et précise. Autant dire que toute volonté de refuser l’implication dans l’histoire contemporaine dans le but d’en élaborer des connaissances « pures » pour maîtriser ce monde né de ce que Lévinas qualifie de violence absolue, se trouve hors jeu.
Éthique, jugement et modernité
Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut renoncer à l’analyse des événements basée sur des sources sûres et des témoignages fiables pour élaborer un récit digne d’une historiographie rigoureuse, non asservie aux doctrines ni aux intérêts particuliers. Que l’histoire à l’imparfait du présent engage au premier chef notre raison, c’est encore Lévinas qui le dit : Le monde humain est un monde où l’on peut juger l’histoire. Pas un monde nécessairement raisonnable, mais où l’on peut juger. L’inhumain, c’est être jugé, sans qu’il y ait personne qui juge. Affirmer l’homme comme un pouvoir de juger l’histoire, c’est affirmer le rationalisme. Il commence par dénoncer la pensée simplement poétique qui pense sans savoir ce qu’elle pense, qui pense comme on rêve. Il commence par la réflexion sur soi, pour situer la pensée poétique par rapport à un absolu. (Lévinas, 1991 : 41)
Ainsi formulée de façon paradoxale, comme c’est souvent le cas chez Lévinas, ce jugement de l’histoire mérite quelque clarification. Ce que Lévinas conteste ici n’est pas tant le moi pensant que le Cogito cartésien cherchant non pas une simple vérité contemplative, mais en fait une base inébranlable pour des connaissances devant servir à dissiper tout obscurantisme et surtout à mettre le monde à la disposition de la volonté humaine. Voilà la visée prioritaire de Descartes d’ailleurs clairement indiquée dans le titre complet de son ouvrage le plus célèbre, Discours de la méthode Ce qui caractérise les Modernes … c’est qu’ils font le malin. Ils ont réponse à tout. Le soleil de leur intelligence dissipe l’obscurité des affaires humaines. Forts de l’identité [supposée] du réel et du rationnel, ils surplombent et contemplent la création. Mais cette vision progressiste d’une totalité en mouvement n’est que l’extension abusive de la science à la marche de l’humanité. (Finkielkraut, 2005 : 81)
Voilà qui nous ramène aux défis de cette histoire contemporaine écrite à l’imparfait du présent. Rappelons avec Rousso que l’histoire du temps présent a acquis sa spécificité à la fin du XIXème siècle, au moment où l’histoire savante se spécialise et se professionnalise, aspirant à une scientificité nécessitant le recul de l’historien, « l’objectivité » et la certitude des analyses. C’est précisément à ce moment-là que l’on commence à voir l’histoire contemporaine d’un mauvais œil : traitant d’une époque encore en évolution, donc inachevée, cette histoire n’était pas cent pour-cent maîtrisable, de même que, mêlé au temps et aux événements dont il traitait, l’historien ne dominait pas parfaitement sa pensée.
Un siècle de catastrophes
Cette historiographie aux ambitions scientifiques exigeait donc la clôture des événements et la distanciation temporelle de l’historien dans cet espoir moderne, comme le dit Finkielkraut, d’avoir réponse à tout : tout comprendre, tout expliquer, tout démystifier en découvrant les lois invisibles de l’histoire, cachées par la foule des personnages et les soubresauts des événements. Mais la Grande Guerre a dissipé bien des illusions sur la possibilité d’une maîtrise des événements menant vers une gestion scientifique des affaires humaines. Un niveau de violence sans précédent a donné lieu à des destructions humaines et matérielles massives et pour ainsi dire totales, dans la mesure où sur de vastes champs de bataille, il ne restait plus rien d’humain de récupérable ni reconnaissable. L’échec de l’idéologie du Progrès était ainsi patent, car de toute évidence, tout n’était pas perfectible : il existait des limites sérieuses à la domination de l’intelligence humaine (cf. Finkielkraut, 2005 : 226–7). Du côté des historiens, on devait reconnaître non seulement que les événements n’étaient ni rationnels ni maîtrisables, mais aussi que les professionnels de la discipline n’étaient coupés ni des événements ni de leur époque, car ils avaient de manière publique et ostentatoire pris parti, se réclamant dans chacun de leurs pays respectifs d’une impérieuse nécessité de défendre la civilisation (cf. Rousso, 2012 : 87–91).
Et pourtant, même après les cataclysmes de la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, la bombe atomique, d’autres génocides et bien d’autres guerres, les illusions sont loin d’être totalement dissipées. Car en se targuant d’être « modernes », on s’oppose énergiquement à l’ancien sous toutes ses formes, c’est-à-dire en somme au passé, compris comme l’accumulation d’obscurantismes, de turpitudes et de crimes qu’il nous incomberait sinon d’abolir au moins de maîtriser. Depuis la Révolution Française, on affirme de plus en plus catégoriquement que la société et le monde tels qu’ils sont ne résultent d’aucune Providence ni ne reposent sur aucun ordre naturel, mais représentent plutôt autant de constructions et inventions humaines en tous genres. Partant de ce double constat, les modernes s’emploient non seulement à tout déconstruire pour rebâtir en mieux, mais aussi à chercher et punir les coupables : des maux dont souffre l’humanité, quelqu’un doit être comptable et quelqu’un doit payer. C’est dans ce sens que Finkielkraut (2005 : 337–52) fait cas de « L’âge d’or de l’accusation ».
L’impossible maîtrise du passé qui ne passe pas
Or l’historien du temps présent doit à sa manière faire face à une tendance semblable dans la mesure où, encore aujourd’hui se manifeste la volonté de maîtriser le passé. C’est en somme tout le dilemme de la contemporanéité : qu’est-ce qu’enfin que le contemporain, si ce n’est cette volonté d’exister et de vivre à la même époque que les êtres et les événements qui de nos jours ne cessent d’être étudiés, analysés, représentés, commémorés, voire remis dans leurs droits, biens et honneur? Voilà exactement pourquoi les années de la Seconde Guerre mondiale sont devenues « le passé qui ne passe pas ». Au lieu de s’estomper au fil des années, l’intérêt pour l’histoire de la Seconde Guerre n’a fait au contraire que s’intensifier aussi bien dans la société et la culture que dans le monde des universitaires et des intellectuels. Tant dans les discours officiels que dans les différentes représentations culturelles de ces années de guerre mondiale, il s’agit d’évoquer cette dernière catastrophe « pour s’en démarquer, pour le juger, pour le réparer », observe Rousso (2012 : 144). Dans une société qui valorise la mémoire, ces morts et ce passé constituent « une actualité sans cesse réactivée » (2012 : 208) surtout quand cette société entend revenir sur les torts, les blessures et les crimes pour procéder à des jugements et des réparations.
C’est dans ce contexte que Rousso relève deux éléments clés marquant la volonté d’arrêter le temps pour maîtriser ex post facto l’histoire : la « juridisation » ou « judiciarisation » du passé qui utilise « la loi comme outil normatif pour définir rétroactivement des événements » (Rousso, 2012 : 258) et la mise en avant de l’imprescriptibilité, principe juridique qui réduit la séparation entre présent et passé, abolissant ainsi « la distance temporelle » : les faits et les événements seraient de ce fait sentis, vus, compris, proclamés inachevés (Rousso, 2010 : 28–9). Au lieu d’entrer dans l’histoire, ils font toujours partie du présent. Dans le sillage de la Shoah, qui a infligé des pertes et des traumatismes dépassant largement notre capacité de comprendre, de représenter, ou de rendre compte sans parler de laisser le génocide « entrer dans l’histoire », c’est-à-dire de l’accepter comme un chapitre parmi tant d’autres dans la marche des siècles, cette manière de vouloir « arrêter le temps, prévenir l’altérité de l’oubli, essayer de maintenir vivant aussi longtemps que possible un présent qui n’est lui-même que du souvenir d’un passé vieux aujourd’hui de soixante-dix ans » n’est que compréhensible (Rousso, 2012 : 263). La tendance à sacraliser certains témoins et certains discours peut cependant risquer d’exercer un contrôle ou créer un conformisme inacceptables et à la longue futiles, car dans un cas comme la Shoah, le mal peut constituer une imperfection radicale et irrémédiable de l’histoire.
Entre vengeance du peuple et jugement des sages
Cela n’a pourtant pas empêché la mobilisation mémorielle autour de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale de devenir un patron, un modèle et un paradigme intellectuel et éthique pour aborder, connaître, interpréter et juger d’autres périodes et d’autres traumatismes, par exemple l’esclavage et la traite des esclaves dans l’Atlantique, officiellement qualifiée de crime contre l’humanité par la loi Taubira votée en 2001 (Rousso, 2012 : 144–5). Ce sont de telles tentatives de maîtriser le passé qui dominent justement dans le présent. Se posant en contemporains des traumatismes dont ils ravivent le souvenir public, des militants de la mémoire de tous bords affichent leur volonté de « blanchir » le passé, paradoxalement en revenant sans cesse sur les crimes, les tragédies, les victimes, les souffrances, dans l’espoir de « réparer » ces injustices longtemps après (de 40 à 70 ans, voire plus longtemps encore pour les noirceurs de la Révolution, de la traite des esclaves ou du colonialisme) (Rousso, 2010 : 28–9). Et c’est là notamment que se pose la question de la bonne distance à prendre pour l’historien devant se situer entre l’empathie découlant de sa nécessaire participation à l’époque contemporaine et le recul critique indispensable à toute histoire savante. Si d’un côté il ne peut être question de se retirer dans une « tour d’ivoire », l’historien doit se méfier de la tentation de se poser en « vengeur des peuples » comme le voulait Châteaubriand, devenant ainsi juge et parti, comme le fait par exemple Stéphane Courtois et son Livre noir du communisme, selon Rousso (2010 : 28 ; Libération.fr, 2005).
Cela ne relègue pourtant pas l’historien au rôle de contemplateur impassible tant décrié autant par Nietzsche que par Lévinas. Dans la mesure où l’histoire constitue une recherche et une exigence de vérité intègre, non inféodée aux impératives d’un intérêt particulier ou d’un autre, elle peut tout de même servir de « tribunal du monde » et d’ « instance ultime de jugement » (Rousso, 2012 : 59). Encore faut-il s’entendre sur le sens exact de cette « justice » : « ce n’est pas tant la vengeance au sens d’une réaction contre le criminel ou le tyran qui compte, que l’espoir de voir la vérité triompher avec le temps, accessoirement avec l’aide de l’historien », précise Rousso (2012 : 60). Il n’est donc pas question que l’histoire – et encore moins l’historien – se substitue à la justice institutionnelle proprement dite. Il s’agit plutôt « de permettre à la vérité, le temps qu’il faudra, de sortir du puits » (2012 : 60).
Justice, magistra vitae et imperfection de l’histoire
Entreprise et pratiquée à l’ombre de La Dernière Catastrophe, l’histoire contemporaine doit en effet s’écrire à l’imparfait du présent. Comme le remarque Finkielkraut lui aussi en revenant sur les fondements du métier de l’historien tels qu’élaborés par Auguste Comte et Jules Michelet suivant l’auguste exemple d’Hérodote, c’est justement dans la mesure où les êtres et les faits de jadis ne sont pas coupés du présent qu’ils peuvent servir de magistra vitae (Finkielkraut, 2005 : 182). À condition de n’être asservi à aucun mot d’ordre intéressé et de ne pas se limiter aux seuls processus socio-économiques quantifiables mais impersonnels, cette histoire peut très bien demeurer « inactuelle » au sens paradoxal que Nietzsche donnait à ce terme, tout en nous instruisant ne serait-ce que par ricochet sur notre propre humanité telle que nous la vivons dans la société et les événements de notre temps, surtout si elle prend la forme d’un récit qui, comme le veut Michelet, ressuscite « les ombres anonymes qui furent jadis chairs vivantes sur la terre » (Finkielkraut, 2005 : 182) pour nous communiquer leur expérience des événements insérée dans la durée et située par l’historien vis-à-vis de notre monde contemporain. Écrite à l’imparfait du présent, l’histoire contemporaine peut très bien « servir la vie » comme le voulait Nietzsche, sans pour autant ignorer l’éthique ni abandonner la justice.
